Tarn : "Un déni n'est pas une grossesse cachée", le témoignage fort d'une sage femme qui y a été confrontée

Le 7 avril 2021, la Cour d'assises du Tarn a condamné une jeune femme pour avoir privé de soins et laissé mourir son nouveau-né. Elle a été condamnée à 5 ans de prison dont 4 avec sursis. Une sage femme de Lavaur évoque pour nous son expérience des dénis de grossesse.

Anne Siri, sage-Femme: " 1 accouchement sur 500 arrive au terme d'un déni partiel jusqu'au second trimestre de la grossesse et 1 sur 2500 en déni total".
Anne Siri, sage-Femme: " 1 accouchement sur 500 arrive au terme d'un déni partiel jusqu'au second trimestre de la grossesse et 1 sur 2500 en déni total". © FTV Marie-Lou Robert

Mercredi 7 avril 2021, la Cour d'assisses du Tarn a reconnu coupable une jeune femme de privation de soins envers son nouveau-né. Cette trentenaire a été condamnée à 5 ans de prison dont 4 avec sursis.

Elle avait accouché seule dans sa salle de bain. Pour la défense, il s'agissait d'un déni de grossesse. Un processus psychologique complexe que les sages femmes connaissent bien. L'une d'entre elles, Anne Siri, coordinatrice à la maternité de Lavaur a évoqué pour nous son expérience des dénis de grossesse.

 Qu'est-ce qu'un déni de grossesse ?

Anne Siri, sage femme : Un déni de grossesse est le fait d'être enceinte sans avoir conscience de l'être. Il existe les dénis partiels où la femme nie sa grossesse jusqu'au 2ème trimestre et des dénis totaux qui vont jusqu'au terme. 1 accouchement sur 500 arrive au terme d'un déni partiel et 1 sur 2 500 en déni total. Dans nos équipes, si vous discutez avec des sages femmes et des gynécologues, tout le monde a déjà eu affaire à une patiente en déni de grossesse en consultation ou en accouchement.

Vous y avez déjà été confrontée?

Anne Siri : Oui ça m'est arrivée. La première fois, en 4ème année pendant mes études. Ensuite dans ma carrière, j'ai eu trois cas de dénis jusqu'à l'accouchement. Ces patientes n'ont pas accouché à la maternité. Une fois, j'ai été appelée par un gynécologue en cabinet de ville, la patiente consultait pour une suspicion d'appendicite, en fait elle était enceinte. On y est allé, elle n'a pas eu le temps d'accoucher à la maternité.

Comment abordez-vous le déni avec les patientes ?

Anne Siri : Aujourd'hui les jeunes sages femmes ont des formations sur ce sujet. En fait pour la patiente c'est violent. C'est un choc pour elle, un déni ce n'est pas une grossesse cachée. La femme ne sait pas du tout qu'elle est enceinte. Du coup on l'accompagne psychologiquement car c'est très dur. Y compris pour leurs compagnons. Elles sont en général sidérées.

Au début on s'occupe du nouveau-né pour leur laisser le temps de digérer. Après elles acceptent très facilement leur bébé, je n'ai pas eu dans mon expérience une maman qui rejetait son enfant.

Après il faut rattraper le retard. On essaye de travailler en équipe pluridisciplinaire avec des assistantes sociales, des psychologues de périnatalité pour les aider, des sages femmes libérales aussi pour leur retour à la maison. Mais on leur laisse le temps d'accepter, de verbaliser, on leur propose de prendre le temps. Et s'il le faut, on les garde plus longtemps à la maternité.

Qu'est-ce qui vous a le plus choqué dans ces dénis de grossesse ?

Anne Siri : Ce qui m'a le plus marqué, la première fois, c'est que la jeune femme était très mince, elle n'avait pas l'air enceinte. Elle rentrait dans son jean. Une fois l'annonce faite, la jeune femme s'est relevée et son ventre est sorti d'un coup. Cela m'a impressionné. Toutes les sages femmes qui ont été confrontées à un déni ont eu ce sentiment. Comment le bébé s'était positionné dans le ventre avant qu'elle le sache et après. Le ventre s'arrondit de suite après l'annonce.

Est-ce que vous comprenez en tant que sage femme ?

Anne Siri : Vu les dénis que j'ai suivi, j'ai beaucoup lu. J'ai eu des explications. Je me suis intéressée au sujet, à la psychologie. Quand on cherche, que l'on se documente sur la périnatalité, il peut y avoir des événements récents comme un deuil ou une séparation qui ont une influence sur la conscience de la grossesse. Mais il peut aussi y avoir un lien avec le passé. Les liens avec l'enfance, avec la mère ou le père qui peuvent freiner cette maternité. C'est beaucoup plus complexe que ce que j'aurais pensé au départ. C'est plus facile d'être enceinte dans son corps que dans sa tête. Il faut se donner du temps, avoir beaucoup d'accompagnement et d'écoute.

Quand il y a un déni total ça peut aller jusqu'à un homicide, comment l'expliquer?

Anne Siri : En fait quand la femme accouche, dans un vrai déni et non dans une simulation, comme elle ne sait pas qu'elle est enceinte, elle ne sait pas que c'est un enfant. Elle est dans un état de sidération et de dissociation, ça peut être très violent. Elle pose son enfant quelque part, pas très loin d'elle en général, pour qu'on le trouve.

Ce n'est pas vraiment un homicide, mais plus un défaut de soins parce qu'elles ne comprennent pas ce qu'il se passe. J'imagine la souffrance derrière, une fois qu'elles comprennent leurs gestes. C'est très dur de se reconstruire après.

Ce qui est aussi surprenant c'est qu'il n'y a pas un cas particulier. Les femmes qui font des dénis sont issues de tous les milieux, de toutes les origines sociales et de tous âges. Que s'est-il passé dans l'histoire de ces femmes pour en arriver là ? Cela reste encore un mystère.

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