Confinement : les jeux d'échecs en rupture de stock à Paris à cause du "Jeu de la dame"

Quand les confinements successifs et une série Netflix remettent un jeu millénaire au goût du jour... Victimes de leur popularité, les jeux d’échecs sont épuisés dans les magasins spécialisés à Paris. 

© Le Damier de l'Opéra

Si vous comptez vous procurer un jeu d’échecs dans les prochains jours, mieux vaut vous armer de patience et de persévérance. Car cet achat, a priori banal dans le monde d’avant, relève désormais de la mission impossible. La faute aux confinements, bien entendu. Mais aussi à Beth Harmon, héroïne de fiction à haut potentiel stratégique venu souffler nos habitudes de consommation. Depuis que Netflix a diffusé les aventures de la championne d’échecs interprétée par Anya Taylor Joy au cours des sept épisodes de la mini série "Le Jeu de la dame", les ventes s’emballent. Le succès phénoménal a balayé toutes les pièces de l’échiquier.

"C’est la folie !" Arthur Ménez, directeur de la boutique spécialisée Rouge et Noir, n’en revient toujours pas. "Tout le monde veut se mettre aux échecs ! Je ne pensais par voir ça un jour", se félicite quant à lui Thierry, responsable du rayon échecs du Damier de l’Opéra. À Paris, le constat est univoque. "En 30 ans de métier, je n’ai jamais connu une telle demande", surenchérit cet autre vendeur, chez Variantes, dans le quartier de Saint-André-des-Arts. Une subite popularité dont plaisante Gilles Tribouillard, associé de la boutique Robin des Jeux : "l’engouement est tel que les gens sont prêts à acheter n’importe quel modèle, du moment qu’il s’agit d’un jeu d’échecs !"

Ruée sur les échiquiers

Ces soixante-quatre cases sont devenues l’objet de toutes les convoitises. En bois de rose, palissandre, acajou pour les produits intermédiaires vendus entre 50 et 60 euros, les modèles s’arrachent. "Habituellement, nous vendons surtout des jeux d’échecs à des amateurs, bien sûr, mais aussi à des clients qui souhaitent l’offrir, donc des versions plutôt travaillées, décoratives, explique Arthur Ménez. Or, ces derniers mois, ce sont les versions plus ordinaires qui partent en premier. C’est le milieu de gamme qui manque le plus, des pièces de taille 3 avec un plateau de 40 centimètres par 40 centimètres, soit 10 centimètres de moins que le format utilisé en tournoi". Dès que ce commerçant publie l’un de ces modèles sur sa boutique en ligne, l’article part dans la foulée.

© PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Dans la réserve du magasin du VIe arrondissement, fondé par sa mère en 1977, il reste donc essentiellement des versions de luxe, comme cet ensemble en albâtre à 280 euros qui attend le connaisseur. Globalement, depuis l’automne, des tapis de jeu premiers prix à 15 euros, aux pièces de collection ciselées, les échiquiers s’arrachent à tous les tarifs.

Parmi ces clients, il y a des novices qui n’avaient jamais pratiqué auparavant ou alors des débutants qui ont appris les règles avec un grand-père ou un oncle dans leur enfance

Arthur Ménez, directeur du magasin spécialisé 'Rouge et Noir'

Mais qui sont ces quidams qui se découvrent soudain une passion pour les échecs, ce jeu de société jusqu’alors affublé d’une image austère et élitiste ? Vous et moi. "Parmi ces clients, il y a des novices qui n’avaient jamais pratiqué auparavant ou alors des débutants qui ont appris les règles avec un grand-père ou un oncle dans leur enfance", détaille Arthur Ménez. Les initiés, eux, n’ont pas attendu d’être confinés pour acquérir un échiquier. Et parmi ces récents convertis au "roi des jeux", on retrouve tous les profils : "jeunes, vieux, femmes et hommes, familles, enfants... c’est assez universel", conclut Gilles Tribouillard.

Tous semblent avoir un point commun : comme plus de 62 millions de foyers dans le monde, d’après les chiffres communiqués en novembre dernier par Netflix, ils ont suivi les prouesses de Beth Harmon dans la série adaptée d’un roman sorti en 1983 et écrit par Walter Tevis, auteur de deux romans - L’Arnaqueur et de La Couleur de l’argent - déjà portés à l’écran, et qui vient d’être opportunément réédité chez Gallmeister.

À la recherche des pièces manquantes

Le succès de la série a été si fulgurant qu’à Paris, où les boutiques spécialisées ne manquent guère, les jeux d’échecs sont en rupture de stock. Les ventes avaient commencé à décoller avec le premier confinement pendant lequel les Français se sont tournés massivement vers les jeux, notamment ceux qui se pratiquent à deux, avant d’exploser à l’automne, suite à la sortie du 'Jeu de la dame'.

La production a ainsi connu une première pénurie avant Noël. "Quand on a rouvert début décembre, après le deuxième confinement, on avait 200 mètres de queue devant le magasin", se souvient Thierry du Damier de l’Opéra. Résultat ? Les boutiques ont été dévalisées. "Pendant trois mois, on ne trouvait plus aucun jeu d’échecs à vendre dans la capitale. Entre décembre et avril, j’aurais pu en écouler trois fois plus ! Des clients ont même traversé tout Paris pour venir chercher le dernier", s’étonne encore Gilles Tribouillard dont le fils a ouvert sa boutique de jeux de société il y a sept ans, boulevard de Charonne.

Tous les jours, les gens nous réclament des jeux d’échecs. J’en ai reçu une quarantaine il y a dix jours, il ne m’en reste plus que neuf

Gilles Tribouillard, associé de la boutique Robin des Jeux

Depuis, la demande ne faiblit pas et les réassorts s’effectuent au compte-gouttes. "Tous les jours, les gens nous réclament des jeux d’échecs. J’en ai reçu une quarantaine il y a dix jours, il ne m’en reste plus que neuf", recompte celui qui prédit une nouvelle rupture de stock dès le début de semaine prochaine. "Après, il faudra probablement patienter jusqu’au mois de juin". Même son de cloche chez ce spécialiste du Ve arrondissement, "en attendant d’être livrés par nos fournisseurs, c’est le système D pour tenter d’en proposer quelques uns à nos clients, on racle les fonds de tiroir". De fait, les commerçants activent leur contact pour tenter de satisfaire une partie de leur clientèle. "On se démène pour assembler des jeux, précise Arthur Ménez. Notre grossiste allemand a reçu des plateaux chinois qu’il ne devrait pas tarder à me livrer. Ne manquera plus qu’à trouver les pièces...".

Des fournisseurs débordés

Dépassés pas ce succès inattendu, les fournisseurs peinent à suivre le rythme des commandes. Car les fabricants ne sont qu’une poignée. "C’était un marché installé. D’année en année, il n’y avait pas de grosse surprise, les fournisseurs travaillaient toujours sur le même volume", diagnostique Arthur Ménez.

Ainsi, l’essentiel des plateaux en marqueterie vendus en France sont fabriqués en Espagne, par un fabricant de placage de bois pour les meubles. Une année normale, Rechapados Ferrer produit 20 000 unités. Or, depuis novembre dernier, l’entreprise de quatorze employés a reçu le double de commandes. Dans son usine de Catalogne, située dans une zone industrielle près de Barcelone, trois ouvriers supplémentaires ont été embauchés pour s’atteler à la coupe, à la couture et au collage des fines lames de bois composant les précieux échiquiers.

Nos fabricants nous ont annoncé un délai de fabrication de six mois. On sera probablement livrés au mois de juin

Thierry, responsable du rayon échecs du Damier de l’Opéra

Du côté des pièces, le contexte sanitaire a freiné les volumes de production. Ces figurines de bois sont pour la plupart tournées en Inde où les usines ont fonctionné au ralenti à cause de la Covid. "Ajoutez à cela des problèmes d’acheminement, d’embouteillages de cargos et de pénurie de containeurs en Chine, et vous obtenez le cocktail actuel", résume Arthur Ménez. "Nos fabricants nous ont annoncé un délai de fabrication de six mois. On sera probablement livrés au mois de juin", déplore Thierry, au Damier de l’Opéra.

© PHOTOPQR/L'ALSACE/MAXPPP

"Et c’est encore pire pour les pendules analogiques", précise Arthur Ménez. Plus surprenant, la pénurie touche également les accessoires associés aux jeux d’échecs. "De nos jours, dans les compétitions, on ne joue plus qu’avec des pendules électroniques, or depuis l’automne, les clients nous demandent des pendules avec des aiguilles et un cadre en bois, identiques à celles des années 1960 qu’ils ont vu posées à côtés des champions dans la série", abonde Thierry au Damier de l’Opéra. "D’un coup, personne n’a plus acheté de pendule digitale. Dès le 15 novembre, il n’y avait plus une seule pendule mécanique disponible nulle part", confirme Arthur Ménez. Or, ces accessoires plébiscités par les idolâtres du 'Jeu de la dame' sont tous fabriqués en Chine.

Effet de mode ?

"On avait vécu le même phénomène, en moins fort, vers 2005 avec le poker. Et puis, ça s’est calmé", relativise Thierry du Damier de l’Opéra. À l’époque, le jeu star des casinos était devenu "cool" et les mallettes contenant cartes et jetons s’arrachaient comme des petits pains. "On a l’impression que les gens découvrent les échecs, alors que le jeu a quand même 1500 ans", ironise le responsable du rayon spécialisé.

"Tant mieux si la série de Netflix a bousculé l’image poussiéreuse et élitiste de notre discipline !". Si elle se réjouit de ce retour sur le devant de la scène, la Fédération française d’échecs, qui compte environ 60.000 licenciés, ne cache pas sa frustration. "C’est un sentiment paradoxal. Ce serait le moment de profiter de cette popularité et en même temps, les clubs sont fermés", avoue Jean-Baptiste Mullon, son vice-président, qui espère que l’engouement perdurera jusqu’à leur réouverture.

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