Procès de l'attentat de Nice : les démarches auprès du Fonds de garantie vécues comme une souffrance supplémentaire par certaines victimes

Depuis que les victimes passent devant la cour pour témoigner, elles sont nombreuses à signaler que les démarches d'indemnisation auprès du Fonds de garantie sont une épreuve. Les parties civiles vivent mal les rapports d'experts qui ne correspondent pas à la réalité et les demandes de preuves qui n'ont pas de sens à leurs yeux.

Depuis le 14 juillet 2016, les victimes et leurs proches tentent de se relever mais, pour certains, une instance les freine. Le Fonds de Garantie des Victimes des actes de Terrorisme et d’autres Infractions (FGTI) censé indemniser les victimes de terrorisme les ramène sans cesse à leur traumatisme, parfois en l'aggravant. Alors que la troisième semaine de témoignages des parties civiles au procès de l'attentat de Nice se terminait ce vendredi 7 octobre, les reproches faits au FGTI se multiplient à la barre.

Pour Célia, qui a perdu sa mère lors de l'attentat, le Fonds de garantie est un coup de massue supplémentaire sur sa peine déjà trop lourde à porter. Depuis la mort de sa mère, cette jeune femme est en proie à un "eczéma géant", comme elle le décrit devant la cour. "Pendant quatre mois, je n'ai pas pu bouger, raconte-t-elle. J’avais des bandages partout. J’ai fait six mois de fauteuil roulant et j’ai dû arrêter de travailler."

Les preuves d'un deuil traumatique

Après avoir constitué un dossier auprès du FGTI, Célia a reçu un courrier qui estime qu'il n'y a pas d'élément matériel prouvant l'existence d'un "deuil traumatique". "Apparemment avoir sa mère broyée sous les roues d'un camion, ça ne justifie pas d'office l'existence d'un deuil traumatique", commente-t-elle, en colère, au micro de France 3 Côte d'Azur, quelques instants après avoir témoigné au procès le vendredi 30 septembre. 

Célia reproche à cette procédure de forcer les victimes à replonger dans leur détresse.

Notre cerveau doit se diviser en deux. Il y a une partie où on doit essayer d'aller mieux, se persuader d'aller mieux, et de l'autre côté on doit persuader des gens qu'en fait on va mal. 

Célia, fille d'une victime décédée dans l'attentat

Son père aussi a souffert du traitement du FGTI. Lors de son expertise, il s'est préparé pour un rendez-vous formel et s'est montré "propre, bien mis", dit-il. Il aurait "esquissé un sourire", explique-t-il à la cour. Cela a suffi pour que le Fonds de garantie en déduise que ce mari endeuillé allait finalement bien. "Je me demande si c'est à ça qu'on voit ce que j'endure", regrette-t-il.

De même, certaines personnes ont préféré reprendre le travail immédiatement après l'attentat, pour tenter de penser à autre chose. Pour certaines, cela les a aidées, pour d'autres, il a fallu s'arrêter plus tard, une fois qu'elles avaient réalisé qu'elles n'y arrivaient pas. Pour le FGTI, une reprise du travail montrerait que la personne va bien et donc que les indemnisations ne sont pas ou peu nécessaires.

Un "parcours du combattant"

Pour ces personnes qui luttent chaque jour avec leur traumatisme, la seule démarche administrative pour monter le dossier est un calvaire. Plusieurs années après, il faut rassembler des documents démontrant à la fois l'état dans lequel elles se trouvaient avant l'attentat et des documents prouvant à quel point elles ont changé. Comment prouver que cet événement leur a gâché la vie quand les victimes le constatent dans chaque détail du quotidien ? 

Pour Doriane, partie civile au procès, le montage du dossier a été une épreuve. Cette victime psychologique a traversé une longue dépression après l'attentat. Elle n'arrivait plus à exercer son métier d'infirmière, s'est sentie incomprise par ses proches et vivait dans la peur de sortir de chez elle. Elle estime que le Fonds de garantie fait "tout pour qu'on abandonne", allant jusqu'à remettre en cause sa position sur la Promenade des Anglais le soir de l'attentat.

Maître Mouhou, avocat de parties civiles, confirme : c'est un "parcours du combattant" de constituer ce dossier pour les victimes. Il est notamment le conseil de Félix, fils d'une victime lourdement blessée qui a mis plusieurs années à retrouver un semblant de vie normale. Sa mère a subi des blessures qui l'ont complètement défigurée et handicapée. Elle n'a jamais pu retrouver le visage qu'elle avait avant et sa vision a été gravement endommagée. "Quand on a demandé la prise en charge de prothèses, il fallait rapporter la preuve qu'elle n’avait pas de problèmes au niveau des yeux et au niveau dentaire avant l’attentat", s'agace M. Mouhou. 

"Un mépris envers les victimes"

Arnaud était étudiant à Nice lorsque l'attentat a été perpétré. L'année scolaire 2016-2017 en licence a été un désastre pour ce jeune homme qui ne pouvait plus continuer à vivre dans cette ville où il avait été traumatisé. Il a dû redoubler. Par la suite, le FGTI lui a demandé ses notes remontant jusqu'au lycée, pour voir s'il était bon ou mauvais élève auparavant.

Son avocat Me Mouhou a toujours refusé de transmettre ces données parce qu'il considère cela comme "un mépris envers les victimes", nous explique-t-il. "Par principe je refuse d’entrer dans un jeu stupide, lamentable", abonde-t-il.

Par ailleurs, le FGTI ne reconnaît que les liens de sang ou les liens du mariage pour estimer les connexions entre les victimes. De ce fait, certaines personnes proches de victimes, qui sont donc devenues victimes indirectes après leur décès, se retrouvent sans aide alors qu'elles subissent un préjudice psychologique.

C'est le cas de Valérie, qui a été déboutée par deux fois par le FGTI, alors que sa tante, sa cousine et le mari de cette dernière sont décédés le soir du 14 juillet. Il en va de même pour Caroline Villani qui a perdu un de ses fils, son frère, sa mère et son beau-père lors de l'attentat. Elle se bat pour faire reconnaître que son beau-père, compagnon de sa mère depuis 17 ans, faisait bien partie de leur famille, même s'ils n'étaient pas mariés. Même chose pour Sarah, Linda et Inès. En plus de leur père Mohamed, elles ont perdu Laurence, qu'elles appelaient "tata", et Léana et Yanis, qu'elles considéraient comme leurs cousins, même si aucun lien de sang ne les reliaient. Ces deux familles ont grandi ensemble, leur mère Hajer considérait Laurence comme sa sœur. Mais le FGTI ne reconnaît pas tous ses liens.

Tous les gestionnaires du FGTI devraient assister au procès pour voir ce que c’est un traumatisme. Quand on voit le témoignage des victimes, on s’aperçoit que ce traumatisme est dans toutes les sphères : professionnelles, personnelles et intimes. L’attentat abîme tout. Le FGTI manque de compréhension.

Maître Mehana Mouhou, avocat de parties civiles

L'acharnement dont ces victimes doivent parfois faire preuve pour bénéficier de ce droit renforce pour certaines le sentiment de culpabilité qu'elles ressentent en tant que survivants de l'attentat. Pour Me Mouhou, ces procédures "empêchent les victimes de faire leur deuil" de manière "apaisée et tranquille".