TEMOIGNAGE. Nantes : des policiers se déclare lassés de voir les casseurs qu'ils interpellent relâchés sans sanctions

À Nantes, lors de manifestations, les policiers interpellent des casseurs. Des fonctionnaires reprochent à la justice de classer certains dossier sans suite "en dépit d'éléments probants".

À Nantes, les fonctionnaires de police s'interrogent sur la finalité de leurs interventions. D'un côté, le ministre de l'Intérieur leur demande d'intervenir et d'interpeller sans relâche les casseurs, les "black blocks". Sur le terrain, leur hiérachie les y encourage vivement ensuite, et, une fois les interpellations faites, des aveux circonstanciés obtenus, les policiers découvrent parfois que le parquet classe ces affaires sans suite !

Entre écœurement, exaspération, découragement, sentiment d'inutilité, voici le témoignage de l'un d'entre eux.

À sa demande nous l'appellerons Sébastien. Car "aujourd'hui les policiers craignent plus la violence psychologique de la hiérarchie que la violence physique des manifestation de rue" explique un de ses collègues syndicaliste.

Sébastien est donc policier à Nantes, il raconte la manifestation contre la loi sécurité globale du samedi 16 janvier dernier: "C'est une manifestation comme on en a l'habitude à Nantes le samedi, elle se déroule normalement, et s'arrête face à la préfecture, emblèmatique de la République et que nous devons protéger. Commencent alors les jets de pierres, de bouteilles de la part de casseurs, gantés, masqués, habillés de noir. Les collègues en charge d'empêcher l'accès à la préfecture ont répliqué".

Régulièrement lors de manifestations, Sébastien fait et refait le même constat, "nous subissons les quolibets des manifestants qui ne cassent pas, qui restent en spectateurs sur le côté, qui nous disent : vous vous en prenez à des jeunes, manière de les encourager. Ce n'est pas normal, la police ne fait que son travail".

Ce samedi 16 janvier les policiers de terrain sont passés à l'action, "plusieurs individus ont donc été interpellés, vus en train de jeter des projectiles, ces personnes ont été mises à la disposition des collègues qui ont fait les enquêtes".

"Premier cas, l'un de ces individus est Espagnol, le parquet n'a pas été capable de trouver un interprète en Espagnol, il a été relâché sans poursuites, en attendant de trouver un interprète. Comme cette personne s'est déclarée SDF, on n'est pas prêts de le revoir...", déplore le policier.

 

"On ne demande pas qu'il aille en prison, mais qu'il soit jugé, verbalisé au moins"

Autre cas, les faits ont été établis, l'individu a été déféré. Et c'est présisément cette situation qui a provoqué la colère du policier nantais, "un individu tout en noir, capuché, porteur d'un masque, ganté, porteur d'un parapluie. On nous dit : il faut interpeller ce genre d'individu. Il a été interpellé un peu plus tard, retrouvé par des fonctionnaires de police".

"Il a reconnu les faits en audition, il a reconnu avoir jeté des projectiles, des bouteilles en verre. Il indique l'avoir fait parce que le gaz l'indisposait et que la police avait usé de gaz alors qu'il ne se passait rien. Il dit s'être senti agressé. Des plaintes ont été déposées".

Selon le policier, l'affaire a été classée sans suite par le procureur de la République. "l'individu n'est pas poursuivi "par manque de faits probants". Notre incompréhension et notre désarroi est total. Ce qui veut dire que, même quand nous on voit l'individu agresser, jeter des bouteilles, que lui avoue, qu'il indique appartenir à la mouvance black block, et bien, l'affaire est purement et simplement classée devant les tribunaux !"

"On nous dit il faut interpeller les auteurs de violences, nous faisons notre travail, nous prenons des risques, on interpelle l'auteur, qui reconnait les faits. Au juge, il dit "J'ai lancé mais je n'ai touché personne". Et ça suffit. On ne demande pas qu'il aille en prison, mais qu'il soit jugé, verbalisé au moins".

"Si un individu interpellé en flagrant délit, qui revendique son action, n'est pas amené devant le juge, les collègues me disent, à la prochaine manif on fait comment ?" Le syndicat de police SGP FO ne s'en cache pas, "la fatigue augmente dans les rangs des policiers nantais : trop de laxisme de la part de la justice, un manque de soutien de la hiérachie, les collègues demandent à quitter le terrain désormais"

 

"On voit des collègues qui prennent des pierres sur la tête"

Sébastien baisse-t-il les bras pour autant ? "Les bras, ça fait longtemps qu'on a du mal à les monter, on voit des collègues qui prennent des pierres sur la tête, on essaye d'interpeller les gens qui les jettent. Le ministre nous dit dans les médias on va interpeller les black blocks, et quand nous le faisons, la justice ne poursuit pas".

"Cela fait dix ou douze ans que cela dure à Nantes, ils ont peur de la police, puisqu'ils partent en courant, mais ils n'ont pas peur de la justice. Pris individuellement, ce garçon est doux comme un agneau, mais quand ils sont 200 comme lui... il a jeté quatre bouteilles lui, on nous dit ce n'est pas un drame. Mais avec tous les autres... Et quand dans une bouteille il y a un coktail molotov..."

Et le syndicaliste et collègue de Sébastien de conclure, amer, "on nous paye pour rétablir l'ordre, et par ailleurs, justice et politiques laissent faire".

 

Nous avons sollicité le procureur de la République de Nantes à propos de ce témoignage, voici la réponse de Pierre Sennes :

"À l'issue de la manifestation du 16 janvier, une personne qui avait jeté un projectile sur les forces de l'ordre a été déferrée au parquet et présentée à un juge, le mis en cause s'est vu remettre une convocation pour une prochaine audience correctionnelle et a été placé sous contrôle judiciaire avec diverses obligations".

 

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