Coronavirus : le géant des Ehpad, Korian dans la tourmente

La gestion de l’épidémie de coronavirus par Korian, leader en France dans le secteur des maisons de retraite, fait l’objet de nombreuses critiques. En Île-de-France, le groupe privé compte plus de 60 établissements.

Le groupe Korian possède près de 300 établissements en France, dont plus de 60 en Île-de-France (illustration).
Le groupe Korian possède près de 300 établissements en France, dont plus de 60 en Île-de-France (illustration). © PHOTOPQR/L'ALSACE/MAXPPP
Alors que l’Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes de Mougins (Alpes-Maritimes) est désormais au centre d’une enquête préliminaire pour homicides involontaires, après la mort de 37 résidents des suites d'une suspicion de Covid-19, la gestion de la crise sanitaire par Korian pose question. Le groupe, leader du marché des maisons de retraite en France avec près de 300 établissements, en compte plus de soixante en Île-de-France. Parmi ces sites, on compte l’Ehpad "La Ferme du marais" au Mée-sur-Seine (Seine-et-Marne), dont une aide-soignante âgée de 51 ans, Lydie Difoukidi, est morte dimanche après avoir été hospitalisée pour détresse respiratoire. Il s’agit de la deuxième salariée de Korian décédée au cours de la crise sanitaire. Au total, au moins 20 résidents de cette maison de retraite médicalisée – qui compte 160 places, et 102 salariés – sont morts depuis le début de l’épidémie.

Le virus est entré, les préconisations sont arrivées après

"Lydie était très professionnelle, tellement professionnelle qu’elle a fait son travail jusqu’au bout. C’était une personne très sympathique, très chaleureuse, dont on gardera un bon souvenir et à laquelle on rendra hommage. Elle est partie injustement", regrette l’une de ses collègues, selon qui la direction à tarder à agir contre le Covid-19. "On n’arrive pas à décolérer, parce qu’il y a eu des failles et il faudra demander des comptes, poursuit-elle.  Du matériel a été distribué, avec des masques, des charlottes, des sur-blouses… Mais on estime que ce n’est pas arrivé à temps. Et s’il y avait eu des mesures barrières dès le début, on n’aurait pas déploré autant de cas, il y a beaucoup d’arrêts maladie. Le virus est entré, les préconisations sont arrivées après. Ça n’a pas été géré dans les règles de l’art."

L’établissement est loin d’être le seul à être durement frappé par la propagation du virus. A Clamart (Hauts-de-Seine), la petite-fille d'une résidente contaminée reprochait début avril à la direction de la résidence "Bel Air" d’avoir longuement caché l’avancée de l’épidémie dans l’Ehpad. Elle pointait également du doigt un manque de rigueur sur plusieurs mesures d'hygiène.

"Un grand manque de transparence" d'après la CGT

En région parisienne, Libération recense entre autres 24 morts parmi les résidents de "l’Epervier" du Bourget (Seine-Saint-Denis), ou encore 16 parmi ceux des "Cèdres" à Villemomble (Seine-Saint-Denis). Décès à l’hôpital, répartition géographique, sous-évaluation des bilans en raison des personnes non-testées… En raison de nombreux biais, il est ceci dit difficile d’établir aujourd’hui avec précision si les maisons de retraite de Korian sont plus touchées que celles de ses concurrents. De son côté, la CGT avance qu’au niveau national 75 établissements du groupe sont touchés par une surmortalité, avec près de 500 morts au total. Mais faute d’accéder à des chiffres plus précis, les décomptes du syndicat prennent en compte l’ensemble des décès, liés ou non au coronavirus.

Albert Papadacci, délégué syndical central à la CGT Korian, dénonce "un grand manque de transparence" : "Il y a un double discours, quand une question gène, la direction répète qu’elle suit les directives gouvernementales. Aujourd’hui, vu la facilité avec laquelle se propage le virus, on exige des masques FFP2 pour l’ensemble des salariés dans les maisons de retraites, pas seulement dans le cas d’un contact direct." Le délégué syndical pointe aussi du doigt des "effets d’annonce", alors que les maisons de retraite peuvent désormais rouvrir leurs portes aux proches des résidents ; un assouplissement avait d’ailleurs été demandé par la directrice générale de Korian, Sophie Boissard. "C’est une bonne chose que les familles puissent venir, c’est difficile à gérer psychologiquement, donc évidemment je ne suis pas contre. Mais dans quelles conditions ? Aucun protocole spécifique n’a encore été mis en place dans le groupe", explique Albert Papadacci.

C’est la faillite d’un système où les logiques économiques de résultats financiers dépassent l’humain

"L’entreprise n’a pas forcément tous les torts, la pandémie a aussi été mal gérée par le gouvernement, mais le groupe n’a pas assez anticipé alors qu’on alerte depuis des semaines et des semaines, regrette le délégué syndical. C’est la faillite d’un système plus globalement, où les logiques économiques de résultats financiers dépassent l’humain. Sur le terrain, les cadres sont soumis à une pression de rentabilité quand ils listent leurs dépenses." Depuis fin février, les cours de l’action en bourse de Korian – dont le chiffre d’affaires dépassait les 3,3 milliards d’euros en 2018 – se sont d'ailleurs effondrés.

Le groupe privé – qui n’a à ce stade pas répondu à nos questions – n’est néanmoins pas le seul à faire état de lourds bilans face au Covid-19. Mardi 7 avril, on apprenait notamment que 21 résidents avaient perdu la vie au sein de l'Ehpad "Jardin des Plantes", situé dans le Ve arrondissement de la capitale et géré par le Centre d'action sociale de la Ville de Paris. Depuis le début de l’épidémie, on compte en France 7752 décès en Ehpad.
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