ENQUÊTE. Location ou faux diplômes... Comment l’enseignement supérieur est devenu un véritable marché sur le dos des étudiants

"Déçu de Parcoursup ?", "la solution hors-Parcoursup". Ces formules aguicheuses souhaitant capitaliser sur la détresse de candidats désenchantés par la plateforme sont légion dans le métro parisien et sur les moteurs de recherche. Elles sont l’allégorie d’un "marché" de l’enseignement supérieur privé en pleine expansion, prêt à tout pour la rentabilité.

"Parce que Parcoursup [la plateforme d'orientation vers l'enseignement supérieur, ndlr] est très décrié, ces officines font de ne pas être sur la plateforme, un argument commercial", témoignait Laurent Champaney, président de la Conférence des grandes écoles (CGE) et défenseur des écoles privées "de qualité" face à ces "officines" devant les sénateurs en octobre dernier. 

→ À lire : Parcoursup 2024 : réseaux sociaux, conseillers, salons étudiants... Comment bien faire ses choix d'orientation ?

Si l’employabilité des étudiants est leur principal mot d’ordre, nombreuses sont les écoles privées qui alors omettent tout le reste — hormis les frais de scolarité – au détriment de l’étudiant, et ce même jusqu’à la valeur de leur diplôme.

"C’est un marché très porteur aujourd’hui", indiquait Agnès Van Zanten, sociologue et professeure à Sciences Po Paris, au micro de nos confrères de France Culture en septembre dernier. Un marché qui, en seulement dix ans, a pu se délecter d’un nombre d’étudiants inscrits dans le privé passant de 19% à 1/4 des étudiants en France, en particulier grâce au "boom de l’apprentissage". 

En Île-de-France, l'académie de Paris fait figure d'exception, aux côtés de celles de Lyon et Nantes, avec près de 1/3 des étudiants inscrits dans un établissement d'enseignement supérieur privé en 2023.

Or, un précieux sésame est indispensable aux écoles pour signer des contrats d'apprentissage ou de professionnalisation et en obtenir ainsi les subventions : le titre RNCP – pour Répertoire national des certifications professionnelles.

Quatre lettres au cœur d’une monétisation à tout prix. Le titre RNCP est un diplôme, une formation ou une qualification inscrit au Répertoire national des certifications professionnelles. Il atteste le niveau de qualification professionnelle d'une formation – et non le niveau académique – et est associé à un métier précis.

Il est tenu par France Compétences, l’autorité du ministère du Travail chargée de réguler ce secteur. En plus d'être le passage obligé pour décrocher les financements publics de l’apprentissage, les titres RNCP permettent de simuler un semblant de "reconnaissance" par l’État, gage de qualité pour les parents.

L'École supérieure de journalisme de Paris, un cas d'école

"Reconnue RNCP", affichait alors fièrement l’École supérieure de journalisme de Paris sur son site internet jusqu’en 2023. Fondée en 1899, la plus ancienne école de journalisme de France est aujourd'hui située dans le 13e arrondissement. En 2019, un jeune diplômé publiait une photo de son diplôme sur Twitter. Il y était alors inscrit "Bachelor de l’ESJ Paris [...] Titre inscrit sur la liste d’homologation / certification des titres et diplômes de l’enseignement supérieur" .

Dès que nous avons appris que notre diplôme n’était plus reconnu par l’État, nous avons tenté de mener deux grèves

Elio*, ancien étudiant à l'ESJ Paris

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Pourtant, après consultation des répertoires nationaux en libre accès de France Compétences, nous apprenons que depuis 2016, le titre RNCP de son école n’a pas été renouvelé et n’a ainsi plus de valeur vis-à-vis de l’État et du ministère du Travail pour les étudiants inscrits dans le cursus après la date d'échéance, le 31 décembre 2015.

L’ESJ Paris a continué pendant près de sept ans à promettre une formation "reconnue" par l’État à ses futurs étudiants. "Dès que nous avons appris que notre diplôme n’était plus reconnu par l’État, nous avons tenté de mener deux grèves. [...] La direction nous avait même recommandé de ne pas le dire aux futurs étudiants", confie Elio*, jeune diplômé de l’ESJ Paris.

"Une arnaque à la reconnaissance RNCP", clamait une personne anonyme s'affichant comme "étudiant(e)" dans un mail envoyé à plusieurs diplômés, dont Elio*. À l'ESJ Paris, les frais de scolarité annuels s'élèvent à 6 700 euros. Contacté, le président de l’ESJ Paris Guillaume Jobin a précisé "ne pas voir un intérêt" à nous répondre.

La direction nous avait même recommandé de ne pas le dire aux futurs étudiants

Elio*, ancien étudiant à l'ESJ Paris

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Toutefois, depuis cette rentrée 2023, l’école a enfin trouvé la parade. L’ESJ Paris "loue" un titre RNCP à l’IEJ Paris, une autre école de journalisme privée concurrente située dans le 16e arrondissement de Paris et qu’elle compte désormais délivrer à ses étudiants.

À coup de plusieurs mails mobilisant l’équipe pédagogique, l'école a tenté de sonder ses anciens étudiants en mars dernier pour les besoins de ce nouveau titre RNCP (voir captures).

"Sécurisez votre avenir", prévenait alors France Compétences en novembre dernier, appelant les jeunes et leurs familles à vérifier la reconnaissance par l'État de leur formation et ainsi "éviter aux futurs ou actuels étudiants de s'engager involontairement dans des cursus non reconnus par l'État".

Titre RNCP perdu ? La location comme solution

En novembre 2022, le renommé Projet Voltaire perd son titre RNCP pendant deux mois, révélait Mediapart. La raison : son réseau de partenaires "peu scrupuleux" à qui il loue son titre RNCP afin qu'ils puissent accéder à "l'argent du CPF [compte personnel de formation, ndlr]".

La perte de certification, de nombreuses écoles l’ont vécu ces dernières années avec le renforcement des exigences de France Compétences. Mais au lieu de s’entêter à renouveler leur certification, elles se sont tournées vers le nouveau marché de la location, à l'instar de l'ESJ Paris. "Un trafic légal entre écoles", décrivaient nos confrères du Figaro Étudiant en juillet dernier.

Elles sollicitent alors d'autres écoles ou des organismes aux noms parfois opaques. L'un d'entre eux affiche même son tarif : un "droit d'entrée" à la certification de 1 500 euros par titre RNCP accompagné d'une redevance allant de 150 à 300 euros par élève. "700 € HT" par an et par élève pour un autre. Autrement dit, chaque organisme fixe librement les modalités financières de son "partenariat".

Ainsi, une location peut rapidement s'avérer bien plus rentable que le dépôt de son propre titre RNCP, sachant qu'un étudiant doit compter entre 5 000 et 10 000 euros en moyenne par an de frais de scolarité dans une école privée.

Les pouvoirs publics établissent ce système de partenariat afin de désengorger les certifications qui existeraient sur un même métier

Cécile Replumaz, Omnes Education

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Or, c'est par ce biais, que plus d'une trentaine d’écoles se retrouvent à délivrer le même titre RNCP de "Chargé de communication plurimédia", toutes habilitées par un organisme nommé Formatives.

Parmi elles, se côtoient de grandes écoles privées parisiennes telles que Sup de Pub, le CFPJ, ou encore des écoles publiques consulaires aux côtés d'organismes plus ou moins douteux : Sup de Sport, une école de management située à Guyancourt (Yvelines), a été épinglée par le média économique L'Informé pour des soupçons de professeurs non payés et des étudiants laissés sur le carreau en mai dernier, et fermée depuis.

→ À lire : "On savait que l'école n'allait pas tenir" : une école de management post-bac ferme ses portes du jour au lendemain

Contacté, le groupe Omnes Education – dont dépend Sup de Pub – nous confirme ce partenariat avec Formatives. "France Compétences et les pouvoirs publics établissent ce système de partenariat afin de désengorger les certifications qui existeraient sur un même métier", justifie Cécile Replumaz, directrice de la communication d'Omnes Education.

"France Compétences reconnaît et contrôle les titres qui sont déposés par des organismes certificateurs tels que Formatives, justifie-t-elle. Il y a une trentaine d'organismes qui délivrent le titre de 'Chargé de communication plurimédia'. Si chacun d'entre eux déposait un dossier pour chaque titre, cela provoquerait un engorgement des certifications et un traitement impossible pour l'État."

À défaut de l’interdire, il faut que la location de titres puisse être strictement contrôlée et ne conduise pas à un usage abusif

Delphine Blanc-Le Quilliec, DG de la FESIC

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Un contrôle insuffisant pour Delphine Blanc-Le Quilliec, déléguée générale de la FESIC, une association regroupant les écoles privées sous contrat et à but non lucratif. "À défaut de l’interdire, il faut que la location de titres puisse être strictement contrôlée et ne conduise pas à un usage abusif comme c’est parfois le cas, recommande-t-elle. Par exemple, un titre classique de formation en communication pour un bachelor en marketing du sport, bien plus alléchant et attrayant."

Un seul titre pour un méli-mélo de formations

Le titre RNCP malmené, il se retrouve parfois étiré pour y regrouper un maximum de formations. À Sup de Pub, située dans le 15e arrondissement de Paris, Tania* se souvient bien de son alternance dans une formation bac+4 en relations publiques.

'Contenu', ça ne veut rien dire en relations publiques. C’est fou que cela puisse passer d’une certification à une autre comme ça

Tania*, ancienne étudiante à Sup de Pub (Omnes)

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Or, si hier elle recevait le titre de "Responsable de communication et de publicité", les nouveaux diplômés reçoivent aujourd’hui celui de "Manager du contenu". "'Contenu', ça ne veut rien dire en RP. C’est fou que cela puisse passer d’une certification à une autre comme ça" , souffle Tania*.

Quant à Sup de Pub, le choix est assumé : "le titre 'Manager du contenu' a été validé par France Compétences pour une durée de trois ans. Il prépare bien nos étudiants à des compétences en relations publiques. [...] Le 'contenu', c'est déterminant en entreprise, et cela parle aux employeurs", réagit Cécile Replumaz, directrice de la communication d'Omnes Education, dont dépend Sup de Pub.

Chacun peut retrouver ces informations sur la fiche RNCP du titre, rappelle-t-elle. "Nous ne pouvons nier le ressenti des étudiants. Mais tout cela est dans leur intérêt. Si nous les formons à un métier qui ne répond pas forcément à une réalité de l'emploi, ce n'est bénéfique pour personne."

Un titre peut évoluer quelques années plus tard dans l'objectif d'être au plus proche des métiers et des compétences recherchées par les employeurs

Cécile Replumaz, Omnes Education

auprès de France 3 Paris Île-de-France

"Nous sommes contre l'idée des 'RNCP parapluie', qui est de faire reposer un ensemble de programmes sur un seul et même titre RNCP très généraliste. Ils nuisent à la crédibilité de notre secteur, et plus largement à la formation des étudiants, renchérit Cécile Replumaz. Un titre obtenu une année, peut avoir évolué quelques années plus tard dans l'objectif d'être au plus proche des métiers et des compétences recherchées par les employeurs".

Même constat pour Manon, diplômée d’une formation bac+5 en événementiel à l’ISCOM, qui s’est vu délivrer un titre de "Manager de la marque". "Ça a été un peu déroutant quand je l’ai découvert. Je me suis dit que cela regroupait un peu tout et n’importe quoi" , se désole l’ancienne étudiante.

Ça a été un peu déroutant quand je l’ai découvert. Je me suis dit que cela regroupait un peu tout et n’importe quoi

Manon, ancienne étudiante à l'ISCOM

auprès de France 3 Paris Île-de-France

"Nous formons pour la vie professionnelle, pas pour un métier étroit", répond Caroline Grassaud, directrice de l'ISCOM, contactée par France 3 Paris Île-de-France. Concernant le titre délivré à Manon, la directrice de l'établissement évoque une "spécialisation" intégrée à un "cursus" plus général, "en accord avec les critères de France Compétences". "Nous souhaitons démontrer notre engagement envers une formation de haut niveau, reconnue par les professionnels du secteur", conclut-elle.

"Croyant avoir acheté un produit spécifique correspondant à un niveau de salaire, les divers clients se retrouvent en fin de cursus avec un même numéro de titre RNCP accompagné d’un diplôme maison, à la dénomination satisfaisante, sans la moindre valeur académique", explique Éric Janicot, le secrétaire national du Syndicat national des personnels de l'enseignement et de la formation privés (SNPEFP-CGT).

Ces écoles entretiennent le flou sur les termes et les étudiants sont rassurés, ne regardant pas la qualité de la formation

Aurélie Matignon, représentante FESIC

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Le titre RNCP, qui a été créé "pour les professionnels salariés" selon Aurélie Matignon, fait saliver les écoles privées. Il ne contrôle que le niveau de qualification contrairement aux diplômes. "Ces écoles entretiennent le flou sur les termes et les étudiants sont rassurés, ne regardant pas la qualité de la formation", souligne cette représentante de la Fédération des établissements d’enseignement supérieur d’intérêt collectif (FESIC).

16,8 milliards d’euros : un "boom de l'apprentissage" au "coût élevé"

Galileo (200 000 étudiants), Omnes (40 000 étudiants), Ionis (35 000 étudiants)… Ces géants de l’enseignement supérieur privé se sont considérablement développés ces dix dernières années grâce au "boom de l’apprentissage". 

Une percée déclenchée par la loi Pénicaud de 2018 pour la "liberté de choisir son avenir professionnel", libéralisant l'apprentissage qui était jusqu'ici une compétence des régions. Dès lors, une simple déclaration en préfécture permet de créer son propre centre de formation d'apprentis.

"Il faut une grande réforme de l'apprentissage mais pas en l'organisant comme un marché", plaidait François Bonneau, président de la commission "Éducation, orientation, formation et emploi" de Régions de France en 2018.

Un "boom" porté par l'explosion du nombre d'apprentis dans le supérieur, alors que la réforme était à l'origine destinée aux jeunes apprentis du secondaire, ne souhaitant pas forcément faire de longues études.

"Des capitaux se sont intéressés à ce secteur très rentable qui ont engendré sa financiarisation", rappelle Philippe Choquet, président de la FESIC, lors de son audition au Sénat le 10 octobre. Aujourd’hui, l’ancienne ministre du Travail Muriel Pénicaud est membre du conseil d’administration de Galileo, aux côtés de Martin Hirsch, ancien DG de l’AP-HP.

Or, si la réforme a permis de tripler le nombre d’étudiants en apprentissage, passant de 179 800 en 2018 à 479 600 apprentis du supérieur en 2022 et de jouer un rôle dans la diminution du taux de chômage chez les jeunes, ses conséquences commencent à coûter très cher à l’État selon une note de la Cour des comptes. Un "coût élevé" selon l'institution, estimé à plus de 16,8 milliards d’euros rien que pour l’année 2022. La Cour des comptes appelle à un "dimensionnement du soutien public à ces dispositifs".

Un "développement anarchique" et un cadre légal "trop laxiste"

Sauf qu’en 2023, les grandes instances représentatives de l’enseignement supérieur tapent du poing sur la table. "Bachelor", "mastère"… Si France Universités appelait en février dernier à une "clarification"  sur les intitulés des formations du privé ainsi qu’à une transparence "totale" sur leur structure financière, c’est désormais au tour de la Conférence des grandes écoles (CGE) et de la Fédération des établissements d’enseignement supérieur d’intérêt collectif (FESIC) de demander plus de régulation.

Il y a une libéralisation de [l’enseignement supérieur] qui peut nuire à sa qualité

Philippe Choquet, président de la FESIC

lors de son audition au Sénat

"Il y a une libéralisation de [l’enseignement supérieur] qui peut nuire à sa qualité", prévient Philippe Choquet devant les sénateurs. Il tient à distinguer deux modèles, l’un sous contrat avec l’État, et l’autre hors contrat.

Le premier s’inscrit dans une mission de service public avec des établissements publics et privés d'intérêt général évalués par l'État et le Haut Conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (HCÉRES). En revanche, le second modèle correspond à des établissements privés dont la finalité serait uniquement de "gagner de l’argent". Ceux-ci sont depuis particulièrement pointés du doigt, la Conférence des grandes écoles (CGE) parlant même "d’officines". Ceux-ci proposent principalement des titres RNCP ou des formations "non-contrôlées et sans reconnaissance", selon Delphine Blanc-Le Quilliec de la FESIC.

→ À lire : Formation en alternance : de nombreuses écoles facturent illégalement des frais d’inscription

"Certains établissements lucratifs s’exonèrent de tout cadre, au détriment de la qualité des formations. Il ne s’agit pas de dire que les écoles privées lucratives font du mauvais travail. [...] Mais il faut donner les clés d’appréhension et de compréhension du secteur, interpelle Delphine Blanc-Le Quilliec. Un développement anarchique prospère sur un vrai manque de lisibilité des certifications mais aussi sur un cadre légal beaucoup trop laxiste quant à l’ouverture d’établissements privés."

Il ne s’agit pas de dire que les écoles privées lucratives font du mauvais travail. [...] Mais il faut donner les clés d’appréhension et de compréhension du secteur

Delphine Blanc-Le Quilliec, DG de la FESIC

auprès de France 3 Paris Île-de-France

Quant au ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, il "avance" sur l'idée d'un label évaluant les formations initiales privées, selon L'Étudiant. Si la CGE et la FESIC expriment leur réticence à l’idée d’un label supplémentaire "qui risquera d’être détourné par certains" , les deux fédérations restent favorables à "étendre la notion de RNCP" en y ajoutant un contrôle de l’environnement de formation et de l’équipe pédagogique.

Le groupe Omnes voit d'un bon œil l'initiative, qui ouvrirait une "occasion de travailler sereinement" avec les acteurs du secteur et "sous l'égide du ministère". "Il faut veiller à ce qu'on n’aboutisse pas à une couche supplémentaire de labels qui viendraient complexifier la lisibilité des formations", poursuit Cécile Replumaz.

"C’est une très bonne chose si des organismes qui n’auraient pas cette reconnaissance ne pouvaient pas bénéficier des crédits de l’apprentissage", avait ajouté Laurent Champaney devant les sénateurs.

*Les prénoms ont été modifiés.