Marignane : l'uniforme à l'école, rempart à la laïcité ou fantasme ?

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Dans une lettre adressée au ministre de l'Education Pap Ndiaye, le maire de Marignane (Bouches-du-Rhône) propose d'expérimenter le port de l'uniforme à l'école et l'apprentissage de l'hymne national.

"Aujourd'hui, l'école n'est que le creuset baptismal du communautarisme et du fondamentalisme islamique", déclare Eric Le Dissès, maire divers droite de Marignane, dans les Bouches-du-Rhône. Sa solution : deux mesures pour "insuffler à nos jeunes un esprit républicain et patriotique"

Il propose que les élèves chantent tous les lundis matins La Marseillaise avec le corps enseignant et le personnel communal lors d'un lever de drapeau, et que la fin de semaine soit effectuée une "baissée des couleurs"

Autre proposition : le port de l'uniforme dans les écoles primaires, pour "mettre fin aux inégalités vestimentaires qui se sont malheureusement creusées avec les crises économiques et sociales".

Eric Le Dissès estime que ces mesures permettraient également de renforcer la laïcité face aux "provocations vestimentaires". Il évoque notamment "la multiplication des fameuses bayas, ces longues tuniques que certaines jeunes musulmanes portent". 

Hausse des signalements pour "atteintes à la laïcité"

Il s'agit d'une réponse à une circulaire du ministre Pap Ndiaye publiée le 10 novembre face à la hausse des signalements pour "atteintes à la laïcité dans les écoles, collèges et lycées". 

Le ministère de l'Education nationale a recensé 313 signalements en septembre avec une hausse de la part des incidents liés au port de signes et tenues religieuses par rapport à la moyenne de début 2022, peut-on lire dans un communiqué.

A la demande du ministre, qui a promis une "transparence" sur ces sujets, ces chiffres seront désormais communiqués tous les mois, et non tous les trimestres.

Pap Ndiaye avait déjà prévenu que les remontées du terrain confirmaient "une hausse des signalements" d'atteintes à la laïcité à l'école depuis la rentrée pour "le port de vêtements", comme les abayas (tenues traditionnelles portées au-dessus d'autres vêtements pour les femmes) et les kamis (vêtement long pour les hommes).

Le primaire moins touché par les signalements

La majorité des faits recensés ont eu lieu dans les lycées (51 %), contre une minorité dans les écoles primaires (13 %). C'est pourtant dans les écoles primaires, et seulement dans les écoles primaires, que la mairie de Marignane veut proposer l'uniforme face aux "provocations vestimentaires." Les collèges et les lycées ne dépendant plus de la compétence de la municipalité.

"La proposition du maire de Marignane semble en décalage avec la réalité", estime Julien Garric, sociologue maître de conférence à l'INSPE (Institut national supérieur du professorat et de l'éducation) d'Aix-Marseille et référent laïcité. 

Pour la municipalité de Marignane, cela permettrait au contraire "d'habituer" les élèves dès l'école primaire pour "prévenir tout entrisme communautaire"

L'école de la IIIe République : un fantasme ?

Sur la question de l'uniforme, le sociologue évoque un "fantasme de l'école de la IIIe République" qui révèle souvent une "connaissance approximative" de ce pan de l'histoire. Un constat étayé par l'historien de l'éducation Claude Lelièvre, professeur honoraire d’histoire de l’éducation à la faculté des sciences humaines et sociale-Sorbonne (Paris V), dans un un billet publié en 2021 sur le blog de Mediapart.

"Il suffit de regarder les photos de classe d'époque - et il y en a des milliers sur internet - pour constater de visu qu'il n'y a jamais eu d'uniformes dans le primaire public métropolitain", explique-t-il.

L'historien confirme l'utilisation de blouses à l'école communale, mais utilisée avant tout pour des questions pratiques : "Les mères de famille préféraient laver la blouse que le pull, d'autant que planait alors à l'école la menace constante des crachotis d'encre de la plume sergent major'. Les blouses ont commencé à disparaître dans les années 1960 lorsque la pointe Bic l'a remplacée. Rien à voir avec quelque imposition que ce soit de l'Ecole républicaine dans ce domaine."

L'uniforme pour l'élite

Selon Claude Lelièvre, des uniformes ont été portés dans les établissements plus élitistes "où il y avait une certaine sélection socio-culturelle" : "Dans beaucoup des établissements privés, mais aussi dans certains établissements secondaires publics (généralement les plus huppés)."

Des uniformes portés "avant tout" comme un "signe de distinction d'établissement" et d'"appartenance à une communauté sélectionnée".

L'histoire évoque enfin l'unique période où il y a eu un uniforme porté par des élèves de l'enseignement secondaire dans le public : les lycées qui avaient été créés en 1802 par Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul. 

"Les élèves de tous les lycées de France devaient porter un uniforme fixé par arrêté : habit vert, culotte bleue, collet et parement bleu céleste, chapeau rond et boutons jaunes métal.(...) Mais on était alors clairement sous un régime bonapartiste militaire". 

Les défenseurs de l'uniforme font régulièrement référence au recours à l'uniforme dans d'autres pays du monde. "On évoque souvent le port de l'uniforme en Angleterre avec cette idée qu'il y aurait une acceptation collective de l'uniforme, souligne Julien Garric. C'est très largement construit dans nos représentations et cela ne correspond pas à la réalité". 

Des signalements systématisés

Pour le sociologue Julien Garric, les chiffres de la hausse des signalements d'atteinte à la laïcité sont à mettre en perspective avec la politique volontariste du gouvernement pour qu'il y ait des remontées systématiques. "Cela crée une hausse mécanique des signalements". 

La loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques constitue une exception à la loi de 1905 sur la laïcité, liberté de conviction et d'exercice de culte. La difficulté, pour maître de conférence, réside dans la définition de ce qui serait un signe religieux prosélyte et une tenue culturelle, traditionnelle. 

"On peut certes assister à des formes de revendication identitaire, mais elles sont liées à l'interdiction, qui peut provoquer des réactions", expose l'universitaire.

"Plus on s’adresse à des jeunes générations en décalage par rapport au discours qu’on peut tenir, plus il y a un risque que l'écart se creuse, poursuit-il. Il faudrait réfléchir la manière dont les interdictions peuvent être perçues par jeunes comme des interdictions discriminatoires".

Pour Julien Garric, la loi d'interdiction des signes religieux n'a pas résolu le problème. "Dans la loi de 2004, l’interdiction repose avant tout et d’abord sur un dialogue avec les familles pour dépasser les blocages."

Le sociologue pointe une "grande confusion" rencontrée "même au plus haut niveau de l'Etat" : "L'idée selon laquelle les élèves devraient être neutres. Mais pas du tout."

La laïcité n’empêche pas du tout un élève d’affirmer son appartenance religieuse.

Julien Garric, maître de conférence Inspe Aix-Marseille référent laïcité

"La loi de 2004 interdit les signes ostensibles d'appartenances religieuses pour ne pas créer une forme d'influence. Rien n’empêche l’école française de travailler sur le fait religieux, faire dialoguer les élèves sur leurs religions", explique le sociologue.

Le risque : introduire quelque chose de l’ordre du tabou à l’école. "Les élèves et les enseignants refusent de s’exprimer sur la religion. Cela contrevient à l'esprit de la loi. C'est problématique car on abandonne notre mission d’éducation."

"Ce n'est pas en invisibilisant quelque chose qu'on arrivera à se défaire de cette problématique." 

Une future consultation des parents à Marignane

La Ville de Marignane est dans l'attente du retour du ministre de l’Education nationale.

Pour la mise en place de l’uniforme, la mairie prévoit d'organiser une consultation citoyenne auprès des parents pour connaître leur positionnement. Pour l'instant, les retours positifs des administrés sur les réseaux sociaux semblent conforter la Ville dans sa proposition.

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