Festivals d'été dans les Alpes-Maritimes : quand le cachet de certains artistes flambe

Les cachets des artistes explosent. Un phénomène encore accentué depuis la pandémie de Covid. Aujourd'hui, les programmateurs de festivals comme Jazz à Juan ou les Plages Electro à Cannes doivent renoncer à des têtes d'affiche. Notre enquête.

Pour Benoît Géli, le directeur de Allover et Panda Events, l'affaire est entendue. La problématique autour du cachet est un vrai sujet : "c’est une constatation, ça augmente. Chez nous, le prix de la tête d’affiche a été multiplié par deux, à notoriété équivalente, en quelques années seulement."

Selon nos estimations, le cachet en question avoisinerait le demi-million d’euro.

Difficile quand on sait que le budget des Plages électroniques est de 1,7 million par édition. Donc un tiers du budget total est consacré aux artistes. Et même en vendant 54 000 billets qui est la jauge maximum avec un coût moyen de 50 €, le retour sur investissement est ardu.

Il faut aussi composer avec la concurrence mondiale encore plus criante sur les festivals d’été : l’électro n’a pas de frontière, tout le monde veut les mêmes artistes en même temps et partout. À ce moment là, ils peuvent être présents sur dix endroits quasiment en même temps, parfois deux concerts le même soir.

Concurrence entre festivals français au petit jeu du qui sera le plus offrant. Et puis la concurrence internationale voit arriver de nouveaux venus comme les pays du Golfe aux ressources fortes.

"Certains artistes français ont multiplié leur cachet par deux ou par trois ces dernières années"

Benoît Géli, le directeur de Allover et Panda Events

Pour Benoît Géli, les artistes français sont devenus bien gourmands : "certains d’entre eux ont multiplié leur cachet par quatre ou cinq. L’été, ils se produisent sur les festivals et ils n’oublient pas de faire des dates dans les zéniths des villes de province." C’est du gagnant-gagnant.

Au niveau mondial, ce secteur est l’objet de fortes tractations financières. Ainsi, rappelle Benoît Géli, il y a derrière les festivals des grands groupes financiers qui gèrent les artistes, mais ont souvent des parts dans les salles de spectacles, la billetterie, etc.

Spéculation ?

"On est bien sur ce schéma spéculatif" pour Renaud Di Matteo, conseiller artistique sur le festival Jazz à Juan." Mais on ne joue pas dans la même cour que les gros festivals avec en ce qui nous concerne, une jauge à 3 500 places"

Certains observateurs du métier estiment qu’à moins de 80 ou 90 % de remplissage de public, ils sont perdants. Alors cela devient compliqué.

Selon Renaud Di Matteo, le problème majeur, c'est ce qu’il appelle "l’inflationnisme américain". Une certaine tendance à voir le prix des artistes exploser. "On a déjà une indication chaque année avec l’IFF de Londres, l’International Festival Forum qui donne en quelque sorte la cote des stars de la chanson. C’est là qu’on assiste à la hausse des prix de production".

Le producteur de Jazz à Juan résume les choses : "le paradigme a changé. Avant, les agents fixaient un prix, c'était le coût de l’artiste, maintenant ce sont les festivals qui font le marché. On assiste à une surenchère."

Sur les festivals des Alpes-Maritimes, il semble difficile d’aligner le chéquier au-delà du raisonnable :"Entre 800 000€ et 1 million comme le festival des Eurockéennes de Belfort cela n’est pas possible pour nous. En revanche, de 10 à 20 000€ pour un artiste n’a rien de surréaliste."

Il y a selon les professionnels du secteur des artistes qui vont être prisés pendant un temps puis perdre si l’on peut dire "de la valeur".

Plus de 500 000 € la prestation

À l’inverse, les artistes sur lesquels il est possible de capitaliser, qui vont durer dans le temps tel que Orelsan qui réclame 150 000€ par concert. C’est évidemment beaucoup moins qu’un artiste anglo-saxon dont les prix démarrent à 750 000 €. C’est toujours moins que Madonna qu’on ne peut décemment espérer avoir à moins d’un million le cachet.

Autre problème qui fait que la France risque de plus en plus de pouvoir attirer à elle les plus grandes stars, c’est le manque de mécénat : "ce n’est pas trop dans notre culture, précise Renaud Di Matteo, la loi Evin fait que par ailleurs que l'on ne peut faire de la publicité pour le vin et l’alcool. Ainsi, quand l’Allemagne ou les Pays-Bas ont de gros sponsors, c'est plus facile de financer des têtes d’affiche prestigieuses."

Au festival de Jazz à Juan, il y a un rêve un peu fou, celui de faire venir Stevie Wonder.

Mais à plus de 500 000 € la prestation, difficile à imaginer.

Pour autant, la flambée pourrait bien faire long feu. "J’ai une vision assez raisonnée de tout ça", tempère Sébastien Hamard, directeur du label Note et du festival des Nuits Carrées à Antibes.

Pour ce professionnel, la faute de la flambée revient aux programmateurs eux-mêmes :

On aurait pu penser qu’après le Covid les prix des cachets allaient baisser, mais on assiste à une spéculation. C’est un peu, comme sur le marché de l’art, un tableau mis en vente aux enchères. S’il y a un crétin pour payer deux à trois le prix que ça vaut, c'est tant pis pour lui !

Sébastien Hamard, directeur du label Note et du festival des Nuits Carrées à Antibes.

"Quand j’entends des directeurs de festival dire qu’à 90 % de jauge de public, ils sont déficitaires, c'est qu’il y a un problème."

Il ajoute : "moi, je me mets à la place de l’artiste, il n’y a aucune raison qu’il consente à baisser son cachet puisque certains sont prêts à payer le prix. Le problème, c'est qu’on parle plus d’intérêt économique que d’intérêt artistique. Si on refusait de payer, alors l’artiste devrait bien en tenir compte."

Lui, comme d’autres, prône pour un système de transparence des billets, pour que chacun sache le prix qui revient à l’artiste et aux autres maillons de la chaîne.