Déconfinement : dans les rues de Nantes, Kevin, coiffeur maraudeur, a repris du service auprès des SDF

Il y a deux ans, il a créé le mouvement Coiff in the street. Kevin Ortega coupe gracieusement les cheveux des SDF. Installé à Piriac-sur-mer, en Loire-Atlantique, il a repris ses maraudes dans les rues de Nantes dès le déconfinement.

Après le déconfinement, Kevin Ortega, coiffeur au grand coeur, a fait sa première maraude dans les rues nantaises le jeudi 14 mai.
Après le déconfinement, Kevin Ortega, coiffeur au grand coeur, a fait sa première maraude dans les rues nantaises le jeudi 14 mai. © #Kevcosphotographe
Au téléphone, il a l'accent qui sent bon le soleil de méditerranée. Kevin est Marseillais... Brun, la barbe parfaitement taillée, il a tout du méridional. Il est né à Aubagne, dans le sud-est de la France. 

Le coiffeur a quitté les calanques il y a 6 mois pour s'installer à Piriac-sur-mer en Loire-Atlantique. "Pour l'instant, je n'ai pas de salon. J'aimerais bien trouver un petit local pour commencer dans la région. J'essaye de chercher tout doucement".
Kevin est né à Aubagne dans le sud-est de la France. Il s'est installé à Piriac-sur-mer, il y a 6 mois.
Kevin est né à Aubagne dans le sud-est de la France. Il s'est installé à Piriac-sur-mer, il y a 6 mois. © #coiffinthestret


"Coiff in the street", une aventure née en 2018

"L'aventure a commencé à Marseille. L'idée est venue d'outre-Atlantique, quand Kevin a entendu parler d'in coiffeur londonien qui maraudait dans les rues britanniques. J'ai trouvé l'initiative vraiment super, par le biais des réseaux sociaux, je me suis lancé. J'ai commencé à la Ciotat. Et puis, ça s'est enchainé dans toutes les villes alentour", raconte Kevin.

J'ai lancé un appel à tous les coiffeurs de France pour descendre dans les rues et offrir des coupes de cheveux aux sans-abris. Les medias ont fait le reste. L'histoire est née comme ça - Kevin Ortega

Si Kevin aime rafraichir les têtes, il aime surtout soigner les coeurs :"Il faut avoir de la sensibilité, il ne faut pas être fainéant. Il ne faut pas non plus être craintif. Il faut être sociable, avoir le sourire aux lèvres. Il faut aussi savoir aborder ces personnes là avec simplicité et précaution. Se mettre à leur niveau. Et les considérer comme des amis, comme des êtres humains". 
L'action "Coiff in the street" est née en 2018.
L'action "Coiff in the street" est née en 2018. © #coiffinthestreet
Les premiers contacts ont été faciles et naturels. "Il y a eu de la surprise, de l'étonnement. La démarche est atypique. On n"a pas l'habitude de voir ça dans les rues. Ils et elles m'ont accueilli chez eux. c'est du gagnant-gagnant", raconte Kevin.

Si les sans-abris voient défiler les bénévoles des maraudes associatives et le Samu social, il n'ont guère l'habitude que l'on se penche sur eux pour bichonner leurs barbes emmêlés et leurs mêches rebelles. " Mon concept, c'est de silloner les quartiers en toutes liberté. Il n'y a pas de tranches horaires, pas de lieux fixes. Je coiffe les gens, dans la rue, à même le sol. A l'endroit même où je les rencontre. C'est ça qui est unique.", explique le coiffeur maraudeur.

Je n'attends aucun retour. Je fais ça pour eux, pas pour moi. La rencontre est toujours belle. Il y a toujours, une magie qui s'opère pendant cet instant de partage - Kevin Ortega
 

Première maraude nantaise

Après deux mois de confinement, Kevin a retrouvé ses activités de coiffure à domicile avec plaisir. Il voulait aussi reprendre au plus vite ses maraudes. Sa première tournée nantaise, il l'a faite jeudi 14 mai. "C'était aussi important pour moi de retrouver les gens de la rue que mes clients".

Le bénévole a retrouvé des sans-abris meurtris par la période de crise sanitaire. "Ils ont souffert encore un peu plus. Pas mal m'ont parlé de leurs copains de rue mal en point qui malheureusement n'ont pas pu prendre les précautions nécessaires. Il y a eu un manque de moyens, un manque de soidarité, un manque de masques, d'hygiène. Ils continuent à mourir dans les rues".

Sur la route de cette première maraude nantaise, Kevin s'est occupé de 15 personnes, dont une jeune femme d'une vingtaine d'années.

Pour les approcher, Kevin est équipé de pied en cape :" Je porte un masque que je change à chaque intervention. En plus, j'ai une visière, des gants jetables. J'ai un système de lingettes désinfectanctes pour nettoyer le matériel après chaque coupe. J'utilise aussi des peignoirs à usage unique. mon seul regret c'est que, malheureusement je ne peux pas leur serrer la main, comme en temps normal".


Des regards méfiants

Sur son passage, Kevin n'a pas croisé beaucoup de bienveillance :"Les regards étaient méfiants, froids, fermés. Du style : il est fou de faire ça alors qu'il y a le Covid-19. Ce ne sont pas des attitudes que j'ai l'habitude de constater. Il y a aussi eu quelques réactions de surprise et des promeneurs admiratifs d'une telle action pendant cette période."
Si à Marseille, les passants se sont habitués au coiffeur maraudeur, à Nantes, en cette période de déconfinement, les regards étaient méfiants.
Si à Marseille, les passants se sont habitués au coiffeur maraudeur, à Nantes, en cette période de déconfinement, les regards étaient méfiants. © #coiffinthestreet
 

Repéré par les caméras de surveillance de la ville

Kevin s'y attendait. Repéré à deux reprises par les caméras de surveillance de la ville, il a reçu la visite de policiers municipaux. "Je savais très bien ce qu'il allaient me dire, ce que j'allais leur répondre et que je ne risquais rien, aucune amende, aucune sanction". 

"Ils m'ont demandé de respecter les distanciations physiques entre chaque personne. Ils étaient curieux de savoir ce que je faisais et pourquoi je le faisais. Je leur ai expliqué que j'étais coiffeur bénévole et que j'avais lancé l'action "Coiff in street" pour offrir des coupes aux sans-abris. Ils m'ont demandé si c'était payant ! J'ai donc expliqué que non, évidemment pas du tout".

"Ce jour là,
(le jeudi 14 mai NDLR) le nombre de policiers déployés dans la ville était impressionnant", poursuit Kevin. "Ils m'ont demandé si j'avais une autorisation préfectorale. Je leur ai répondu que non, je n'en avais pas besoin et que je n'en demanderai pas. Je ne suis pas une association reconnue par la loi de 1901. Du moment que je laisse l'endroit propre, que je ne nuis pas aux commerçants et que je n'obstrue pas le passage des piétons, je ne vois pas qui ça peut gêner".

Kevin a toujours eu la fibre. Pendant une dizaine d'années, il a été bénévole aux Restos du coeur. "Cela m'a permis de toucher du doigt la pauvreté qui frappe notre pays et de prendre du recul sur la vie", glisse le coiffeur. Cela m'a aussi appris à aborder plus facilement les personnes qui vivent dans une extrême précarité. Je connais parfaitement le système associatif. je l'ai quitté parce qu'il était était trop institutionnalisé et que j'ai vu des tonnes de nourriture partir à la poubelle. Ça m'a écoeuré."

Au fils des semaines, comme il l'a fait à Marseille, le coiffeur-barbier espère tisser des relations avec les sans-abri qu'il sait où retrouver. Un lien social dont il mesure la portée :

"Aujourd'hui, malheureusement les gens de la rue sont pourchassés, parfois par les forces de l'ordre, les commerçants, les riverains", s'énerve Kevin qui dénonce "un aménagement urbain volontairement imaginé pour empêcher les SDF de s'installer, de se poser".

Pendant, qu'il coiffe, rase et coupe, Kevin transmet autant d'informations qu'il le peut, "j'essaie d'orienter les personnes vers des centres d'hygiène ou de soins, où ils pourront être pris en charge s'ils le souhaitent".

La misère, le garçon l'a côtoyée de près : "j'ai un temps vécu dans ma voiture pendant une période difficile de ma vie. Pendant plus d'un an ça a été très très dur."

Sa prochaine maraude,  Kevin la fera à Saint-Nazaire, dans le courant de la semaine. Pas de date fixée, il y va à l'envie, au feeling, quand son agenda lui en laisse le temps.
Plus qu'une coupe, une parenthèse de bien-être, pour ceux que d'ordinaire on ne voit pas...
Plus qu'une coupe, une parenthèse de bien-être, pour ceux que d'ordinaire on ne voit pas... © #coiffinthestreet
Désormais, le coiffeur au grand coeur n'a qu'un but, sensibiliser un maximum de ses collègues et leur donner envie de prendre les ciseaux et de descendre dans la rue. Parce que ce qui compte ce n'est pas la coiffure en elle même, mais le bien être qu'elle apporte, à ceux qui d'ordinaire sont invisibles ou que l'on croise en détournant les yeux.
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
déconfinement société social économie insolite sdf