Témoignage. "Je ne voyais jamais d'héroïnes qui me ressemblaient", confie Jennifer Lufau, fondatrice des "Afrogameuses"

Publié le Mis à jour le Écrit par Kévin Belbéoc'h-Dumarcet

À l'approche de la Paris Games Week 2023, France 3 Paris Île-de-France est allé à la rencontre de Jennifer Lufau, fondatrice de l'association Afrogameuses, qui lutte contre le sexisme et le racisme dans l'industrie du jeu vidéo et milite pour la rendre plus inclusive.

"J'ai créé Afrogameuses vis-à-vis de ma propre expérience de joueuse", explique Jennifer Lufau, qui se "sentait seule en tant que femme... et en tant que femme noire" intéressée par les jeux vidéo. Or, elle décrit un loisir également "incompris" dans son entourage.

Une passion, dans laquelle elle ne se retrouvait pas non plus : "en termes de représentativité dans les personnes que je jouais, je ne voyais justement jamais d'héroïnes qui me ressemblaient", appuyant sur le fait qu'elle n'a jamais eu "de problème" à jouer avec des personnages qui ne lui ressemblait pas. Elle souligne plutôt "une absence" qui l'inquiétait.

→ En France, 40% des joueuses confient avoir déjà été victimes de comportements, d'insultes ou de menaces à caractère sexiste ou sexuel durant leurs échanges en ligne, selon une étude Ifop mesurant la portée du sexisme chez les gamers en France publiée en mai dernier.

Il s'agit du troisième point que Jennifer Lufau souligne. "C'est la partie toxique du jeu vidéo : la misogynie que vivent les femmes en ligne, couplée au racisme", qui n'est pas suffisamment évoqué selon elle.

"C'est la partie toxique du jeu vidéo : la misogynie que vivent les femmes en ligne, couplée au racisme"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

Aujourd'hui, l'association Afrogameuses organise des ateliers, des activités et des événements – dont "Game Changers" pour "réseauter" le 28 octobre prochain – pour une "meilleure représentativité des origines" dans l'industrie française du jeu vidéo.

Le collectif conseille et propose un accompagnement aux joueuses qui le souhaitent sur la plateforme Twitch, ainsi qu'un mentorat pour aider des jeunes femmes issues des minorités à intégrer le secteur alors qu'elles ne réprésentaient qu'une étudiante sur 4 en formation aux métiers du jeu vidéo en 2022 selon le SNJV. Jennifer Lufau souhaite "que plus de femmes créent et proposent leurs propres jeux et leurs propres histoires".

"J'avais envie de mettre cela sur le tapis, qu'on en parle beaucoup plus. J'ai décidé de créer un espace où on pourrait enfin s'entraider pour en discuter et partager nos témoignages, confie-t-elle. Mais aussi travailler contre cette toxicité et ne pas aider uniquement les femmes afrodescendantes, mais aussi toutes les personnes sous-représentées dans le jeu vidéo à être plus visible."

Un environnement masculiniste propice au sexisme

Si pour elle, la toxicité en ligne est premièrement dûe au fait d'être sur Internet "où règne une certaine impunité", elle déplore un manque de sanctions et un abandon des plateformes qui délaisseraient la modération au profit de la liberté de ses utilisateurs. "En tant que joueuse, je ne voyais pas d'autres filles joueuses en ligne. Il était dur de se retrouver puisque l'on se cachait pour ne pas subir la toxicité. [...] Ce n'est pas forcément agréable", souligne-t-elle.

"Il était dur de se retrouver puisque l'on se cachait pour ne pas subir la toxicité"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

Elle "s'autocensurait" en s'empêchant de parler en vocal et en ayant "un pseudo neutre" pour ne pas subir de misogynie ou de sexisme, mais "parfois ça ne suffisait pas".

Twitch en est le symbole, régulièrement épinglé sur la question du harcèlement en ligne. "Je ne sors plus sans être accompagnée, même pour aller au supermarché", confiait une streameuse Manonolita à nos confrères de Télérama en janvier 2022.

"Même si [Twitch est] une plateforme que l'on apprécie beaucoup en tant que streameuses, la responsabilité revient toujours à nous de nous protéger"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

"Même si c'est une plateforme que l'on apprécie beaucoup en tant que streameuses, la responsabilité revient à nous, en tant que streameuses, de nous protéger", s'agace Jennifer Lufau. "Pourtant, il y a des solutions assez simples à mettre en place pour qu'une personne qui en vient à nous harceler une fois n'ait jamais la possibilité de revenir sur la plateforme."

→ À lire : Les hommes de moins de 35 ans plus sexistes que leurs aînés : comment l'expliquer ?

Une "question d'éducation" pour la streameuse de 30 ans, au moment où la pensée "masculiniste" s'ancre chez les 25-34 ans selon le baromètre 2023 du sexisme en France. Une situation "alarmante" pour le Haut Conseil à l'Égalité face à des jeunes "plus nombreux à exprimer des opinions sexistes".

De surcroît, Jennifer Lufau constate qu'il y a encore moins de femmes dans les filières de développement des écoles de jeu vidéo, en plus d'être "inaccessibles financièrement", et indiquant qu'une majorité de femmes "sont du côté artistique".

En France, près de quatre développeurs sur cinq sont des hommes selon le SNJV. "Vu qu'il y a une majorité d'hommes dans les écoles et les studios, il y a un peu cette culture masculine qui domine, une bro culture."

"Un effort est fait", mais "les femmes ne sont pas décisionnaires"

"Il y a de plus en plus de femmes dans les studios de développement. C'est un chiffre qui progresse, mais qui ne vient pas de nulle part", soulignant l'importance des actions menées par des associations telles que Women in Games France et Afrogameuses. "On parle de plus en plus du manque de femmes dans la tech globalement et encore plus dans le gaming."

"Il y a de plus en plus de femmes dans les studios de développement. C'est un chiffre qui progresse, mais qui ne vient pas de nulle part"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

Malgré cette progression, les femmes ne représentent que 11% des directions d'entreprises du jeu vidéo, ce que Jennifer Lufau regrette. "Cela démontre bien que, certes un effort est fait, mais les femmes employées dans le secteur ne sont pas forcément décisionnaires", déplore-t-elle.

Pour elle, il est nécessaire que "ces femmes-là aient plus de pouvoir" en étant promues à des postes de direction dans les studios de développement, pour des décisions "qui aient réellement un impact".

"Il y a une écoute plus attentive sur ces sujets-là de la part des éditeurs, maintenant, mettent-ils réellement des choses en place ?", se questionne Jennifer Lufau, voyant "certains efforts" mais déplore que cela soit encore trop lent. Et du côté du gouvernement, des ministères de tutelle et des syndicats du secteur ? "Ils ont leur part de responsabilité", répond-t-elle.

"Il y a une écoute plus attentive sur ces sujets-là de la part des éditeurs, maintenant, mettent-ils réellement des choses en place ?"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

"Je sais que le gouvernement travaille sur des projets contre le cyberharcèlement où nous avons été consultées [avec Afrogameuses]. A minima, ils sont au courant de la situation et essaient de changer les choses en consultant les bonnes personnes".

Avant de conclure : "l'un des soucis avec la toxicité, c'est que beaucoup de joueurs ne savent pas que ce qu'ils font est illégal. Il y a une grande part d'éducation à faire là-dessus."

"Le jeu vidéo doit représenter notre société dans sa diversité"

À la question si le jeu vidéo a une influence sur la société, Jennifer Lufau confirme : "tout comme le cinéma, l'art, la musique... Le jeu vidéo est la première industrie du divertissement. Il est important que le jeu vidéo ne perpétue pas les clichés de notre société et puisse représenter notre société dans sa diversité." Si le consommateur mets la main à la poche, il doit pouvoir "retrouver" des représentations et des histoires "qui lui ressemble".

"Il y a encore beaucoup de femmes personnages secondaires, souvent des personnages non jouables et hypersexualisés"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

→ À lire : Jennifer Lufau : "Dans les jeux vidéo quand ils créent un personnage noir, il est bâclé"

"Heureusement", dit-elle, des héroïnes auxquelles elle s'est identifiée ont pu l'aider à avancer. "Cela a un peu évolué", explique-t-elle, citant notamment l'héroïne du jeu Forspoken sorti cette année. "C'est une héroïne métisse qui vient du ghetto et qui a d'ailleurs fait beaucoup polémique car les gens n'appréciaient pas sa manière d'être. Alors que quand il s'agit de personnages masculins qui ont les mêmes caractéristiques, il n'y a aucun souci."

Or, si Jennifer Lufau se réjouit qu'il y ait davantage d'héroïnes aujourd'hui, "des personnages principaux qui vont être au coeur de l'histoire", elle regrette qu'il y ait "encore beaucoup" de femmes personnages secondaires, souvent des personnages non jouables et hypersexualisés.

"Il est important que le jeu vidéo ne perpétue pas les clichés de notre société [...] Il est le meilleur médium pour incarner les réalités"

Jennifer Lufau

Streameuse et fondatrice de l'association "Afrogameuses"

"Le jeu vidéo est le meilleur médium pour incarner les réalités", autant que le cinéma selon elle. "Nous voyons, lorsqu'un jeu propose de jouer une personne transgenre, a quel point cela les a touchées", s'enthousiasme-t-elle.

Cette répercussion, elle le compare au retentissement lors de la sortie du film Black Panther avec le premier héros noir de l'univers Marvel. "Je pense que c'est aussi possible dans le jeu vidéo, où on peut même incarner le personnage."

À l'approche de la Paris Games Week, qui se déroulera du du 1er au 5 novembre 2023 à la porte de Versailles, elle estime qu'il serait justement le rôle de cet événement d'organiser des échanges sur la représentation des femmes et des héroïnes dans le secteur du jeu vidéo.

→ À lire : Paris Games Week 2023 : programme, nouveautés... le salon français du jeu vidéo voit grand pour son retour

"C'est l'un des événements majeurs du jeu vidéo en France et je ne me rappelle pas qu'il ait eu lors de la dernière édition une conférence sur ce sujet. C'est complètement l'endroit où il faut que ça ait lieu." En revanche, elle s'enthousiasme de la présence d'associations telles que Women in Games – qui a son stand, CapGame et son association. "Nous y serons malgré tout, sur le stand Jeu Made in France", pour justement soutenir des développeuses membres de l'association Afrogameuses.

La Paris Games Week 2023 sera à vivre en direct les 3 et 4 novembre prochains sur la plateforme france.tv/idf et notre site France 3 Paris Île-de-France.

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