Nantes : dans le quartier populaire du Clos Toreau, les habitants redoutent une nouvelle explosion des inégalités

Alors que le chef de l'Etat a autorisé les déplacements ce week-end de Pâques afin que les plus chanceux puissent rejoindre leur résidences secondaires, dans les quartiers populaires de Nantes, les plus précaires, n'auront pas, eux, la possibilité d'aller prendre l'air.

Au sud de Nantes le quartier populaire du Clos Toreau compte une vingtaine d'immeubles et regroupe 1300 habitants
Au sud de Nantes le quartier populaire du Clos Toreau compte une vingtaine d'immeubles et regroupe 1300 habitants © DR Anne Gruand

Il y a un an au Clos Toreau lors du premier confinement, la solidarité s'était organisée en quelques jours. Distribution de paniers de légumes frais, de livres, fabrication de masques.

Autour d'Anne Gruand, qui vit là depuis 40 ans, une jolie bande citoyenne avait mis tout son temps et tout son coeur, à aider les personnes les plus fragiles et les plus isolées. Certains faisaient les courses pour les anciens, d'autres imprimaient les attestations en plusieurs langues, pour que tout le monde s'y retrouve. A l'époque au pied des tours, comme partout, on se disait que c'était l'affaire, de quelques semaines. Quelques mois tout au plus...

Un an plus tard, le covid 19 circule toujours et de plus en plus fort. Jusque là plus épargnée que d'autres, la métropole nantaise est désormais dans le rouge. La population, elle, s'adapte tant bien que mal, déprime. Après une année de privation, difficile d'entrevoir la lumière. On annonce une éclaircie à la mi-mai avec le retour des beaux jours. Les chiffres galopants montrent pour l'instant tout l'inverse.

Lors de son allocution, ce mercredi 31 mars, Emmanuel Macron a laissé trois jours aux Français "pour se mettre au vert". Ceux qui le peuvent et en ont les moyens iront se réfugier dans leurs résidences secondaires, en bord de mer, ou à la campagne. 

Mais pour les autres ? Ceux qui vivent dans les quartiers, à plusieurs dans des appartements sans terrasse ni balcon. Ceux-là ne s'offriront pas le luxe "d'aller prendre l'air", comme l'a suggéré le chef de l'Etat. Pire ils pourraient bien être, une fois encore, les oubliés de la crise. 

Des banderoles en soutien à ceux qui sont en première ligne ont fleuri aux fenêtres du quartier, lors du confinement du printemps 2020
Des banderoles en soutien à ceux qui sont en première ligne ont fleuri aux fenêtres du quartier, lors du confinement du printemps 2020 © DR Anne Gruand

Directrice d'accueil périscolaire depuis le mois d'octobre 2020, Anne Gruand est un peu moins présente sur le terrain dans son quartier du sud de Nantes. Elle n'en oublie pas pour autant les difficultés qui s'annoncent pour ses habitants qui depuis de long mois, n'ont finalement jamais sorti la tête hors de l'eau.

On nous remet le couvert. Moi j'ai fini le premier confinement à genoux avec toutes les inégalités qui nous sautaient à la gueule.Et là je me les reprends violemment tout de suite !

Anne Gruand, habitante du Clos Toreau

"Moi j'ai encore le trauma de l'année dernière. les gens ne vont pas tenir. Ça va être beaucoup plus dur de rester chez soi. Je ne sais même pas s'il y aura des activités pour les enfants du quartier pendant les vacances, ou s'ils vont devoir rester enfermés entre quatre murs", redoute Anne Gruand.

 

"J'aurais préféré un confinement dur"

Un an plus tard, Valérie Feger se souvient. "Je vais bien, mais je suis fatiguée moralement comme tout le monde. C'est dur dans le temps, on en voit pas le bout. Là avec ce reconfinement, c'est comme un retour en arrière."

Valérie est auto-entrepreneuse, prestataire de service à la personne. "Pour moi ça ne change rien, je vais continuer à travailler. Pour mon activité, pas d'arrêt, pas d'indemnités. Je n'ai pas le choix, il faut que je continue à travailler, sinon, il n'y a rien qui rentre."

En revanche, elle n'aura pas à s'atteler aux cours ou aux devoirs. Ses enfants sont grands. "Je viens juste de déménager mon ainé qui prend son envol. Le plus jeune cherche un apprentissage : "il sature depuis un petit moment. Il a l'impression de faire du surplace. Quoi qu'il entreprenne, ça ne débouche sur rien", déplore-t-elle.
 

"On étouffe !"

Quand elle a entendu Emmanuel Macron autoriser les déplacements, notamment pour ceux qui peuvent fuir leurs appartements, oui Valérie s'est dit qu'il y avait deux poids deux mesures. Et que les gens comme elle étaient totalement laissés de côté. Mais elle tempère. "Je ne crache pas sur les gens qui ont de l'argentt. S'ils en ont, c'est qu'ils ont travaillé pour, mais là je les envie c'est sûr".

Quand je vois les Parisiens qui se barrent de Paris, je me dis oui et non. Oui parce qu'ils ont de petits appartements. Mais non parce qu'il y a beaucoup de contagions. Résultat, ça va contaminer tous les autres. Ça va développer les variants.

Valérie Feger

"Les gens qui n'ont qu'un seul logement, quartier populaire ou pas, ben on reste sur le carreau avec de telles annonces. De toutes façons, moi j'aurais préféré un confinement pur et dur pendant deux ou trois semaines, que l'on en profite pour vacciner un maximum pendant ce temps là. Et vacciner par famille, par tribu, pour être sûr que le cercle soit protégé", conclut Valérie.

Entre voisins on n'en parle pas forcément. Tout le monde en a ras le bol. Moi je le vois auprès de mes clients. Chacun à son niveau avec ses propres problématiques, on porte ça comme un fardeau depuis des mois. On en a marre, on étouffe!

Valérie Feger, habitante du Clos Toreau

"C'est  l'angoisse, en fait on ne sait pas"

Comme tout le monde ou presque, Emeline Diarra attendait l'allocution présidentielle. "C'est le retour de l'école à la maison. Il va falloir que j'adapte mon activité professionnelle. C'est ce que j'avais trouvé le plus dur il y a un an".

"Certes on n'a pas d'extérieur, on vit en immeuble, mais le plus compliqué en fait c'est d'allier le temps avec les enfants et le temps pour notre boulot, poursuit Emeline, ça implique de gros changements d'organisation. Et puis il faut recaler des choses avec les papis et les mamies quand c'est possible. nous on a cette chance là de les avoir à proximlité. Ça nous permettra de souffler."

Emeline est animatrice dans une association qui accompagne des familles à partir en vacances. Et avec la modification du calendrier scolaire annoncé c'est un casse-tête de plus à gérer.

"On s'adresse à des personnes qui ne partent jamais ou peu en vacances. Pour des raisons financières ou autre. Parce qu'on n'a pas de voiture, parce qu'on est maman seule, parce qu'on a besoin d'un coup de pouce pour monter un projet. Là on était en plein dedans et ça va demander une sacrée adaptabilité". D'autant qu'Emeline va télétravailler pour éviter les interactions. "Avec la barrière de la langue, faire des entretiens par téléphone, c'est compliqué."

Je vais aussi devoir refaire maîtresse d'école. Mais bon sur un temps court on se dit que ça peut le faire, ça va. Après, on a commencé comme ça l'année dernière. Au départ ça ne devait pas être long. C'est  l'angoisse, en fait on ne sait pas. Si mon fils de 9 ans reprend l'école dans trois semaines ce sera un moindre mal.

Emeline Diarra, habitante du Clos Toreau


"Une grosse lassitude"

"Les gens en ont marre, il y a une grosse lassitude. Là ce matin j'étais de permanence au compost, c'était pas la joie. Les gens se disent ce week-end, on sort, on en profite encore. On sent aussi un relâchement. Les personnes sont beaucoup moins dans le respect drastique des gestes barrières du premier confinement", raconte Emeline.

Que se passera t-il demain ? Elle n'en sait rien. "On a quand même le droit de se promener, on n'est plus limité à une heure. Je ne me rends pas compte de ce que ça va changer. Mais on sent une grosse baisse de moral. Les gens aimeraient reprendre une vie normale au bout d'un moment."

Ma principale inquiétude c'est de me dire : est-ce que ça va suffire ? Est-ce qu'on ne va pas repartir pour un mois de plus après. De toutes façons, on ne maîtrise rien. On se sent totalement impuissant.

Emeline Diarra, habitante du Clos Toreau

"On est loin d'avoir tous les tenants et les aboutissants de tout ce qu'on subi. C'est fatigant en fait de faire tant d'efforts pendant que d'autres s'entassent au bord du fleuve. Mais en même temps ça peut se comprendre, franchement la période est très complexe", poursuit Emeline, "le premier confinement avait vraiment permis une création de liens et une mobilisation très forte sur le quartier. Le deuxième, beaucoup moins parce les enfants allaient à l'école. et moi par exemple je travaillais à plein temps à la maison. Je ne sais pas comment ça va se passer demain. Si la solidarité sera la même".

Lors du premier confinement, les habitants ont fait appel à un producteur local pour distribuer des paniers de légumes au pied des immeubles,
Lors du premier confinement, les habitants ont fait appel à un producteur local pour distribuer des paniers de légumes au pied des immeubles, © DR Anne Gruand


"C'est un peu limite, un peu facile, un peu gros"

Dans la voix d'Emeline, on entend encore toute cette énergie mais au bout du compte, on le devine, il y a comme une envie soudaine de baisser les bras. "Je peux comprendre que certains aillent se confiner chez des parents ou des grands parents. Après pour les résidences secondaires, c'est comme pour les assistantes maternelles qui dans un premier temps n'auraient pu continuer à travailler qu'à domicile. Mais qui aujourd'hui peut se payer une employée à domicile ?"

Ces autorisations délivrées à ceux qui ont le plus de moyens c'est un peu limite, un peu facile, un peu gros. Et puis ça flambe partout et on laisse les gens partir. C'est totalement incohérent avec l'idée d'un reconfinement et irresponsable d'un point de vue médical.

Emeline Diarra

Face à une crise économique et sociale qui s'installe dans le temps, la ville de Nantes a décidé "d’aider davantage les ménages fragilisés".  Elle a relancé le dispositif d'aide au paiement du loyer pour 2021. Des aides au paiement des factures d'énergie (électricité, eau, gaz) sont également proposées aux familles en situation de précarité énergétique.

Des coups de pouce bienvenus, mais qui ne suffiront pas à rassurer des habitants qui se sentent au fil des annonces et des décisions de plus en plus invisibles.
 

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