INSOLITE. Un restaurateur invite ses clients à déposer leur téléphone lorsqu'ils sont à table

Adrien Martin est restaurateur à Albi (Tarn). Depuis plusieurs semaines, les téléphones portables sont persona non grata dans son établissement. Il entend préserver les relations humaines, alors que les Français passent en moyenne plus de trois heures par jour devant un écran.

Le 6 février, c’est la Saint-Gaston. Mais depuis plus de vingt ans, c’est aussi la journée internationale sans téléphone portable. À l’origine de cette initiative née au début des années 2000 : un libraire et écrivain français, Phil Marso. Il s’est agacé de voir ses clients devenir de plus en plus dépendants de leur smartphone. 

Adrien Martin, lui, n’a pas attendu le 6 février pour limiter l’utilisation du téléphone portable. Dans son restaurant d’Albi dans le Tarn, il peut accueillir jusqu'à 200 couverts. Depuis quelques semaines, il invite tous ses clients à ne pas toucher à leur smartphone le temps du repas. "Quand je leur annonce la couleur, il y a deux possibilités. Soit ils se prêtent au jeu, soit il y a des récalcitrants qu'il faut parvenir à convaincre", résume le gérant. Ce concept a rencontré un tel succès que le restaurateur a même consacré un mois entier à cette pratique, en janvier dernier. Le “no phone january”.

L’opération est pour le moment une grande réussite.

Adrien Martin, restaurateur à Albi (Tarn)

Une opération réussie

Cette opération rappelle le “dry january”, comprenez "janvier sans alcool", qui est lancé au début de chaque nouvelle année pour inciter la population à consommer moins d’alcool après la période des fêtes. “J’ai constaté que beaucoup de personnes viennent au restaurant et passent une grande partie du repas sur leur téléphone”, explique le propriétaire du restaurant Samy’s diner, situé à Albi. 

Fort de ce constat, Adrien Martin lance un défi à ceux qui passent la porte de son restaurant : se débarrasser de leur précieux bien quelques instants. “Les clients sont invités à mettre le téléphone dans une panière sur le coin de la table”. S’ils y parviennent, le gérant s’engage à leur offrir un café ou un thé en guise de récompense. "On leur fait confiance, on ne surveille pas chaque table pour vérifier qu'ils ne touchent pas au téléphone. S'il y a de la triche, je pense que ça ne représente même pas 1% des clients. Notre message, c'est vraiment de limiter l'utilisation superficielle du téléphone quand on est à table comme aller sur les réseaux sociaux ou consulter des mails. S'il y a un appel vraiment urgent, ils peuvent bien évidemment décrocher". 

Cette initiative serait plutôt bien perçue par la clientèle. Adrien Martin rapporte notamment des “réactions super intéressantes”. "Je n'ai pas perdu de clients. Au contraire. Quand ils partent, ils me disent qu'ils ont beaucoup aimé l'expérience. Ils me disent qu'ils ont ri, qu'ils ont joué, qu'ils sont heureux". “L’opération est pour le moment une grande réussite”, assure même ce restaurateur indépendant dans un communiqué promotionnel. 

S'il y a un appel vraiment urgent ils peuvent bien évidemment décrocher.

Adrien Martin, restaurateur à Albi (Tarn)

À la rescousse des relations humaines

Aujourd'hui âgé de 29 ans, Adrien Martin reconnaît qu'il "n'a jamais vraiment été très connecté". Il s'inscrit complètement "à contre-courant des pratiques habituelles dans la plupart des restaurants". Dans son établissement, pas de menus électroniques, pas de QR code à scanner pour accéder à la carte du jour, pas de tablette connectée pour passer commande. Tout se fait sur du papier, avec des serveurs qui font des allers-retours entre la salle et les cuisines. 

Après deux années de BTS restauration à Toulouse (Haute-Garonne), Adrien Martin s'est envolé pour l'Australie puis la Nouvelle-Zélande avec son meilleur ami. Là-bas, les deux jeunes hommes vivent sans téléphone et sans internet. "Honnêtement, ça a été la plus belle année de ma vie", assure le restaurateur, qui indique que "ces pays sont plus en avance sur ces questions-là. C'est admis de passer moins de temps devant les écrans"

Il faut prendre conscience que nous sommes tous capables d’être un peu moins sur les écrans.

Adrien Martin, restaurateur à Albi

Au-delà de l’aspect ludique, le restaurateur albigeois veut pousser la réflexion autour de la dépendance de certains aux nouvelles technologies. “Il y a tellement de choses à dire sur le sujet. Dépendance du téléphone, dégradation des relations humaines, dénigrement du métier…” Grâce à cette opération, Adrien Martin espère que chacun puisse “prendre conscience que nous sommes tous capables d’être un peu moins sur les écrans”. Dans quelques semaines, il va tenter de mettre en place un concept pour lutter contre l'isolement et la solitude dans son restaurant. 

Les Français passent trop de temps devant les écrans

L’enjeu est de taille. Selon les derniers résultats du baromètre numérique de l’année 2022 rendu par le ministère de l’Économie fin janvier, plus de la moitié de la population française passe en moyenne plus de trois heures par jour devant un écran. Les Français passent aussi 32 heures devant les écrans chaque semaine, tout support confondu. 


Cela correspond à “près d’un cinquième du temps hebdomadaire ou un peu moins d’un tiers éveillé”, rappelle Bercy. Plus inquiétant encore, 31% de la population interrogée ressent “une sensation de manque dès les premières heures sans utilisation d’outils numériques”