TEMOIGNAGES. Il y a 20 ans, l'Erika sombrait, des témoins nous racontent “leur marée noire”

Dimanche 12 décembre 1999, à l’aube, le pétrolier Erika sombrait au large de la Bretagne
Dimanche 12 décembre 1999, à l’aube, le pétrolier Erika sombrait au large de la Bretagne

Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika se brisait au large des côtes bretonnes. Vingt ans plus tard, nul n'a oublié les centaines de kilomètres de littoral souillé par les 20 000 tonnes de fioul échappé des cuves du navire.

Par Fabienne Béranger

Nous recueillons vos témoignages sur ce mail : internet.nantes@francetv.fr

Le 11 décembre 1999, l'Erika, parti de Dunkerque pour rejoindre la Sicile, est en perdition, victime "d'une défaillance de sa structure", par gros temps dans le golfe de Gascogne.

Le lendemain, le 12 décembre, les 26 membres d'équipage, tous Indiens, sont sauvés par hélitreuillage alors que les deux parties du pétrolier coulent ensuite par 120 m de fond, malgré une vaine tentative de remorquage vers le large de la partie arrière.

En raison d'une météo difficile, les opérations de pompage sont compliquées. Le 23 décembre, les premières galettes de fioul touchent les côtes du Finistère sud.

Le lendemain, le jour de Noël, ce sont des centaines de kilomètres qui commencent à être souillés par les galettes et le début de plusieurs mois d'un travail harassant pour enlever les quelque 20 000 t de fioul qui se sont échappées des brèches de la coque.
 

"Moi qui avais prévu le réveillon du siècle avec mes amis"

Yvon Gougaut était, à l'époque militaire, appelé du contingent à l'Unité de la Sécurité Civile de Nogent le Rotrou, dans l'Eure-et-Loir. Il s'est rendu dès le 26 décembre sur le secteur de Pornic.

"Nous sommes arrivés sous la tempête avec pour mission l'installation d'un  barrage flottant à l'entrée d'un marais salant, objectif que nous n'avons pas atteint du fait de la force du courant au moment des marées" se souvient-il.

Avec son unité, il a ensuite été chargé de ramasser les premières galettes sur les plages de Moutier-en-Retz et Pornic. 

"J'ai passé le réveillon du Nouvel An 2000 dans une salle municipale avec des militaires et volontaires avec du champagne, qui aurait été offert par Total nous a-t-on dit, moi qui avais prévu le réveillon du siècle avec mes amis".

Yvon Gougaut  poursuivra sa mission jusqu'au 13 janvier 2000.
 

"Comme du chewing-gum"

"A l'époque j'avais 25 ans, j'étais militaire sur la base aérienne 115 d'Orange et j'étais de permanence entre Noël et le jour de l'an", se souvient également Sébastien Toussaint, "de ce fait, j'ai été alerté le jour du 2 janvier pour partir une semaine et nous sommes restés trois mois", logés dans les chalets d'un centre de colonie de vacances en presqu'île guérandaise.

"Arrivés sur place, nous avons été les premiers à commencer le nettoyage des plages et nous étions très mal équipés", poursuit Sébastien, "le matériel mis à notre disposition était une pelle et des poubelles en plastique et, bien sûr, une benne à ordures dans laquelle nous mettions tous ces déchets de pétrole".

D'abord équipés de pantalons de pluies et de gants, "sans les masques pendant environ une semaine", avant de recevoir un équipement mieux adapté, le militaire et son unité, une centaine d'hommes, nettoient inlassablement les plages​​​ de 7h30 du matin à 22h, "ravitaillés par la ville de Guérande pour les repas".

"Nous arrivions à sortir par jour environ une tonne de pétrole, sachant que nous étions une vingtaine de  militaires par crique",
explique Sébastien, aujourd'hui retraité militaire, "on ramassait les oiseaux et on les classait par espèces afin qu'ils puissent être comptabilisés".

Je n'avais jamais vu ça ! le pétrole c'était comme du chewing-gum - Sébastien Toussaint

"Cela m'a énormément marqué car j'ai des collègues qui sont tombés malades au bout d'une semaine suite à l'inhalation de ce pétrole, beaucoup avaient mal à la tête", conclut Sébastien, qui précise avoir été "vaillant durant ces trois mois" et ne pas avoir eu de répercussion sur sa santé par la suite.
 

"Ça puait la mort"

Pierre Vanzini a suivi le naufrage de l’Erika par l’intermédiaire de "l’internet balbutiant de la BNF François Mitterrand. A l’époque, étudiant à Paris, je faisais mon mémoire de maitrise".

Originaire de Belle-Ile, il devait  rentrer pour les fêtes, "mon voyage de retour s’est arrêté à Quiberon. Il y avait du fioul partout. Ça puait la mort", témoigne-t-il, "nous nous sommes regroupés avec quelques copains du lycée de Vannes. On n'avait rien. Je me souviens d’avoir récupéré des gants troués, déjà pourris par le fioul et d’avoir amassé des quantités insignifiantes à la main".

"Nous avons essayé d’attraper des cormorans maculés de fioul. Avec rien. Des gars de la LPO, crevés, nous ont gentiment dit de dégager", poursuit Pierre, "les amateurs, même armés de bonnes intention ne servaient a rien. Certains de mes potes sont allés aider à démazouter les oiseaux dans des centres. Je suis rentré à Belle Ile"

"Je me souviens encore de ma colère en entendant les mots de Dominique Voynet (alors ministre de l'Ecologie, NDLR) : "ce n’est pas une catastrophe écologique majeure". Mon cul...", termine-t-il.
 

"Certains de mes "collègues" travaillaient en pleurant"

Gilles Bonjour était lui aussi étudiant à l'époque du naufrage de l'Erika, il avait 20 ans.

"Je me suis porté volontaire en simple citoyen pour le nettoyage de la plage de Batz-sur-Mer. La nappe de pétrole avait touché les côtes depuis quelques jours et avaient déjà été recouverte de sable par les vagues", se souvient l'ancien étudiant.

La nappe de carburant, "épaisse, très grasse et lourde, pouvait à certains endroits faire plus de 15 centimètres d'épaisseur", se rappelle-t-il, "toute la longueur de la plage était souillée. Notre action paraissait dérisoire mais on s'y est mis... avec de simples pelles et quelques seaux en plastiques et des combinaisons legères pour proteger nos vêtêments".

"Je ne sais pas combien de tonnes on a pu sortir de là. Il y avait une benne posée en haut de la plage, quand elle était pleine, elle était aussitôt remplacée. On passait presque autant de temps à remplir les contenants qu'à les vider pour décrotter ce cauchemar du fond des seaux et de nos outils", poursuit Gilles.

"Cette gigantesque flaque de chewing gum noir et puant avait aggloméré sur des kilomètres de grosses quantités de sable et de petits animaux", décrit Gilles,"l'ampleur de la tâche était desespérante. J'ai une facilité a déconnecter mais certains de mes "collègues" travaillaient en pleurant".

"Malgré la sueur et les larmes on a, en fait, eu l'impression de ne servir à rien. Après la dernière opération on nous a remis un petit "certificat de participation" que je dois avoir encore quelque part. 

"Dès lors, l'odeur d'hydrocarbure est restée pour moi comme l'odeur de la mort, et j'ai beaucoup de mal a encaisser la fameuse histoire du colibri-qui-fait-sa-part" conclut-il, en référence à la légende du colibri portée par le philosophe Pierre Rabbhi et qui veut que la moindre petite action compte.
 

Le sable alourdissait le corps mazouté des oiseaux

Romain n'avait que 9 ans à l'époque du naufrage de l'Erika. Il vivait sur l'ile de Houat dans le Morbihan.

"Dès les premiers jours suivant le naufrage, le paysage était totalement transformé. Des galettes de pétrole venaient de recouvrir les rochers et surtout le sable qui en était parsemé. Le pétrole était dur et lourd, il fallait l'enlever à la pelle ou avec les gants. L'odeur était très puissante, je me souviens que mes vêtements gardaient l'odeur le soir et je m'étais alors dit que cette odeur n'était pas "naturelle" tellement elle était forte et acre", écrit-il.

"Je me souviens avoir vu un cormoran essayant de s'envoler de la plage qui n'arrivait pas à correctement accélérer, ce qui le faisait rouler dans le sable et alourdissait son corps" poursuit Romain.

"Mon père, pêcheur, m'avait raconté que les casiers et les filets des pêcheurs avaient récupéré des galettes si bien qu'ils furent obligés de les remonter au port pour les nettoyer", dit-il.

L'été suivant, je me souviens aussi être parti à la plage et avoir ruiné ma serviette car il restait de nombreuses boulettes de pétrole dans le sable et elles fondaient avec la chaleur et collaient tout ce qu'elles touchaient.

Ce pétrole qui a aussi causé de gros dégâts sur le matériel des marins-pêcheurs, profession du père de Romain. "Mon père, pêcheur, m'a raconté que les casiers et les filets des pêcheurs avaient récupéré des galettes si bien qu'ils furent obligés de les remonter au port pour les nettoyer".

Daniel Brisson travaillait à la Turballe sur les bateaux de pêche, "ils venaient d’être repeints et ils étaient maculés de pétrole ,tout était à refaire ! Les chaussures collaient lorsque l'on marchait sur les quais. Sans compter l’odeur, une vraie catastrophe".
 

"Un manteau noir et odorant"

Cécile Portugal était également toute jeune lors du naufrage de l'Erika. A 16 ans, elle était interne et, quelques jours après le naufrage, devait rentrer chez elle pour les fêtes à Belle-Ile.

"Le jeudi soir avant les vacances scolaires, on avait une petite fête à l'internat. On venait d'apprendre que la nappe irait plus au sud et qu'elle ne toucherait pas la Bretagne et notre île. Je me souviens avoir égoïstement sauté de joie dans les bras d'un ami insulaire", dit-elle.

Une joie de courte durée pour la jeune lycéenne "je me souviens avoir pleuré le 25 décembre en voyant la plage Donnant recouverte d'un manteau noir et odorant, je me souviens des équipes de nettoyage que nous avons attendues longtemps car parties dans le sud et coincées à Quiberon car il n'y avait pas de traversées à cause du mauvais temps".

Je me souviens des courbatures à donner des coups de pelles dans les nappes d'une vingtaine d'épaisseur - Cécile, lycéeenne à l'époque

Cécile passera ses après-midis de vacances et ces week-end à nettoyer les plages touchées à Belle-Ile : Donnant, Port Kerlédan...
 

La pression de Total

"A cette époque, j’étais directeur d’une maison de disques à Paris", se souvient Eric Lemarié, qui se partageait entre la capitale et La Baule, "j’ai donc appelé divers artistes qui ont tout de suite donné gratuitement, sans aucun droit, un titre en rapport avec la mer pour la compilation "Total désastre" que j’avais l’intention de sortir au profit de la LPO",

Laurent Voulzy, Didier Barbelivien, Michel Fugain, Pierre Bachelet ou encore Nicolas Peyrac acceptent la proposition d'Eric Lemarié.

"Le week end d’avant la sortie de l’album, une personne de Total m’a appelé sur mon fixe alors que j’étais sur liste rouge…pour me "conseiller de ne pas sortir le cd", se souvient Eric Lemarié, "la semaine suivante nous passions avec Laurent Voulzy au JT midi de France 2 pour annoncer la sortie du projet".

Les ventes de l'album permettront à Eric Lemarié de faire un chèque de 100 000 euros à Alain Bougrain Dubourg et son association.

Un chèque de 100 000 euros remis à Allain Brougain-D_ubourg / © DR
Un chèque de 100 000 euros remis à Allain Brougain-D_ubourg / © DR

"Les premiers à pourrir les assemblées générales de Total"

La catastrophe de l'Erika a été pour Pierre Davy, "le début d’un véritable engagement dans le militantisme et l’action écologique".

"J’ai d’abord beaucoup pleuré lorsque j’ai vu et senti… L’odeur du mazout ! On ne le sent pas à la télé. C’est le pire, c’est terrible", raconte-t-il, "très vite, j’ai rejoint le collectif citoyen anti-marées noires de St Nazaire. C’était il y a 20 ans, des amitiés indéfectibles se sont créées. J’ai été à l’origine de Radio Erika. Radio semi-pirate émettant depuis Guérande"

"Nous fûmes les premiers à pourrir les assemblées générales de Total en achetant des actions afin d’y être invités. Présents et déterminés on a même réussi à faire une ouverture du 20h de TF1 lors du procès de José Bové à Millau en 2000",
se rémémore Pierre Davy.
 

Si vous avez vécu cette période, pour avoir été l'un des bénévoles qui ont nettoyé les plages ou un simple citoyen. N'hésitez pas à nous adresser votre témoignage par mail.

 

► Voir ou revoir "Erika : autopsie d'un naufrage"

 

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