"Le plus dur, c’est de voir les dégâts devant le miroir" : Lisa, jeune femme battue, raconte sa descente aux enfers

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Écrit par Laura Cadeau
Lisa* est aujourd'hui en sécurité, dans un hébergement d'urgence à Marseille.
Lisa* est aujourd'hui en sécurité, dans un hébergement d'urgence à Marseille. © F.GIROUX / FTV

C’est l’une des 43 femmes hébergées en urgence par le groupe SOS à Marseille, une structure qui accueille les personnes en grande précarité, dont celles victimes de violences conjugales. Lisa* a accepté de témoigner. Pour France 3, elle raconte les souffrances qu’elle a endurées pendant 2 ans, avant de quitter son compagnon.

La chevelure ébène coiffée d’une natte et les yeux tendres noisette, Lisa* est une belle jeune femme de 22 ans qui s’apprête à démarrer une seconde vie. Elle se tient assise sur un tapis écru aux motifs fleuris et orientaux. Dans ses bras, son fils de 10 mois. Lui est captivé par les quelques jouets qui débordent sur le sol carrelé de l’appartement.

Le teint mat et les cheveux crépus ébouriffés, Adam* se décale un moment pour laisser entrevoir le ventre arrondi de sa maman. Lisa est enceinte de 7 mois. "Un petit frère prévu pour février prochain" se réjouit-elle.  

Pourtant, derrière son sourire timide, la jeune femme se réveille tout juste d’un cauchemar. Pendant deux longues années, son compagnon et le père de ses deux enfants l’a giflée, insultée, frappée. Jusqu’à en avoir le nez cassé, la mâchoire défigurée et les dents arrachées.

Je sentais que mon corps allait me lâcher.

Lisa*, victime de violences

"Même juste des fois le fait qu’il commençait à crier, je ressentais par avance la douleur. J’étais vraiment à bout, c’est pour ça que je suis partie. Je sentais que mon corps allait me lâcher. Je ne pouvais pas tenir un mois de plus" explique Lisa, lorsque nous la rencontrons dans son logement provisoire 

Elle est aujourd’hui en sécurité grâce au groupe SOS qui l’a installée dans un hébergement d’urgence, un T2 propre et bien équipé à Marseille. À fleur de peau, elle accepte de briser le silence pour aider les autres femmes victimes de violence. Libérer la parole pour sensibiliser à la cause et déculpabiliser de la sienne.  

Une violence accrue

Son bourreau est aussi son amour de jeunesse. Perdus de vue, ils se retrouvent quelques années plus tard. Ils décident d’habiter chez les parents du jeune homme. Elle a alors 20 ans, lui 24. Très vite, Lisa tombe enceinte. Mais une première gifle et le conte de fée bascule. Lisa tombe alors dans un engrenage infernal.

On va voir les dégâts devant le miroir. Et c’est ça, le plus dur.

"C’était un garçon timide, gentil et drôle. Au fil du temps, il a changé. Il est devenu agressif, nerveux, jaloux. C’est ce qui a fait que les disputes et les violences ont démarré. Au début, après la claque, je me suis dit que ce n’était rien. Puis ça a été des coups-de-poing, des coups de pied et ça s’est empiré."

Elle marque un temps d’arrêt pour se saisir du paquet de mouchoirs à proximité. La gorge serrée, elle poursuit : "Après, on va voir les dégâts devant le miroir. Et c’est ça, le plus dur. On prend conscience que ça devient grave."  

Après les coups qui frappent, les mots doux qui caressent en surface. "Il s’excuse, pardonne-moi, je vais changer et faire des efforts. Et je t’aime. Et t’es la femme de ma vie. Mais quelques jours plus tard, ça repart", reprend-elle. Avant de le décrire comme désormais "fou" et "incontrôlable" 

Une emprise sans issue

En plus des hématomes qui recouvrent son corps, des violences psychologiques accaparent son esprit. "Il me sous-estimait, me rabaissait. Par exemple, s’il m’arrivait de bégayer, il me disait 'Tu ne sais pas parler. Tu es une handicapée'Et quand on se disputait, c’était toujours les mêmes insultes de pute et de salope. Moi, je ne disais rien, j’essayais de garder la face. Je ne voulais pas lui donner le plaisir de voir que ça me blessait." 

Même pour aller aux toilettes, il fallait que je demande la permission.

Interdiction de sortir, de se maquiller, de travailler et même d’écouter de la musique. Lisa se retrouve rapidement séquestrée et sous emprise : "Même pour aller aux toilettes, il fallait que je demande la permission. Il ne voulait pas que je croise ses parents dans le couloir. Je n’avais pas le droit de rester avec tout le monde dans le salon. Je ne sortais pas de la chambre. Et s’il dormait, il fallait que j’attende qu’il se réveille pour me réveiller tout simplement."

Lisa s’isole peu à peu de son entourage et coupe les ponts avec sa famille et ses amis, à contre cœur. D’une femme "tout le temps souriante et qui rigolait beaucoup", elle devient une femme renfermée qui perd toute confiance en elle.

On veut tellement que ça marche qu’on finit par se perdre dans tout ça.

Plusieurs fois, elle tente de partir. Plusieurs fois, elle finit par revenir. "C’est difficile parce qu’il y a le mal qu’il nous fait mais aussi les bons moments qu’on vit. Les sentiments, les enfants, tout se mélange. Et on y croit tellement, on veut tellement que ça marche qu’on finit par se perdre dans tout ça. Amoureuse, j’étais persuadée qu’il allait changer. Mais chaque fois que je lui ai pardonné, je l’ai aussitôt regretté".

Le nez cassé, elle est obligée de se rendre aux urgences pour subir une opération. L’été dernier, elle porte plainte avant de se rétracter. Une enquête pour la protection de l’enfance est lancée.  

Il m’a dit : "Je vais t’exploser en deux" 

Sa prise de conscience arrive fin octobre 2021, après deux années de calvaire. Il lui lève la main dessus, à nouveau, mais c’est le coup de trop. "Depuis ce jour-là, j’avais qu’une seule idée en tête, c’était de partir. Je me suis posée plusieurs questions, le pour et le contre. Pourquoi rester ? Pourquoi rester enfermée ? Pourquoi rester ici et subir les coups ? Alors que je pourrai avoir une vie beaucoup plus simple et normale. C’est peut-être égoïste mais j’ai pensé à moi." 

Enceinte de leur deuxième enfant, elle décide de quitter son compagnon. Le jour J, elle avoue être stressée, "en pression". "On s’était disputé pour je ne sais quelle raison. Il m’avait dit : 'Je vais t’exploser en deux'"se souvient-elle.

La jeune femme attend que Théo* parte à un rendez-vous médical pour faire son sac, prendre son fils et s’enfuir. Elle se réfugie d’abord chez une ancienne amie. Le conseil départemental la confie ensuite au groupe SOS, une structure qui accueille les personnes en situation d’exclusion et de grande précarité.

J’ai l’impression de revivre.

 Depuis 10 jours, elle a donc trouvé refuge avec Adam*, son petit garçon, dans un appartement. Sourire aux lèvres, Lisa prend ses nouveaux repères. Au-dessus de l’armoire, sa valise est défaite et rangée. Sur la table de chevet, on aperçoit un pot de beurre de cacahuète.

"Depuis que je suis ici, je me sens mieux, j’ai l’impression de revivre. Le fait juste de respirer, de voir le jour, ça change tellement la vie. Et mon moral surtout" confie-t-elle avec une voix enjouée d’un seul coup.

On discute désormais de l’arrivée de son deuxième bébé.

Anne-Claire Gueydan, assistante sociale du groupe SOS

"Son souhait premier, c’était d’être mise à l’abri et en sécurité avec son enfant. Quand elle est arrivée dans son logement, elle avait le sourire. Son enfant aussi. Elle nous dit qu’il dort mieux la nuit, qu’il n’entend plus de cris. De fait l’enfant va mieux de voir que sa maman va mieux".

"Là, on discute désormais de l’arrivée de son deuxième bébé, donc ce sont des sujets joyeux, de parler du prénom par exemple alors qu’avant elle avait du mal à parler de ça" explique Anne-Claire Gueydan, assistante sociale du groupe SOS.

Son rôle ? Accompagner des familles monoparentales avec enfants de moins de trois ans et les accueillir en urgence. Et les aider dans l’ouverture des droits aux soins l’accès aux ressources essentielles comme des colis alimentaires. Elle réoriente également les femmes battues vers des avocats spécialisés ou des partenaires comme SOS Femmes ou le centre d’information de droit des femmes.  

"Je te crois, je suis là pour t’aider"

"Notre public essentiel, ce sont des femmes précaires qui arrivent précipitamment car elles sont victimes de violences conjugales. Alors pour nous, l’écoute est fondamentale. C’est je te crois, je suis là pour t’aider."  

Cette accompagnatrice est un soutien sur lequel Lisa peut compter à tout moment : "Que ça soit pour lui montrer le CCAS du quartier pour aller faire une adresse, que ça soit pour aller faire une sortie avec elle et l’enfant..."

"Demain l’atelier avec le juriste avec d’autres mamans donc ça va être un moment convivial, de lui faire rencontrer d’autres personnes donc on propose aussi des ateliers collectifs, des sorties, pour rompre l’isolement et éviter que de cet isolement et de cette précarité sans ressource, la personne qui l’a violentée puisse rentrer à nouveau en contact avec elle", précise Anne-Claire Gueydan. 

Lisa a d’ailleurs dû changer de numéros deux fois car Théo le retrouvait à chaque fois. Depuis qu’elle est partie, le jeune homme lui a envoyé plusieurs messages sur les réseaux sociaux. "Il ne me menace pas mais me supplie plutôt de lui pardonner, de revenir et de recommencer à zéro. Mais c’est trop tard. Je suis tellement partie plusieurs fois et revenue plusieurs fois que, ça y est, je sais qu’il ne changera pas."

"Le moindre manque de respect, il ne faut pas pardonner"

Elle n’a pas peur de représailles mais culpabilise aujourd’hui de priver un père de son enfant. "Il ne le voit pas grandir comme moi je le vois grandir. Mais je me dis qu’il n’y avait pas meilleur choix à faire." 

Du haut de ses 22 ans, Lisa affiche une maturité troublante. Elle conclut avec un dernier message adressé à toutes ces femmes qui peuvent se reconnaître dans son histoire personnelle : "C’est dur car je ne vais pas me voiler la face, je l’aime toujours et ça me serre le cœur. Mais je crois qu’à partir du moment où il y a un manque de respect, même une petite insulte, il ne faut pas pardonner. Il faut partir et ne pas perdre son temps à croire qu’il changera. C’est malheureux mais je pense que des hommes comme ça resteront comme ça".  

Aujourd’hui, elle se tourne vers son avenir. Le rêve de sa vie, c’est la pâtisserie. Elle souhaite se réinsérer dans la vie professionnelle pour offrir à ses enfants une vie stable et saine. Et surtout les préserver : "Mon fils, je ne veux pas lui dire que sa mère a subi des violences. Je n’ai pas envie de lui blesser son petit cœur à lui aussi", lâche-t-elle.  

 

*Par souci d’anonymat, les prénoms ont été modifiés 

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