INTERVIEW. "Une banalisation déshumanise les assassinés" : homicides et trafic de drogue à Marseille, l'analyse d'Amine Kessaci

Au moins sept personnes ont été assassinées depuis le début du mois d'août à Marseille, souvent à cause du trafic de stupéfiants. Amine Kessaci, 19 ans, fondateur de l'association "Conscience" et qui a perdu son frère, retrouvé calciné dans une voiture en 2020, analyse cette situation inédite.

En huit mois, il y a déjà eu plus d'homicides que l'année dernière à Marseille : au moins 33. Souvent, ces assassinats sont liés au trafic de stupéfiants et à deux gangs : DZ mafia et Yoda. Dernier mort en date : un homme de 26 ans, tué à la Kalachnikov dans le 14ᵉ arrondissement de Marseille. Six personnes ont été interpellées et présentées à un juge samedi 19 août. Cet homicide s'est déroulé aux alentours de 19h30, en plein jour.

Quelques minutes plus tard, avant même que la police n'arrive, l'association "Conscience" est déjà sur place. Amine Kessaci, se présente à la mère de la victime, en tant que frère d'un homme retrouvé calciné dans une voiture. L'association procède ainsi pour dire aux familles qu'elles ne sont pas seules. Pour France 3 Provence-Alpes, il analyse cette flambée de la violence dans la cité phocéenne.

France 3 Provence-Alpes : Déjà au moins 33 assassinats depuis le début de l'année 2023, que faut-il faire maintenant ?

Amine Kessaci : Personne n’a de baguette magique. Aujourd’hui, ce qu’on peut faire concrètement, ce que nos décideurs devraient faire, c’est réfléchir à accompagner ces familles endeuillées puisqu’elles sont là, elles existent. On en est au 33ᵉ homicide, mais c'est aussi 33 familles qui ont perdu leur enfant, 33 mamans qui pleurent et qui méritent d’être accompagnées, d’être soutenues, d’être considérées. C’est ce que l’on fait avec une psychologue et une maman qui a déjà vécu cela, parce qu’elle connaît cette douleur et qu'elle saura, dès qu’elle aura cette maman dans les yeux, lui dire "je comprends ce que tu ressens parce que je l’ai vécu". Moi, j'ai retrouvé mon frère calciné dans le coffre d’une voiture. Ça fait réfléchir les mamans, elles se disent qu’elles ne sont pas toutes seules et c’est ça le but. Il y en a tant d’autres qui l’ont déjà vécu avant elles et malheureusement, il y en a tant d’autres qui vont le vivre après elles.

Est-ce qu'on finit par s'habituer à cette tragique situation ? 

Amine Kessaci : Malheureusement, on s’y habitue. Au début, je détestais présenter mes condoléances. Aller voir une maman, la prendre dans mes bras, la voir pleurer, je détestais ça. Maintenant, j'ai pris l’habitude. Hier après être allé présenter mes condoléances à la famille, je suis rentré chez moi et j’ai dormi, c’est ce qu’on fait tous, malheureusement. On apprend à vivre avec ça. Ces scènes de crimes... j’ai regardé les vidéos. C’est ce qu’il s’est passé il y a trois jours, c’est ce qu’il s’est passé il y a une semaine, il y a un mois : une voiture arrive, vide son chargeur sur quelqu’un, s’il y a quelqu’un à côté tant pis. Et on passe à autre chose. C’est contre ça qu’on veut se battre : contre cette banalisation qui est terrible et qui déshumanise ces jeunes qui sont assassinés. Nous, on ne parle pas de règlements de compte. Un règlement de compte, c'est aller payer une facture, aller régler un compte. Là, on parle de vies humaines.

Peu importe ce que ces jeunes ont fait avant de mourir, ils ne méritaient pas cette fin-là, personne ne mérite de passer ainsi à travers la mort.

Amine Kessaci, président fondateur de l'association "Conscience"

C'est déshumanisant parce qu’on oublie à travers ces chiffres, à travers ces faits d’actualité que 33 homicides, c'est 33 mamans, 33 familles détruites, 33 foyers anéantis.

D'après vous, quelles pourraient être les solutions pour lutter contre ce phénomène ?

Amine Kessaci : Les solutions sont évidentes. Je ne les sors pas du haut de mes 19 ans. Elles existaient. C’est Nicolas Sarkozy qui a retiré la police de proximité et ça a été une erreur. Il faut qu’on redonne la force de dissuasion de la police. Parce que quand les jeunes vont voir qu’il y a la police matin, midi et soir dans leur quartier, une police qui les connaît, qui connaît leurs prénoms, leurs parents et qui travaille quotidiennement dans cette cité, on va redonner la force de dissuasion de la police. Et puis il faut réinvestir dans le social, dans l’emploi. Il faut qu’on s’occupe des jeunes dès le plus jeune âge, il ne faut pas attendre qu’ils aient 17 ans pour leur parler d’emploi, de perspective. À 17 ans, ils ont déjà arrêté l’école, ils sont déjà dans le trafic de stupéfiants et il leur reste trois années à vivre. Le jeune, dès qu’il a 8 ans, 10 ans, il faut déjà commencer à l’attraper, à l’amener en colonie, à l’amener dans des bibliothèques, à le faire sortir, faire voir autre chose que le quartier. Il faut avoir un vrai plan pour la jeunesse des quartiers populaires et savoir comment leur donner de nouvelles espérances.

Les jeunes de nos cités n’ont plus d’espoirs, ils savent que tout le monde s’en fou de nous, que nos politiques viennent nous voir en période électorale et après, il n’y a plus personne. Ils le savent et ça joue sur leur conscience, leur volonté de faire les choses.

Amine Kessaci, président fondateur de l'association "Conscience"

La police, quand elle vient voir les familles, elle pourrait le faire de manière plus humaine. Si on donne une autre image de la police et qu’on la forme, on lui permettra de faire elle-même cet accompagnement psychologique aux familles. Quand ils vont voir les mamans, de le faire de manière délicate, d’utiliser certains propos. Redonner la responsabilité de la presse aussi. Il y a des médias locaux qui utilisent le terme de "barbecue" pour parler d’un homme calciné, je vous laisse imaginer la peine que ça peut faire aux familles, le choc. C’est comme ça que j’ai appris le mort de mon frère : par un article dans un média qui écrivait "nouveau barbecue à Marseille". Redonner la responsabilité des gens aussi. Il faut arrêter de partager, de diffuser les photos et vidéos de ces jeunes assassinés. Pourquoi les gens prennent des photos et se mettent à leurs fenêtres à filmer au lieu de descendre mettre un drap sur le corps en attendant que les secours arrivent ? On perd vraiment ce côté humain. Ces jeunes, dès qu’ils sont morts, on oublie qu’ils étaient des humains. Et c’est réellement terrible.

Comment changer la manière dont on parle de Marseille et de ces homicides ?

Amine Kessaci : Je pense qu’il va falloir expliquer qui sont ces victimes : des enfants, des jeunes de quartier, des jeunes qui avaient cherché un emploi. Reda, que je connaissais très bien, travaillait dans le bâtiment avant de décéder. Mon frère travaillait dans une boîte d’intérim. Parler de ce qu’ils ont fait pour s’en sortir et dire que derrière eux, ils ont laissé des enfants pour certains, des mamans malades pour d'autres. Dire le contexte qui fait que ces jeunes en arrivent là. Dire qu’aujourd’hui, dans les quartiers, trouver un emploi, ce n'est pas une chose évidente. Dire qu’aujourd’hui, l’école n’est plus obligatoire à partir de 16 ans. Dire qu’aujourd’hui aller dans de bonnes écoles comme le lycée Thiers par exemple, le premier lycée de France, c'est impossible parce qu'il n'y a pas de métros dans nos quartiers. Comme il n’y a aucune perspective, comment on peut en vouloir à ces jeunes de prendre ce qu’il y a devant eux. Pôle emploi pour nous, le premier employeur pour nous dans nos cités, c'est le trafic de stupéfiants.

Dans quel sens le contexte de ces assassinats a-t-il évolué ces dernières années, depuis la mort de votre frère ?

Amine Kessaci : On assiste à des scènes de crimes commis par des gens de plus en plus jeunes, avec des victimes de plus en plus jeunes. Il n’y a plus de règles, plus de code d’honneur, plus de respect. C’est terrible de dire ça, mais avant, quand il y avait des assassinats, c'était tard la nuit, une balle dans la tête. Aujourd’hui, ça se fait dans des conditions barbares, atroces. Et ça, c'est parce que les jeunes sont confrontés à cela sur les réseaux sociaux. On voit des scènes de crime, des vidéos, on voit comment ça se passe, ça entre dans la tête. Et puis un jour, le jeune va pouvoir tenir une arme et tirer sur quelqu’un parce qu’il l’a vu dans les vidéos et qu’il sait comment ça se passe. Ça ne lui fera plus rien parce qu’il aura déjà vu du sang, ça ne l’impactera plus. Ces réseaux sociaux participent à cette hausse de la barbarie dans ces scènes de guerre, de crimes, auxquelles on assiste quotidiennement.

Croyez-vous que la politique puisse changer les choses ?

Amine Kessaci : Ce qui me fait peur, c'est que Macron a fait de Marseille une grande ville de son quinquennat. Mais on est deux ans après "Marseille en grand" et les meurtres n’ont jamais été aussi nombreux, n’ont jamais été aussi rapprochés, aussi violents. Alors, je me dis, malgré les millions qui ont été investis : qu’est-ce qu'il se passe ? Où est passé cet argent ? C’est intéressant de se demander où est-ce qu’on a réussi et où est-ce qu’on a échoué. J'attends que la préfecture réunisse le maire de Marseille, la présidente du Département, le président de la Région, des associations, le collectif des familles, les habitants et qu’on se mette réellement à travailler, à se dire que "Marseille en grand" on l’a peut-être mal fait, on ne l'a peut-être pas fait assez avec les habitants, avec les associations.

Il faut aussi qu’on finisse par se poser la question de la drogue, mais ça nécessite un courage politique de se poser et de se dire que nous avons perdu face à la drogue.

Amine Kessaci, président fondateur de l'association "Conscience"

Aujourd’hui, il n’y a pas une seule ville de France où il n’y a pas de trafics de stupéfiants et de meurtres. On pourrait se dire qu’on a perdu face à la drogue, que trop de sang a coulé, que trop de mamans pleurent. Donc comment on envisage l’après drogue et comment on se mobilise ?

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