Présidentielle 2022. Une campagne électorale qui désenchante les électeurs de l'ouest du Tarn

Dans le cadre de la consultation citoyenne Ma France 2022, lancée par France 3 et France Bleu, nous avons passé 24 heures dans les petites villes de Saint-Sulpice-la-Pointe et Rabastens, dans l'ouest du Tarn. Dans ces communes marquées par l'arrivée de "néo-ruraux", de nombreux électeurs se disent désenchantés.

Comme quasiment tous les jours, la commune de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn) voit partir dans des wagons de TER, direction Toulouse, une grande partie de sa population. Ce mercredi matin, sur le marché de cette commune qui a vu sa population doubler en moins de vingt ans, seuls des retraités ou des mères de familles viennent faire leurs courses.


Sur le marché, des retraités et des mères de famille

En cette belle journée ensoleillée, la politique et la présidentielle s'envolent avec le vent d'Autan qui sévit depuis 4 jours. Les bourrasques venues de la Méditerranée occupent la majorité des conversations des Saint-Sulpiciens. "Je suis tellement dégoutée des politiques que je ne m'y intéresse plus" assène Martine, les 80 ans vigoureux, avant de replonger dans sa conversation avec sa copine Geneviève. Ayant entendu la question, la marchande de vêtements, Danièle lâche un "de toute façon moi, je n'y comprends rien."   

Un peu plus loin Astrid, 43 ans, accompagnée de ses deux enfants, ne cache pas être totalement désabusée : "Je travaille au sein d'une collectivité et je ne peux que constater qu'ils tiennent tous le même discours, les mêmes belles paroles. Il y a beaucoup de démagogie et de retournement de veste face aux réalités budgétaires."

Lorsque l'on évoque des propositions "garantissant l'exemplarité des responsables politiques" et limitant leurs "avantages", la mère de famille ne cache pas son scepticisme : "Ils arrivent toujours à contourner les règles. Elles sont bonnes pour tout le monde sauf pour eux."

Plus préoccupés par la hausse des prix que la présidentielle

Derrière son stand coloré de fruits et légumes, Adil, 41 ans, fait le même constat. "Ici on ne parle pas d'élections. Pour eux (les clients), ce sont tous les mêmes. Ils ont d'autres préoccupations comme la guerre en Ukraine et la remontée des prix. Les partis qui viennent tracter se font d'ailleurs envoyer balader." Certains clients se sont même confiés au commerçant. Ils risquent de moins venir ces prochaines semaines. "J'ai des personnes qui m'ont raconté qu'ils allaient commencer à jardiner et à cuisiner pour économiser." Après, Adil est plutôt d'accord sur l'idée de "garantir l'exemplarité des élus". "Aujourd'hui pour le moindre entretien d'embauche, il faut fournir un casier judiciaire vierge. Pourquoi pas pour eux. Mais bon, je ne les vois pas voter une loi les concernant" ajoute-t-il désenchanté.  

Rabastens est avec sa voisine Saint-Sulpice-la-Pointe, la deuxième commune de l'ouest du Tarn à accueillir depuis 20 ans ces "néo-ruraux" venus trouver des logements plus grands, à des tarifs beaucoup moins élevés que dans la capitale d'Occitanie, située à 30 minutes de là en train ou en voiture. "Avec ma compagne, nous nous sommes installés là pour accéder à la propriété, plante, d'emblée, Jhano, artiste graphiste de 45 ans. Nous voulions quitter la ville et nous avons eu un coup de coeur pour Rabastens avec son cachet de carte postale." 

L'artiste Jhano veut voter "utile"

Jhano a installé son atelier de l'autre côté du pont de Rabastens, vers Couffouleux, dans les locaux de l'association La Fourmilière. Cet espace de création réunit plusieurs artistes, dans le domaine de la sculpture, de la menuiserie, du design, du graphisme ou de la musique et du théâtre. 8 ans après son arrivée dans le Tarn, le graphiste a perdu une partie des illusions.

"Le paysage politique à Rabastens s'avère souvent réactionnaire. Il y a beaucoup de notables, avec beaucoup d'argent, installés depuis longtemps et qui tiennent ici les rennes. Il y a les néo-ruraux, qui ont par exemple une conscience climatique, mais à qui on laisse peu de place." La division est d'autant plus marquée que Rabastens n'est guère éloignée de Sivens et que Saint-Sulpice est au cœur d'une forte opposition au projet de plateforme logistique Terra 2, portée par le conseil départemental du Tarn. 

Les prochaines échéances électorales et les candidatures d'Eric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse l'inquiètent. D'autant plus préoccupantes pour lui que le climat local est loin d'être serein, notamment après l'agression raciste des deux gérants de la librairie de Rabastens. Jhano va donc, à nouveau, apporter sa voix à gauche, mais de façon "utile". "Hidalgo et Roussel sont nuls. J'irai normalement voter Poutou, mais au final mon bulletin ira à Jean-Luc Mélenchon, même si son problème ce n'est pas son programme, mais c'est lui..."

Ceux qui doivent donner l'exemple, "trempés jusqu'au cou"

Pour lui, l'intégrité des élus reste un point "important" de la vie démocratique. "J'ai l'impression que ceux qui disent qu'il faut donner l'exemple sont ceux qui sont trempés jusqu'au cou. Autour d'Emmanuel Macron, il y a eu Benalla et plusieurs élus inquiétés dont deux ministres : Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti. Ils sont toujours en place, je ne comprends pas, explique l'artiste avant de préciser. Même en votant Mélenchon, je ne suis pas dupe. Mais c'est sûrement le moins pire."

Du point de vue démocratique, le Rabastinois espère une évolution vers un pouvoir plus horizontal. "C'est salvateur même au niveau local, estime-t-il. Par exemple, les mairies ont perdu une grande partie de leurs compétences. Les communautés d'agglomération prennent des décisions sans concertation et parfois de façon aberrante, en étant éloignées du terrain. Les maires sont dépossédés de leur pouvoir décisionnaire comme par exemple sur des dossiers scolaires."

Au fil des dernières années, de nouveaux commerces sont apparus à Rabastens. Un phénomène plutôt rare pour une petite commune comme celle-ci, où, entre autres, une librairie et un bar associatif ont ouvert leurs portes. Des établissements très actifs tenus le plus souvent par de jeunes gens dont certains sont proches de l'extrême-gauche ou militent au sein de la France Insoumise. En 2017, au premier tour, Jean-Luc Mélenchon est d'ailleurs sorti en tête des urnes rabastinoises devant Emmanuel Macron, comme à Saint-Sulpice.

Que peuvent faire les élus pour les petits commerçants ?

"Quand on est commerçant, on ne doit pas être partisan ! juge une gérante de magasin, qui voit d'un mauvais œil l'organisation prochaine d'un événement en soutien au candidat de LFI. Qu'est ce que l'on dirait si je ramenais les extrêmes comme Zemmour ou Le Pen ?"

La commerçante assure qu'elle ira "quand même voter", mais estime "qu'il n'y a pas que l'Ukraine. Qu'est ce que l'on fait pour les commerçants comme nous ?" Une interrogation partagée par cet autre vendeur qui souhaite rester anonyme. "Les élus, ils en profitent. On leur donne, ils prennent. Bien entendu qu'il y a de l'abus mais cela ne m'intéresse pas. Moi ce qui compte, c'est qu'est ce que l'on peut faire pour nous ? Que font ils, après la crise du Covid, pour les commerces comme les notres face, par exemple, aux jardineries qui font également dépôt de pain, vendent de la charcuterie ou de l'alimentation. Ils ne s'en préoccupent pas pourtant à Couffouleux, une boulangerie a été dans l'obligation de déposer le bilan."

Des élus millionnaires, non-représentatifs

Après s'être vidé en début d'après-midi, le centre-ville de Rabastens reprend progressivement vie. Avec le retour des rayons du soleil, les terrasses commencent à se remplir comme les bancs installés le long des Lys. Guy, Francis et leur ami Lucien (pseudo) ont préféré se protéger du vent d'Autan en prenant place sous une arche de l'ancienne Halle. "Moi ce que souhaite c'est une revalorisation des pensions de retraite, explique Guy, 70 ans. J'ai travaillé jusqu'à 69 ans pour Vinovalie. Je mettais en bouteille et je livrais le vin. Mais avec 1000 euros par mois, on ne va pas loin. Les élus, ils touchent beaucoup. Ils ont aussi des logements et des voitures de fonction. Il y a un peu d'abus." 

"Surtout que l'on peut constater que la grande majorité des candidats à la présidentielle ont des millions d'euros sur leurs comptes, réagit son voisin de gauche Francis, 69 ans. Ils ne représentent plus la majorité des Français et cela quelque soit le parti. C'est toujours la même merde. On ne fait que vivoter." A ses côtés, Lucien écoute, mais ne dit rien.

La fin de journée approche. A Saint-Sulpice-la-Pointe, le nombre de trains arrivant en gare s'accélère et déverse son lot de voyageurs, partis travailler le matin même à Toulouse. La politique ? Les élections ? Personne ne veut répondre aux questions à ce sujet, si ce n'est cette femme d'une quarantaine d'années, poussée par le vent d'Autan, qui lâche dans un souffle : "Il est 18h30. Je viens de finir ma journée. Je rentre chez moi préparer à manger à mes enfants. Je n'ai pas le temps de m'intéresser à la politique et aux élections." Elle ira pourtant voter mais elle ne sait pas encore pour qui, ni pour quoi. Mais une autre question la taraude déjà : quand ce vent d'Autan va-t-il s'arrêter ?