"Bon, on parle de tout sauf de ça !" : Jean-Claude Gaudin et les journalistes, entre séduction, passion et confrontation

Pour bon nombre de journalistes qui l'ont côtoyé, Jean-Claude Gaudin excellait dans l'exercice journalistique et chérissait les médias. Avec une préférence pour les journaux télévisés de '"FR3".

"Pour lui, être dans le 19/20 de France 3 Provence-Alpes, c'était comme être en Une du Washington Post". Jean-Claude Gaudin, ancien maire de Marseille mort ce lundi 20 mai, était connu pour sa verve, sa faconde, ses coups d'éclat dans les médias. Médias dont il n'était jamais loin. "Les actualités régionales étaient, pour lui, le summum, un rendez-vous immanquable", raconte le journaliste Guilhem Ricavy, directeur éditorial de Var-Matin, ex-directeur des rédactions de La Provence. Entre proximité, bonhomie et contrôle, Jean-Claude Gaudin a marqué plusieurs générations de journalistes.

Le sacro-saint JT de "FR3"

Son histoire d'amour avec la presse, amour vache parfois, passait d'abord et avant tout par la télévision. "Le poste", celui qui trônait dans son bureau de l'Hôtel de Ville, comme chez lui à Mazargues, dans son salon. Un petit écran (presque) toujours câblé sur "FR3" (prononcez "effèreutrois")."Il regardait le monde à travers la télévision, c'était sa fenêtre sur le monde", développe Guilhem Ricavy. "France 3, au cours de sa carrière politique, dans les années 70, c'était novateur. C'était la référence." 

"C'est simple, il regardait tous les JT de France 3, il n'en ratait aucun, de confirmer Michel Aliaga, journaliste à France 3 Provence-Alpes. Et quand il ne pouvait pas les voir en direct, il les faisait enregistrer par son cabinet." D'un œil attentif, il regardait tous les sujets, avant de débriefer avec ses équipes.

Priorité à la presse locale

Pour Guilhem Ricavy, l'homme politique avait compris "plus que quiconque le poids de la presse". "Je pense qu'il l'aimait sincèrement". À condition qu'elle soit locale, régionale. "Il préférait 1 000 fois se retrouver en Une de La Provence que d'un média national. Ça ne l'intéressait pas."

La presse locale, écrite ou télé, était la boussole de son action.

Guilhem Ricavy, directeur éditorial de Var-Matin

à France 3 Provence-Alpes

Le journaliste rappelle la "colère" de Gaudin lorsqu'il découvre le dossier de Libération publié le 1ᵉʳ février 2016, "Marseille : école primaire, gestion secondaire". Une enquête accablante sur l'état des écoles publiques à Marseille. De façon générale, le regard des médias nationaux sur la cité phocéenne ne plaisait pas à l'enfant de Mazargues. En 2013, l'édile avait même écrit au CSA pour se plaindre de l'image médiatique de sa ville. Il dénonçait alors les "manœuvres" d'un "grand nombre de médias et en particulier à la télévision".

"Imbattable" en interview

Si l'animal politique chérissait les médias locaux, il n'en oubliait pas pour autant les règles du jeu. Un exercice de haute voltige dont il ressortait toujours vainqueur. "Il y avait deux Gaudin, décrit Michel Aliaga. Le Gaudin avant l’interview, 'pagnolesque', méditerranéen, avec l’accent truculent, des anecdotes, des blagues. Et le Gaudin quand l’interview commence. Il était alors imbattable. Vous pouviez travailler l’interview tant que vous vouliez, s'il avait décidé de pas vous répondre, il partait sur un sujet, vous étiez battu d'avance."

"Il lui arrivait de me dire avant l’interview : 'Michel, c’est vous qui m’interviewez ? Je suis content ! Bon, on parle de tout sauf de ça !', et je lui répondais : 'Monsieur Gaudin, nous sommes obligés d'en parler !', et il partait sur autre chose, c'était impossible de l'arrêter. Il vous parlait de vos chaussures, du temps qu'il fait, de l’OM, pour noyer le poisson. Parce qu'il était le plus fort."

"Il était rompu à l'exercice, en avait la totale maîtrise", ajoute Thierry Bezer, journaliste spécialiste politique à France 3 Provence-Alpes. Le nombre de fois où il n'a pas répondu aux questions... On posait une fois, deux fois, la question. On avait conscience tous les deux qu’il me roulait dans la farine, que je le savais. Il reprenait la question avant d’y répondre, prenait des exemples, digressait. Sans répondre à la question."

Et Thierry Bezer de rappeler cependant une limite jamais franchie à France 3 : "Nous ne l'avons jamais, jamais ménagé sur le plateau. On lui posait toutes les questions, même les plus désagréables. Et surtout les plus désagréables. Je n'ai jamais eu aucun retour de sa part, pas de commentaire à la fin de l'interview. Il acceptait les règles du jeu, n'a jamais refusé une invitation".

Courtoisie, respect et honnêteté

Quant à ses rapports directs avec les journalistes, là encore, Jean-Claude Gaudin ne cachait pas son lien avec les reporters provençaux. "Il savait qu'on était, quelque part, comme tous les Marseillais, un petit peu ses enfants", décrit Michel Aliaga. "Il savait qu'on était, Thierry Bezer comme moi, profondément marseillais, qu'on avait le sang marseillais. Et c'était nous, tous les jours, dans le poste de télévision de sa salle à manger."

"Il faisait le distinguo entre les journalistes parisiens, qui avaient un œil un petit peu condescendant, moqueur ou parcellaire sur la ville ; et nous, les Marseillais, on avait un œil avisé, et, selon lui, beaucoup plus honnête et objectif", poursuit l'ancien présentateur du JT de France 3. C'est ce qu’il aimait par-dessus tout : l’honnêteté. Il disait toujours : 'Je sais que vous n’avez pas forcément mes idées, mais vous avez été honnête'. Il avait un énorme respect et de l'affection".

Thierry Bezer, bien que n'ayant jamais eu de contacts privés avec le maire pendant sa carrière, se remémore "quelqu'un de très poli, très courtois, très convivial". 

Pour illustrer le lien qu'entretenait l'ex-maire de Marseille avec les journalistes marseillais, Michel Aliaga cite également les détails privés dont le maire pouvait être au courant. 

"Il avait des indics, des informateurs, il pouvait avoir mon portable, savait que mon père avait été opéré, que ma mère n’allait pas bien, que j’avais mal au genou… Et à chaque fois que je le voyais, il me demandait des nouvelles, de ma sœur, de mon père, de ma mère, de moi, alors que, bien évidemment, je ne lui avais donné aucune information sur ma vie privée."

Une forme de clientélisme, de séduction ? "Sans doute, reconnaît le spécialiste de l'OM. Mais je pense qu’il y avait aussi une part de bienveillance et d’affection, d’estime pour le Marseillais et le journaliste honnête que j’incarnais pour lui. Il avait ce côté paternaliste, et moi, j’ai la naïveté de penser que c'était désintéressé."

"Restez donc déjeuner !"

Pour entretenir ses liens avec les journalistes locaux, cela passait aussi, par la bonne bouffe. "Il aimait foncièrement les échanges avec les médias, relate Guilhem Ricavy. Il lançait : 'Restez donc déjeuner !' Il adorait les bonnes tables et la presse, il prenait le temps de discuter avec les journalistes, soit chez lui, soit au restaurant."

Il avait compris l’intérêt de la presse.

Guilhem Ricavy

à France 3 Provence-Alpes

"C'était de l'échange, il disait ce qui ne lui plaisait pas, comment il voyait les choses. Il nous racontait des choses en off, et dispensait un cours d'histoire politique en même temps".

"Avec Jean-Claude Gaudin, c'était à la fois une relation de proximité, mais aussi beaucoup de distance, déontologie oblige, souligne Thierry Bezer. Il ne m'a jamais appelé pour me demander quoi que ce soit, n'a jamais fait de pression pour être invité. Lorsqu'il m'appelait, c'était pour me donner des informations très techniques, sur des choses précises, comme le redécoupage des circonscriptions, son dada."

Lors de son retrait du monde politique, Jean-Claude Gaudin a continué de passer régulièrement des coups de fil au présentateur de Dimanche en politique. "Il me donnait son point de vue sur la classe politique, un regard critique et enthousiaste. C'était sa passion et sa raison de vivre jusqu’au dernier jour."

Quand Jean-Claude Gaudin envoyait "ses émissaires"

Évoquer le rapport à la presse de Jean-Claude Gaudin, c'est aussi parler de sa garde rapprochée. Car ce n'est pas l'élu qui allait au front, lorsque quelque chose ne lui plaisait pas. "Gaudin présentait bien, il n'était jamais en colère officiellement. C'est son cabinet qui faisait le service après-vente et tapait à la porte de la direction des rédactions", rapporte Guilhem Ricavy, bien placé pour le savoir. "Il envoyait ses émissaires et faisait trembler les rédac'".

Thierry Bezer a, lui aussi, le souvenir d'un service de communication et d'un cabinet, très présent. "Jean-Claude Gaudin était très entouré, très protégé"

Celui qui ne ratait pas un reportage de la chaîne de service public avait l'œil sur tout. Dans les couloirs de France 3, certains se remémorent des appels réguliers des équipes du maire. 

L'héritage de Gaston Defferre

Jean-Claude Gaudin et les médias, c'est enfin remonter dans le temps, à l'époque de deux gazettes locales : le Provençal, socialiste, et du Méridional, de droite, (fusionnés en 1997 pour donner naissance à la Provence). Remonter le temps également à l'époque de Gaston Defferre à la tête de Marseille, et propriétaire lui-même de ces deux canards (!).

"Gaston Defferre appelait tous les soirs les rédactions à 21 heures, pour relire, ajouter, amender", note Guilhem Ricavy. "Il y a toujours eu une relation particulière à Marseille entre le maire et la presse. Gaudin s'est mis dans ce siège-là." 

"Jean-Claude Gaudin était un vrai amoureux des médias, conclut le journaliste. C'était un peu 'je t'aime moi non plus'. Il voyait Gaston Defferre faire ça, il y a une forme d'héritage. Et Benoît Payan s'inscrit dans ce sillage, d'une certaine manière". 

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