TEMOIGNAGES. Insultés, agressés, épuisés, des policiers en Île-de-France expliquent leur malaise

Alors que la loi LOPMI (loi d’orientation et de programmation) est censée améliorer leurs conditions de travail, certains policiers n'hésitent plus à quitter leur métier. Des fonctionnaires nous parlent de leur malaise au quotidien.

Le chiffre des démissions paraît presque dérisoire. 0, 02 % selon le rapport annuel pour l’année 2021. Thierry Clair, secrétaire général adjoint de l’UNSA Police est presque surpris. "Je pensais que c’était plus, tant je sens des collègues de plus en plus épuisés", admet-il.

En 2021, environ 250 départs dans la Police Nationale ont été enregistrés sur environ 115 000 personnels actifs. "Ces départs sont relativement stables depuis plusieurs années et concernent des départs volontaires, des mises en disponibilité ou encore des départs contraints (fin de congé longue durée, longue maladie ou révocation Ndlr)", énumère Thierry Clair. "Mais parmi ces chiffres, 150 sont de vraies démissions, et c’est déjà le signe qu’il y a un malaise chez nous", raconte Frédéric.

On est maltraité, insulté en permanence et ça touche tout, de nos affaires à nos proches, femme de flic, voiture de flic, etc...

Frédéric, CRS, depuis plus de 40 ans

Frédéric* est CRS depuis plus de 40 ans. Il sera bientôt à la retraite. Il ne s’intéresse plus aux prochaines manifestations, ni à ce qui se passe sur le terrain. Il attend patiemment son départ. Son métier, il le déconseillerait à tout le monde. "Les dernières années sur le terrain étaient devenues trop difficiles. La Seine-Saint-Denis, Montfermeil, Clichy-sous-Bois, des quartiers où l'on a reçu des parpaings, des crachats, des jets de pierres. On intervient toujours dans des situations dégradées à gérer des différents familiaux, des toxicomanes, de la délinquance dans des cités où l'on sait que ça va dégénérer. Quand on nous appelle, ce n’est jamais parce que ça va", raconte Frédéric.

Selon lui, CRS, c’est la compagnie qu’on peut mettre partout en France. Mais l'image du CRS est toujours très dégradée, comme celle des policiers en général. "On est maltraité, insulté en permanence et ça touche tout, de nos affaires à nos proches, femme de flic, voiture de flic, etc... On ne nous respecte plus", lâche simplement Frédéric. Les jeunes ne respectent plus les institutions et ne craignent plus les forces de l’ordre. "J’ai fait des interventions dans les années 80 en Seine-Saint-Denis. Parfois, on était deux et on arrivait à maîtriser une personne qui dérapait. Aujourd’hui, à cinq, on a du mal, car les jeunes qui sortent des écoles de police ne sont plus aussi bien formés, mais aussi, parce que les populations ont changé et qu’elles sont plus difficiles à maîtriser", avance-t-il.

"Envoyées, immédiatement sur le terrain, dès l’obtention de leur diplôme, les jeunes recrues apprennent le menottage en situation", ajoute-t-il. "Avant ces formations étaient systématiques. Aujourd’hui, on rabote sur les formations. On a arrêté ces formations, car on préfère avoir ces jeunes recrues sur le terrain tout de suite, tellement il manque des effectifs, mais on risque de les perdre rapidement ensuite tellement ils trouvent leur parachutage violent et difficile", explique le CRS.

Une base de plus en plus fragilisée

Pour Frédéric, la police ce n’est plus ce que c’était. "Avant, on était respecté. Aujourd’hui, la population a changé et notre hiérarchie aussi". "La nouvelle organisation de la police a arrêté de nous protéger. Elle semble même être contre les policiers, qui sont confrontés au terrain", dénonce-t-il.

J'ai fini par démissionner et j'ai tout lâché. Aujourd'hui, je me sens beaucoup mieux, je revis même

Julien, ex-policier à la B.A.C, dans l'Essonne


"Ce métier, c’est devenu un métier à fuir. Moi, c’était un rêve de gosse. Aujourd’hui, c’est un métier dur où l'on se retrouve tout seul quand on est confronté à une situation difficile", regrette Frédéric.
Pour lui, la police est devenue une machine qui les écrase, voir qui les abandonne. "Aujourd’hui, on ne peut plus faire notre métier. On hésite même à faire une interpellation, car derrière les conséquences peuvent être lourdes quand on voit des collègues écopés de peine de prison avec sursis ou mis au banc d’un service, si durant une intervention, on montre juste notre matraque. On ne sait plus quoi faire, alors qu’on veut juste faire rappeler la loi", rajoute-t-il.

Frédéric comprend qu'on souhaite démissionner. Mais cela reste compliqué pour certains, surtout ceux qui ont une quarantaine d'années, car ils ont besoin de payer leur crédit de maison et de subvenir aux besoins de leur famille.

Julien* lui a osé sauter le pas. Aujourd'hui, à 32 ans, il a changé totalement de métier. "J'étais avec la B.A.C (Brigade anti-criminalité) et le soir quand on patrouillait, dans l'Essonne, on était toujours agressé, caillassé. Je ne comptais plus les coups et les crachats reçus. Les rapports à taper pour signaler les agressions et pour qu'au final, j'y retourne et que rien ne change", se remémore-t-il.
Sa famille ne le reconnaissait plus, quand il retournait les voir en province. Il aura tenu 5 ans.
"J'ai fini par démissionner et j'ai tout lâché. Aujourd'hui, je me sens beaucoup mieux, je revis même" lâche-t-il, soulagé. Julien est retourné vivre loin de la région parisienne et a repris ses études de commerce.

"La majorité de nos jeunes collègues affectés en région Île-de-France, est originaire de province. La majorité d’entre eux souhaite, dès les périodes de blocage statutaire terminées, retourner dans leur région d’origine", reconnaît Thierry Clair, Secrétaire général adjoint UNSA Police qui espère que la loi d’orientation et de programmation, publiée le 25 janvier 2023, va permettre d’avoir un budget renforcé pour former davantage les jeunes diplômés de l’École de Police et permettre de recruter davantage d’effectifs.

Egalement prévue, une hausse du budget de l’Intérieur de 15 milliards d’euros sur les cinq prochaines années. Un effort financier consacré notamment à la modernisation des moyens de lutte contre la cybercriminalité, qui permettra aussi le doublement des forces de l’ordre sur le terrain d’ici à 2030.

Pourtant, Frédéric, comme Julien, ne pense pas que cela va régler le malaise qui règne dans différents services sans cesse réorganisés. "C'est un plus, c'est certain. Il y aura des jeunes recrues, mais pas dit, qu'elles tiennent toute une carrière. D’autant qu’il est prévu une réorganisation des services dans les cinq prochaines années et ce n’est jamais bon ?

Cette réforme inquiète tout particulièrement les effectifs de police judiciaire, qui seraient regroupés dans une filière avec l'ensemble des autres services chargés de l'investigation du quotidien. «Ces collègues redoutent de se voir attribuer des missions relevant des vols simples, cambriolages, etc… Eux qui sont chargés d'enquêter sur les affaires de grand banditisme ou de criminalité organisées», confie Frédéric.
"Le budget de la LOPMI doit permettre d'améliorer notre matériel, nos équipements et donc nos conditions de travail", espère Thierry Clair.

Au-delà des budgets, on doit redonner du sens au métier de policier

Thierry Clair, secrétaire général adjoint de l’UNSA Police


Thierry Clair n’hésite pas à alerter sur le mal-être de certains collègues. "J’aimerais qu’on accorde plus de mise en disponibilité pour permettre à certains de faire le point, ou encore, j’aimerais que des passerelles puissent exister entre ministères pour que certains puissent envisager de poursuivre leur carrière dans une autre fonction publique, plutôt que de la quitter", avance le représentant syndical.

"Au-delà des budgets, on doit redonner du sens au métier de policier. La réforme annoncée du Code de Procédure Pénale, si elle se traduit par une simplification de la procédure pénale, y contribuera", espère Thierry Clair.

"Mes enfants, je leur ai toujours interdit de rentrer dans la police pour les préserver ! C’est un métier où on doit survivre en permanence, et attention, personne n’est là pour nous soutenir", conclut Frédéric.

* Les prénoms ont été modifiés.

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