Crack à Paris : "On espérait répondre à une situation d’urgence, dommage pour la santé publique"

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La justice a rejeté un recours visant à obliger l'État à proposer un hébergement aux consommateurs de crack de la porte de la Villette. La mairie de Paris, "déçue" par la décision, appelle à une coordination pilotée par l’Etat.

Selon les juges, "la condition d'urgence" n’est "pas remplie". Alors que le département de Seine-Saint-Denis et les mairies de Paris, Pantin et Aubervilliers avaient déposé en février une requête en référé, le tribunal administratif a rejeté le recours en question, censé obliger l'État à proposer un hébergement et un suivi médico-social à tous les consommateurs de crack installés porte de la Villette. Dans leur ordonnance datée du 18 mars, les juges évoquent les "diligences déployées par les services de l'État avec la ville de Paris et les acteurs sociaux".

Ils citent ainsi le "plan crack", qui représente un coût de 25 millions d'euros depuis 2019. "Le nombre de consommateurs de crack dormant sur le site du square de la porte de la Villette car ne disposant pas d'hébergement peut être estimé à une cinquantaine de personnes", notent également les juges. Le square au centre de la décision de justice est occupé par plusieurs dizaines de toxicomanes, déplacés en septembre dernier depuis les Jardins d'Eole, dans le XVIIIe arrondissement. A noter que l’Etat a annoncé début février le financement de 70 places d'hébergement supplémentaires pour ces consommateurs de drogues, portant à 510 le total de places financées par le plan crack.

Anne Souyris, l’adjointe d’Anne Hidalgo (PS) en charge notamment de la santé publique, se dit "très déçue" par la décision de justice. "On espérait répondre à une situation d’urgence, dommage pour la santé publique. Dommage pour tout le monde. Depuis un an, le préfet fait uniquement des transferts de personnes, aucune situation pérenne n’est envisagée. On ne peut pas se contenter d’un service minimum, il manque tout un maillage territorial, qui ne peut être coordonné que par l’État étant donné le nombre d’acteurs impliqués."

"On est toujours prêt à faire plus à notre niveau, mais on a besoin d’une coordination pour agir intelligemment, poursuit-elle. Il faut un panel de solutions, avec un État volontariste. On va demander dans les jours qui viennent que le préfet d’Île-de-France organise une réunion avec les différentes villes et les différents acteurs de la réduction des risques, comme c’était le cas pour le premier plan crack. Il faut une vraie politique de long terme."

C'est l'Etat qui est seul compétent pour assurer cette prise en charge sanitaire et sociale

Stéphane Troussel, président du Département de la Seine-Saint-Denis

Stéphane Troussel, le président socialiste du Département de la Seine-Saint-Denis, dit "prendre acte" de la décision : "Il a été considéré que l’urgence n’était pas justifiée. Néanmoins, avec les élus locaux, nous constatons que cela fait des mois que cette situation dure sans qu’aucune réelle solution n’ait été proposée. Nous considérons donc qu’il y a bien urgence, chaque jour un peu plus, pour permettre aux riverains de retrouver un cadre de vie serein, dans un quartier qui concentre déjà les difficultés, mais aussi pour prendre en charge les personnes toxicomanes qui continuent de vivre dans une situation de grande détresse et d'errance."

Et d’ajouter : "Je le redis, c'est l'Etat qui est seul compétent pour assurer cette prise en charge sanitaire et sociale, et c'est donc à lui de prendre enfin ses responsabilités pour résoudre cette situation. La Seine-Saint-Denis et ses habitants sont victimes depuis le début d’une situation injuste que nous continuerons de dénoncer."

De son côté, la mairie du XIXe arrondissement réagit en indiquant que la décision de justice n’est "pas une surprise". La collectivité, menée par le maire PS François Dagnaud, appelle à une "relation partenariale entre l’Etat et les élus locaux".

"C’est la plus grande scène de consommation en Europe"

Face à la situation de la porte de la Villette, la docteure Elisabeth Avril se dit "lassée" et "assez pessimiste". Directrice de l’association Gaïa Paris, qui gère la salle de consommation de drogues à moindre risque dans le quartier de la gare du Nord, dit avoir "l’impression de parler dans le désert depuis 30 ans" et souligne l’importance du suivi médico-social des toxicomanes : "On demande des structures qui seraient adaptées. Une salle de consommation à moindre risque, ce n’est pas le chaos comme une scène ouverte dans la rue, c’est organisé avec de nombreuses règles. Il y a des soins infirmiers et un accompagnement. Évidemment, ce n’est pas la seule solution. Mais c’est une réponse efficace qui doit s’insérer dans un maillage de prise en charge."

"Force est de constater qu’il y a beaucoup plus d’usagers de drogues à Paris, déplore-t-elle. Ce sont souvent des polyconsommateurs. Le dispositif actuel n’est pas suffisant. Il n’y a qu’une salle de consommation à moindre risque à Paris, alors que, quand on se base sur ce qu’il se passe chez nos voisins européens, des agglomérations beaucoup plus petites accueillent déjà quatre ou cinq salles."

Je ne comprends pas l’attitude des pouvoirs publics

Elisabeth Avril, médecin et directrice de l’association Gaïa Paris

Elisabeth Avril critique le manque de pragmatisme des autorités : "Je ne comprends pas l’attitude des pouvoirs publics. Les politiques ont une position morale, selon laquelle la consommation ne devrait pas exister du tout. Mais on ne fera pas disparaître l’usage des drogues sur la voie publique, il faut la limiter. Et en rassemblant les personnes porte de la Villette, ça crée un open space qui attire encore plus d’usagers. C’est la plus grande scène de consommation en Europe. On parle d’une population malade et précaire. Sortir de ces situations demande des années et des années, on a perdu beaucoup de temps."

Fin janvier, la préfecture de police de Paris avait annoncé son projet de déplacer les toxicomanes de la porte de la Villette vers une friche industrielle de la SNCF, située dans le XIIe arrondissement. La PP avait fini par renoncer trois jours plus tard, face à l'opposition des élus.