REPORTAGE. Étameur de casseroles, un métier méconnu aux portes de Paris

Les opposants au chef de l’État sont de plus en plus nombreux à taper sur des casseroles pour se faire entendre. Cet objet familier au cœur de nos cuisines, parfois outil politique au fil des années, la famille Lejeune en vend depuis près de cent ans. Mais dans son atelier près de Paris se cache un métier en perdition : l’étamage.

Ouvert à tous !” clame une pancarte à l’entrée du magasin-entrepôt. À Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans le quartier des Grésillons, le personnel de la Maison Lejeune accueille et conseille professionnels, mais aussi particuliers en matériels et accessoires de cuisine. Mais au fond de la boutique, après quelques rayonnages de casseroles ou de poêles, se révèle la couleur chaude du cuivre qui se diffuse dans l’atelier d’étamage. L’un des derniers d’Île-de-France. L’étamage consiste à mettre une couche d’étain pur à l’intérieur des casseroles en cuivre pour protéger les aliments “de l’éventuelle oxydation du cuivre” précise Franck Lejeune, l’actuel dirigeant de la PME familiale.

Souleymane est le chef étameur de la Maison Lejeune depuis plus d’une dizaine d’années. “Il a été formé par les précédentes générations d’étameurs. Il n’y a pas d’école pour devenir étameur et ils restent en général très longtemps, lance Franck Lejeune. Quand je suis arrivé dans l'entreprise, l’étameur avait travaillé avec mon grand-père, mon père... et moi-même”. Après leur retraite, des étameurs des années 1950 passent encore une tête à l'atelier “pour nous dire bonjour”.

"Il a été formé par les générations précédentes d’étameurs. Il n’y a pas d’école pour devenir étameur et ils restent en général très longtemps"

Franck Lejeune

dirigeant de la Maison Lejeune (Asnières-sur-Seine)

L'étamage, un procédé artisanal

En plus de dix ans de maison, Souleymane s'est fait la main avec la pratique. Plus tard, ce sera à son tour de former un apprenti étameur qui pourra prendre la suite. "De la casserole à la bassine à ragoût, il faut environ cinq années pour maîtriser l'ensemble des gestes de l'étameur" prévient Franck Lejeune. Usées, cabossées, trouées, les poêles et casseroles en cuivre arrivent dans toutes les formes et de partout. 

Dès leur arrivée dans l'atelier, les casseroles doivent subir un rituel inéluctable pour retrouver leur éclat. Au-delà de l'esthétique, l'étamage "n'a pas vocation à embellier une pièce", mais de la rendre compatible avec l'alimentaire. Une fois redressées, les casseroles doivent rester dans un bac d'acide "pour qu'elles décapent bien" précise Souleymane. "Une casserole, il faut l'entretenir. Quand on les utilise deux fois par jour sur une année, l'étameur est là pour taper sur les casseroles et ainsi les redresser. Cela fait partie du travail de l'étameur" avance Franck Lejeune. Vient ensuite un premier nettoyage de la casserole sur laquelle l'étameur applique au pinceau une pâte "pour protéger le cuivre contre la flamme". 

L'étamage vient enfin. Au dessus de la forge de l'atelier, Souleymane applique une baguette "composée à 99,9% d'étain pur" dédié à l'alimentaire. L'étain pur présente un double avantage : il s'oxyde que très peu à l'air et il ne crée pas d'éléments toxiques au contact d'aliments. Cinq à dix minutes suffisent à l'étameur pour chauffer la casserole jusqu'à 220 degrés et ainsi appliquer la fine couche d'étain. Une fois cette précieuse étape terminée, la casserole est plongée dans un bac d'eau pour être nettoyée et retirer la pâte qui servait à la protéger.

"Ça, c'est le résultat de l'étape finale. La casserole est ainsi prête à être utilisée en cuisine" se réjouit celui qui a travaillé dans la carrosserie avant d'avoir été séduit par l'étamage. Cette casserole partira chez un particulier pour une seconde vie, et non chez un professionnel. Mais ceux-ci, Souleymane les connaît bien. "Cela fait plus de dix ans que je travaille avec eux, je connais leur matériel".

"Cela fait plus de dix ans que je travaille avec des professionnels, je connais leur matériel"

Souleymane

chef étameur de l'atelier d'étamage de la Maison Lejeune

L'étameur se dirige alors vers le rayonnage de casseroles, où sont stockées les pièces à étamer. "Là, nous avons des pièces en provenance de l'Assemblée nationale. Il y a également de grands restaurants parisiens. Cela fait dix-sept ans que je suis là. Donc, dix-sept ans que je travaille sur leurs casseroles". Ce métier, Souleymane l'affectionne particulièrement. "Nous rendons les gens heureux. Parfois, des chefs de grands restaurants viennent ici, mais ils ne savent pas qui étame et comment cela se déroule. Certains me font savoir qu'ils sont contents". 

"Parfois, des chefs de grands restaurants viennent ici. [...] Certains me font savoir qu'ils sont contents"

Souleymane

chef étameur de l'atelier d'étamage de la Maison Lejeune

Étameur, un métier qui se perd

S’il y a bien un métier où l’on ne se réjouit pas de perdre de la concurrence, c’est bien dans l’étamage. "On ne peut pas parler de concurrence. Nous ne sommes jamais très heureux quand un étameur en France arrête son activité, car cela nous fait un surcroît d’activité, note Franck Lejeune. Comme ce travail passe par une paire de main experte, nous ne pouvons pas faire plus de travail que l’on fait déjà aujourd’hui. On étale le travail en fonction de l’arrivée des casseroles."

"Nous ne sommes jamais très heureux quand un étameur en France arrête son activité, car cela nous fait un surcroît d’activité"

Franck Lejeune

dirigeant de la Maison Lejeune (Asnières-sur-Seine)

Aujourd’hui, la Maison Lejeune reçoit des casseroles en cuivre à étamer de "toute la France et parfois du monde entier". "C'est un métier qui est très rare" ajoute Souleymane. Frank Lejeune estime que son atelier d'étamage figure parmi l'une des derniers en Europe "à perpétuer ce savoir-faire".

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Interview de Franck Lejeune, patron de la PME familiale Maison Lejeune, basée à Asnières-sur-Seine (92). ©Kévin Belbéoc'h-Dumarcet / France 3 Paris Île-de-France

Au-delà du surcroît de travail, la question de la sécurité au travail reste primordiale pour ce métier encore artisanal qui ne peut se faire à la chaîne. “L’étamage, c’est de la chaleur, du métal en fusion. Il faut prendre le temps de bien faire les choses”. En tant que particulier, si vous retrouverez ou dénichez une casserole en cuivre sur les étalages d'une brocante et "qu'elle est noire ou toute rouge à l'intérieur", elle doit alors de nouveau être étamée. "Associé au gaz, le cuivre reste le meilleur diffuseur de chaleur qui soit", confie le patron de la PME familiale.

"Lorsque l’on veut défendre un système de retraites à la française, il vaut mieux taper sur des casseroles françaises"

Franck Lejeune

dirigeant de la Maison Lejeune (Asnières-sur-Seine)

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Interview de Franck Lejeune, patron de la PME familiale Maison Lejeune. ©Kévin Belbéoc'h-Dumarcet / France 3 Paris Île-de-France

Avec les mobilisations contre la réforme des retraites, Franck Lejeune n'aurait jamais pensé une seule seconde une mise en avant de cet ustensile de cette manière. Néanmoins, il n'hésite pas une petite note d'humour. "Comme tout grand chef, si la casserole fait un peu trop de bruit, c'est que l'on est peut-être pas loin de rater la recette !", confie-t-il à France 3 Paris Île-de-France, précisant que parler politique au travail n'est pas à son habitude.

"Comme tout grand chef, si la casserole fait un peu trop de bruit, c'est que l'on est peut-être pas loin de rater la recette !"

Franck Lejeune

dirigeant de la Maison Lejeune (Asnières-sur-Seine)

"J’aurais tendance à dire pour parler casseroles que lorsque l’on veut défendre un système de retraites à la française, il vaut mieux taper sur des casseroles françaises" conclut le patron de la Maison Lejeune.

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