Payer son loyer au nourrir sa famille, le dilemme des familles défavorisées

De nombreux locataires des parcs HLM rencontrent des difficultés pour payer leur loyer. / © IP3 PRESS/MAXPPP
De nombreux locataires des parcs HLM rencontrent des difficultés pour payer leur loyer. / © IP3 PRESS/MAXPPP

Crise sanitaire, mais aussi sociale. A Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, près de 18% des locataires du parc HLM n’ont pas pu payer leurs loyers avec le confinement. Des associations demandent l’annulation de leur dette. 

Par Emmanuelle Hunzinger

Elguessir est locataire d’un logement social à Aubervilliers. Plombier, à 38 ans, il gagne 1 700 euros par mois. Avec le confinement, il a perdu 400 euros de revenus. Difficile de payer son loyer, les factures et nourrir sa famille. Il a dû faire un choix. "Je préfère nourrir ma famille que payer mon loyer d'avril. Ce n'est pas dans mes habitudes, je n'aime pas ça, mais avec une perte de 400 euros de mes revenus, il faut bien faire un choix", explique-t-il.

Même son de cloche pour Miriam à qui il ne reste plus que 200 euros par mois pour vivre une fois son loyer payé. "Mon mari est intérimaire, depuis la mi-mars, il ne gagne plus rien. Nous ne touchons plus que les allocations pour les enfants. Je ne paierai pas mon loyer en avril. Ma priorité est de nourrir mes 3 enfants !"

Dans cette ville populaire de Seine-Saint-Denis, l’épidémie et le confinement ont accru les inégales sociales déjà bien présentes. Un certain nombre de foyers a dû faire le choix entre manger ou payer leur loyer comme nous l’explique Yoan Pinaud, directeur de l’Alliance citoyenne, un syndicat de locataires. "Si les locataires doivent faire un choix, il choisissent de nourrir leurs enfants."

Nette augmentation des impayés à l'OPH d'Aubervilliers

Anthony Daguet, Président de l’Office Public de l’Habitat d’Aubervilliers, le reconnaît : "Le confinement a dégradé les situations sociales de nos locataires qui ont vu leurs revenus nettement baisser. Dans le parc HLM de la ville, il y a beaucoup de familles monoparentalesbeaucoup de foyers sont au RSA, font des petits boulots ou des heures sup pour boucler les fins de mois. Impossible avec la crise sanitaire."

Entre payer leur loyer et manger, le choix a été clair

En temps normal, l’OPH de la ville comptabilise 5% d’impayés. Depuis 2 mois, les impayés avoisinent les 18% pour atteindre 900 000 euros supplémentaires. Une situation qui déstabilise cet organisme public à la trésorerie déjà fragile. "Cette augmentation est due pour une part à la fracture numérique. Un certain nombre de locataires paie en liquide et n’ont pas pu aller dans les banques ou venir nous payer dans les loges ou au guichet qui étaient fermés. Et comme ils n’ont pas accès à internet… D’autre part, au bout d’un mois, ce sont rajoutés les impayés liés à la situation sanitaire et sociale. Certains ont fait ce qu’ils ont pu en payant une petite partie de leur loyer. Entre payer leur loyer et manger, le choix a été clair",  explique Anthony Daguet.

Comme plusieurs associations, l’Alliance citoyenne d’Aubervilliers se mobilise sur la question des dettes locatives. "On a fait la demande au président de l’OPH d’annuler les dettes du mois de mars et d’avril. Au moins pour les locataires les plus fragiles. Nous sommes conscients que l’OPHLM ne peut pas répondre à tout le monde. Mais c’est à eux et aux pouvoirs publics d’apporter des réponses", affirme Yoan Pinaud.

En réponse à cette crise sociale, l’OPH se veut rassurant : "On a décidé de tranquilliser les locataires. Chacun paye ce qu’il peut. Il n’y aura aucune expulsion, on ne fera pas de procédures. Vous n’êtes pas abandonnés malgré la situation fragile de l’OPH" martèle le président de l'office public de l'habitat conscient des difficultés des locataires.

Une commission Urgence Sociale Confinement

Le conseil d’administration de l’OPHLM vient tout juste de voter la mise en place d’une commission qui sera chargée de suivre les locataires en difficulté individuellement. "1087 locataires sur 8000 ont une dette apparue dès le mois de mars. 222 ont régularisé leur situation, 60 d’entre eux qui sont toujours en dette vont rattraper leur retard. Mais il reste 220 locataires qui n’ont ni payé en mars ni en avril et pour ces gens là, nous allons mettre en place une commission d’urgence sociale confinement", détaille Anthony Daguet.

Cette commission composée de représentants de locataires, de la Caf et d’élus municipaux étudiera les dossiers et accompagnera les 220 locataires les plus fragiles "pour les aider à accéder à leurs droits comme par exemple la CAF ou les APL. Au bout de ce système, pour ceux qui ne s’en sortent pas, nous essaierons d’étaler leurs dettes", affirme Anthony Daguet. "Des décisions concrètes seront prises après l’été", poursuit-il.

L'OPH souhaite également solliciter le département, via le Fonds de solidarité logement pour apurer certaines dettes.

L’Alliance citoyenne se dit rester vigilante. "Ce qu’on demande aujourd’hui, c’est que cette commission aille le plus loin possible. En prenant des mesures pour accompagner vers les dispositifs d’aides. En annulant des dettes du mois de mars et avril. Et surtout nous ne voulons pas que les pouvoirs publics se renvoient la balle les uns les autres. C’est aussi l’intérêt du bailleur qu’il ne reste pas un centime dans les dispositifs d’aides aux locataires", conclut Yoan Pinaud de l’Alliance citoyenne.

Mobilisation des associations de Seine-Saint-Denis

En avril dernier, plusieurs associations, collectifs ou Amicales de locataires de Seine-Saint-Denis ont interpellé l'Etat dans une lettre ouverte sur la question des loyers impayés en demandant la suspension de la perception des loyers pendant le confinement. A lire sur cette page Facebook.
 

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