"Le but n’est pas d’aller vite, mais d’arriver au bout" : quand les naufragés de la vie reprennent pied grâce à la mer

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Un ketch de 27 mètre de long en réparation, tout est à refaire ©France télévisions

Chaque année, la Méditerranée est le cimetière d’au moins 2 500 migrants qui cherchent à rejoindre les côtes de l’Europe. Mais la Méditerranée, c’est aussi un formidable outil pour l’association Pilotine, à Marseille. Elle aide les salariés en insertion à retrouver le chemin de l’emploi.

Dans le Grand Port Maritime de Marseille, depuis dix ans, tout au bout des quais, face à l’Estaque, se cache un petit atelier. C’est celui de l’association d’insertion Pilotine. Depuis le trottoir, le bruit est presque assourdissant. A l’intérieur de ce chantier naval, ça soude, ça coupe, ça scie, ça ponce… ça colle aussi parfois !

Rémy Arnaud est le co-fondateur de la structure. L’homme a la petite quarantaine et la gouaille d’un vrai Marseillais. L’association est née dans les quartiers nord. Aujourd’hui, Pilotine emploie 30 salariés, 20 sont en insertion et 10 sont des encadrants.

Un voilier de 27 m comme projet

"Au début, on a fabriqué avec des jeunes des canoës-kayaks, se remémore-t-il. Lorsque j’ai vu l’engouement autour de ces embarcations, je me suis dit qu’il fallait aller plus loin." Et dix ans plus tard, le pari semble gagné. L’association est hébergée par le Grand Port maritime et elle est devenue aujourd’hui une référence. 

Dans la cour, un immense bateau est l’objet de toutes les attentions. C’est un ketch de 27 mètres de long, Le Vileehi, de plus de 100 ans qui a été récupéré par l’association in extrémis avant de pourrir au fond de l’eau. Sa réparation prendra plusieurs années. Tout est à refaire. La coque, seule, donne encore l’idée du magnifique voilier qu’il était avant.

"Je suis venu par la mer"

Sur le chantier, on rencontre Barkahd. Arrivé il y a six mois dans l’association, ce Somalien de 27 ans ne savait pas parler français. Pilotine lui a permis d’apprendre notre langue.

Le moment est un peu lourd. Le jeune homme, marteau à la main, évoque les souvenirs, douloureux, de sa traversée. "Je suis venu par la mer. Puis en voiture depuis la Libye", confie-t-il.

Le bateau était en plastique, nous étions 120. C’était dur, très dur.

Barkahd

à France 3 Paca

Barkadh ne nous dit pas combien de ses compagnons de fortune sur le bateau ont réussi à survivre. Aujourd’hui, l’homme réapprend une vie simple. Le Vileehi est pour lui comme une seconde naissance : un travail et du lien social. Un avenir tout simplement.

Samuel le survivant

A côté de lui, Samuel affiche un grand sourire. Originaire du Ghana, il a longtemps été employé sur un thonier français. Mais sa société a fait faillite. Il est aujourd’hui comme échoué à Marseille.  Même s’il est en situation régulière, la vie est décidément pour lui bien compliquée : pas de logement fixe et ni de possibilité pour l’instant de revoir sa famille.

Pourtant, c'est la personne la plus souriante du chantier. Samuel ne parle pas français. Ou si peu. Il a survécu à une chute dans l’océan et a passé plus de 10 heures dans l’eau avant que son bateau ne revienne le chercher.

Aujourd’hui, il veut en apprendre le plus possible sur les métiers de la mer. C’est déjà un pro de la soudure. Son souhait : rentrer un jour dans son pays et ouvrir un petit chantier de réparation.

"Un voilier, c'est la liberté"

Alors que la pluie se met à tomber, Maelys se met bien à l’abri au second étage. Cette Bretonne de 22 ans est en train de réparer des listons, des pièces de bois qui évitent que les bateaux ne s’abiment lorsque leurs coques rencontrent un choc.

"Moi, je voudrais m’acheter un vieux bateau. Je veux tout savoir réparer, lance-t-elle. Un voilier, c'est la liberté. C’est une maison et un moyen de déplacement."

Les vertus du "repas de la mer"

Une cloche sonne. C’est le signal du repas. Car ici, tous les midis, les salariés mangent ensemble. On appelle ça "les repas de la mer". Christophe est encadrant et c’est lui qui est en charge de cette tranche de vie.

"C’est très important, chaque midi deux salariés cuisinent avec moi, détaille-t-il. On fait les courses tous les lundis et on va acheter du poisson tous les matins. C’est aussi utile pour ceux qui ne savent pas cuisiner, cela leur apprend à être économe et à bien se nourrir."

Cela crée un moment de cohésion. On évoque les soucis, on trouve des solutions. Durant la pandémie de Covid, chacun mangeait séparément, on a bien vu la différence.

Christophe

à France 3 Paca

Au menu ce jour-là du filet de lieu, des pommes de terre sautées et une salade tunisienne avec des tomates, des oignons et de la cannelle. Une poire pour dessert et un café vide englouti et le travail peu reprendre. Pour certains des salariés en insertion, ce repas sera le seul de la journée.

"L'important, c'est de faire ensemble"

Rémy Arnaud, le directeur, a prévu une surprise pour quelques-uns des salariés. Un petit tour sur l’eau à bord du Zou Mai ("on remet ça", en provençal), une yole de bantri. Une réplique d’une embarcation de bois qui servait au XVIII siècle a débarqué les équipages. Elle se manœuvre à l’aviron ou à la voile.

"Le but n’est pas d’aller vite, mais d’arriver au bout, pointe Rémy Arnaud. C’est un symbole. L’important, c'est de faire ensemble. Peu de mots, mais pour moi tout est dit."

A chaque erreur d’un des rameurs, l’équipe entière s’arrête et les hommes ensemble reprennent la cadence. Un, deux, un deux. Très vite, le bateau s’éloigne de la côte. Personne ici ne pense plus à rien. 
Ramer et ramer encore. Les soucis sont comme restés à quai. La mer, ce jour-là, une fois encore, a réparé des âmes meurtries.

>> Retrouvez l'intégralité de ce reportage de "Vue sur mer" sur France.tv

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