Médecin confiné dans son cabinet à Cannes : "je ne veux pas ramener cette saloperie à la maison"

Il est entré en résistance. Jean-Luc Thoreton est médecin généraliste à Cannes. Dès le début de cette crise sanitaire, il a choisi de déménager dans son cabinet, pour éviter de contaminer sa famille tout en continuant à exercer.

Un sac de couchage sur la table de consultation. Au début l'installation était rudimentaire... et acrobatique ! "Je me calais avec des chaises de la salle d'attente pour ne pas me casser la figure pendant mon sommeil !"
Un sac de couchage sur la table de consultation. Au début l'installation était rudimentaire... et acrobatique ! "Je me calais avec des chaises de la salle d'attente pour ne pas me casser la figure pendant mon sommeil !" © Jean-Luc Thoreton
Une drôle de garçonnière. "Tout va bien !" Jean-Luc Thoreton se veut rassurant, et même au téléphone, on peut percevoir son sourire.

"Au début, pendant les 10 premiers jours, c'était un peu compliqué : je dormais sur ma table d'examen, calé par des chaises pour ne pas me casser la figure."


Mais maintenant il a pris le rythme. Et installé un matelas dans la salle d'attente, qui ne sert plus guère.

En première ligne

Dès les premières informations sur l'épidémie, la question de l'activité de ce généraliste de 64 ans s'est posée. Pas sur la poursuite de son activité de médecin, mais sur ses modalités. "Comme nous sommes réellement la première ligne et que nous sommes extraordinairement bien protégés par nos gouvernants," ironise-t-il, "nous y avons réfléchi très tôt, avec ma famille."

Il faut dire que le petit dernier (qui va fêter ses 18 ans dans quelques jours) a souffert de bronchiolites à répétition dans sa jeunesse, que madame est inquiète elle aussi... "Au tout début du confinement je rentrais encore à la maison, je me changeais de pied en cap, désinfection, douche... C'était vraiment galère," confie le docteur.

"On a décidé rapidement que je vivrais au cabinet à Cannes."

Désormais, il prend les risques lui-même, mais, rassuré, n'en fait pas prendre à ses proches. "Comme je suis les informations de très près, j'ai pu m'équiper à peu près correctement. J'ai tout commandé de justesse, avant qu'il y ait les ruptures de stocks."
Le gouvernement ne perd rien pour attendre.

La vie au cabinet

Le coin dodo est aménagé dans la salle d'attente, avec une petite séparation symbolique. Cabine de douche et toilettes sur place. "Depuis que mes patients ont appris ma situation, ils n'arrêtent pas de m'apporter des choses. Du café, de l'équipement ! J'ai beau leur dire que ce n'est pas la peine... Ils continuent !" Un four, un micro-ondes, une cafetière...
Grâce à la générosité de ses patients, le cabinet se transforme en petit appartement tout-équipé.
Mode nuit : le lit de camp dans un coin de la salle d'attente.
Mode nuit : le lit de camp dans un coin de la salle d'attente. © Jean-Luc Thoreton
La séparation de la famille est un peu difficile. Même si c'est pour la bonne cause.

"Je vois ma femme deux à trois fois par semaines, à distance. J'en profite pour lui donner mon linge sale," sourit-il.


"Et récupérer du propre en échange. Au début elle me faisait même des paniers repas. Mais c'était trop compliqué. Maintenant je m'arrange avec les commerçants du quartier."
Mode jour : ni vu ni connu.
Mode jour : ni vu ni connu. © Jean-Luc Thoreton
Et l'ennui ? Connait pas ! "Je bouquine, je m'informe, je regarde des films et des séries, j'ai pris des abonnements pour pouvoir regarder ce que je veux... J'en profite aussi pour faire pas mal de sport.  Je suis assez fier de moi : je me suis mis à la corde à sauter !" Finalement c'est un peu la belle vie.

Ce qui manque, c'est la famille

Il y a même un petit jardinet devant le cabinet, idéal pour se détendre et lire un peu... Mais "il y a toujours quelqu'un pour me tenir la jambe pendant une heure. C'est adorable : ils savent que je suis en manque de compagnie." Même pas moyen d'être confiné tranquille ! Non ce qui manque vraiment, ce sont les contacts avec la famille...
"Dimanche dernier, ils m'ont fait une belle surprise : ils ont vidé le garage pour qu'on puisse y manger tous ensemble, moi à distance, mais tous ensemble ! Ils m'ont fait du canard laqué."
Tranches de vie du cabinet, coin cuisine improvisé et sourire masqué.
Tranches de vie du cabinet, coin cuisine improvisé et sourire masqué. © Jean-Luc Thoreton
Surtout, Jean-Luc Thoreton ne perd pas sa combativité. "Les comptes se règleront après. Je suis effaré par la médiocrité de nos dirigeants. Soi-disant on est en guerre. Hé bien nous on nous fait partir au front avec une armure en papier !" Pour celui qui se définit comme un médecin de famille, une des bases de la médecine, c'est d'apprendre à dire "je ne sais pas", voire de reconnaître que "je me suis trompé".
Or, cet adage devrait aussi pouvoir s'appliquer aux décideurs, aux politiques... Pour lui, on fonce dans le mur, à force de déshumaniser la médecine. Et il ne regrette pas un instant, son choix de s'isoler pour soigner.

Il n'a perdu qu'une seule patiente face au Covid-19. Mais elle est partie en 72h à peine. Alors que la veille elle allait bien. "C'est un miracle qu'il n'y ait pas eu plus de victimes parmi les soignants. Quand je pense à l'âge des médecins décédés..."

C'est le seul moment de l'entretien, pendant lequel la voix se brise... Silence gêné. Mais la voix enjouée, le médecin bavard, très, très bavard reprend rapidement le dessus. "Bon vous me recommandez quoi comme série en streaming?"
 
De toute façon, Jean-Luc Thoreton ne compte pas rentrer à la maison tout de suite. Déconfinement ou pas, il attendra d'être vraiment rassuré sur le virus et son avancée, bien au chaud dans son cabinet. Pour protéger ses proches.
 
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