Connaissez-vous l'histoire de l'isba de l'Université Côte d'Azur à Nice qui sera bientôt rénové ?

L'aristocratie russe a joué un rôle prépondérant dans la vie culturelle et économique niçoise du XIXe siècle. De nombreuses traces existent toujours, des églises orthodoxes aux cimetières. Dans le domaine universitaire de Valrose, une authentique isba se dresse entre eucalyptus, orangers et magnolias. Un site en cours de rénovation.

Le Domaine de Valrose, site majeur du périmètre classé au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre de « Ville de villégiature d’hiver de riviera », fait actuellement l’objet d’une restauration. L’Université Côte d’Azur a sollicité le soutien du Département des Alpes-Maritimes pour financer les travaux, dont la restauration de l’isba est une priorité en raison de l’état de délabrement de l’édifice. Les travaux envisagés concernent la restauration globale de l’habitation et la restitution des ornements de toitures disparus.

Elle va être rénovée grâce, notamment, à un financement de 200 000 euros du conseil départemental, soit un tiers du budget nécessaire pour redonner son lustre d’antan. "Les travaux devraient commencer en septembre pour une livraison en janvier", selon Franck Blanc, le directeur du développement durable des sites d’Université Côte d’Azur (Unica) interviewé dans Nice Matin.

L’histoire de cette isba est indissociable de celle d’une richissime famille russe, les Von Derwies.

Ami du tsar Alexandre II, le baron Von Derwies est le créateur et propriétaire d’une des lignes de chemin de fer parmi les plus magiques : le transsibérien. En 1867, le baron, illustre ingénieur de l’empire des tsars, achète un terrain de 10 hectares dans le quartier du Vallon des Roses, sur la colline de Cimiez, à l’est de Nice.

En 3 ans et pour 11 millions de francs (2 234 170 Euros) or, 800 ouvriers, sous les ordres de deux fameux architectes russes, vont construire une imposante demeure de style manoir Renaissance à l’aspect médiéval : le Château de Valrose.

Le baron, sa femme et leurs trois enfants y habiteront durant plusieurs années. Une salle de spectacle (le baron, pianiste virtuose, est un compositeur de talent) et un petit château, réplique voisine du grand logeant les hôtes de marque de passage, s’ajoutent rapidement à l’édifice principal. 

Entre les massifs de roses, les bassins, les volières, les cascades, les fontaines, la grotte, les simili ruines romaines, les statues disséminées dans ce parc féerique, dont le fameux cheval de bronze du sculpteur Troubetzkoy, un chalet russe des plus authentiques trouve sa place : l’isba de Valrose.  

Une authentique isba remontée pièce par pièce 

C’est planche par planche que cette petite maison en sapin fut démontée dans l’un des vastes domaines, proche de Kiev, de la famille Von Derwies.

À partir de là, mystère sur son acheminement jusqu’à Nice. Le chemin de fer ou la route maritime ? Peu importe. Toujours est-il que la précieuse isba fut remontée, pièce par pièce, sur le seul point culminant de la colline, bénéficiant ainsi d’une vue extraordinaire sur la Baie des Anges... À l'époque !

"Elle est très narrative dans son orientation vers l'horizon maritime", explique Dominique Laredo, historienne au  Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine.

De vastes balcons en bois sculpté, de massifs rondins qu’allègent des frises ouvragées semblables à des festons de dentelle, un intérieur chaleureux et rustique à la fois…

Il n’est pas une serrure, pas un clou, pas une pièce de bois composant l’ensemble de cette isba qui n’ait été apporté de Russie respirant l’âme slave de tout un peuple d’artistes.

Au centre de la vie mondaine et musicale de 1870 à 1881 

Que d’histoires compteraient les deux étages de cette petite maison de paysans subitement élevée au rang de refuge d’amoureux par le maître des lieux ? 

Les cloisons et les planchers en bois ont gardé le souvenir des heures joyeuses ou les vapeurs d’alcool rivalisaient avec les jeux de l’amour. 

Les proverbes sculptés dans le décor intérieur de l’isba en témoignent. Comme ceux ornant l’extérieur.

En cyrillique ancien, on peut déchiffrer : 

Bière n’est point nectar, hydromel point ambroisie, quand, Amour, en douceur, les surpasse.

Plus loin, on lit : " plus riche, plus content… Contente-toi de ce que tu possèdes ". 

Pendant plus de 10 ans, le château Valrose va être le centre de la vie mondaine et musicale azuréenne. L’attachante isba verra se promener sous l’ombrage des hauts arbres de son parc, les plus grands artistes lyriques de l’époque.

Brusquement, c'est le drame !

Le chef d’orchestre hollandais Joseph Hasselmans recommandé par Richard Wagner lui-même après que le maître l’ai vu diriger l’orchestre de Strasbourg, va prendre la direction d’un orchestre de 50 musiciens que le baron Von Derwies est allé recruter à travers l’Europe entière.

De 1870 à 1881, ce véritable haut lieu de l’art sera le passage obligé des hivernants de la haute noblesse et des plus grands virtuoses : 18 opéras y seront donnés dont la création, en France, de " La vie pour le Tsar " et de "La Dolores". 

Les saisons musicales se succèdent toutes plus brillantes les unes que les autres et la petite isba n’en finit pas de raisonner d’éclats de rire.   

Mais, brusquement, c'est le drame.

Vera, la fille de Von Derwies, âgée de 17 ans et de santé fragile, meurt le 15 juin 1881 en Rhénanie où son père l’avait envoyé se faire soigner par des médecins réputés de la faculté de Bonn. C'est aussi cette même année que le tsar Alexandre II est tué dans un attentat. Deux jours après les obsèques de sa fille, le baron, accablé de chagrin, meurt, frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante.  

Avec le décès de Von Derwies à l’âge de 56 ans, une page de l’histoire de Valrose est définitivement tournée.  

Après  son rachat par trois banquiers russes, le domaine devient Centre d’accueil pour les réfugiés pendant la   Première Guerre mondiale ,   puis  propriété du roi de l’étain bolivien, Simon   Ituro Patino  de 1920 à 1947.

La municipalité niçoise achète finalement le domaine pour y implanter le siège de la Faculté des sciences. Le changement de vocation de la propriété entraîne naturellement la construction de bâtiments nouveaux destinés aux étudiants, chercheurs et enseignants, mais, l’atmosphère mélancolique du domaine demeure. 

Que reste-t-il des amours russes ?  

Le château, actuel siège de la Présidence de l’Université, le parc et l’isba sont classés aux Monuments Historiques depuis 1991.

On a longtemps pu ouvrir la porte de la pittoresque isba devenue cafeteria pour les étudiants et les passants. 

Aujourd’hui, plus rien de tout cela. «C’est une vielle dame fragile où siège, quelques jours par semaine, le Comité d’Actions Sociales, de l’Université," explique l'historienne, Dominique Laredo.  

"Les Russes et les Ukrainiens sont très intéressés par ce patrimoine. La Maison de la Russie à Nice, était sur le point de solliciter tous ses contacts pour recueillir des fonds afin de restaurer et de préserver l'isba. Des actions concrètes, dignes de ce patrimoine prestigieux, étaient enclenchées. Juste avant que n'éclate le conflit" précise-t-elle.

Et d'ajouter : "il faut prendre de nouvelles orientations. Il y a beaucoup de leviers pour motiver des mécènes qui voudraient revaloriser le site." 

Les travaux envisagés concernent la restauration globale de l’habitation et la restitution des ornements de toitures disparus.

 (Article publié pour sa partie historique en 2022 mis à jour ce 16 avril 2024.)