Marseille : chardonnerets, tortues... la traque du commerce illégal d’espèces menacées

Quatre hommes sont poursuivis pour un trafic d'espèces protégées revendues jusqu'à 1.000 euros pièce sur le marché international. Ils ont été pris en flagrant délit sur le marché aux puces de Marseille, une plaque tournante de ce trafic d'animaux vivants très lucratif. Et difficile à démanteler.

Les quatre trafiquants présumés attendaient d'être jugés depuis leur arrestation le 25 avril dernier sur le marché aux puces de Marseille, dans les quartiers Nord de la ville.

Le procès prévu ce lundi n'a pas eu lieu. La 11e chambre du tribunal correctionnel a été déclarée incompétente. Ils devront comparaître dans sept mois devant la 6e chambre, compétente en matière environnementale. 

Ils sont poursuivis pour "détention, transport et mise en vente non autorisée d'espèce animale". En l'occurence des chardonnerets élégants (Carduelis carduelis), une espèce sur le déclin, protégée par la convention CITES sur le commerce international de la faune sauvage.

En France, on estime que sa population a diminué de près de 40 % sur ces dix dernières années. Il est désormais classé dans la catégorie "Vulnérable". Au Maroc et en Algérie, il est menacé de disparition.

Son plumage somptueux haut en couleur et son chant mélodieux font du petit passereau, un "produit" très recherché au marché international, notamment par des amateurs de concours de chant et de beauté. Il se revend entre 150 et 1.000 euros sous le manteau. 

D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), des milliers de ces oiseaux seraient capturés chaque année.

Des petits trafics qui rapportent beaucoup

Le trafic d'animaux sauvages est l'un des cinq plus lucratifs au monde après la drogue, la contrefaçon, le trafic d'êtres humains et les armes.

Le commerce illégal d’espèces sauvages menacées rapporte chaque année entre 7 et 23 milliards de dollars selon les ONG WWF et TRAFFIC, qui oeuvrent conjointement depuis 2014 contre la criminalité organisée liée aux espèces menacées. Selon certains experts, les profits augmenteraient de 4 à 5 % par an.

La France est "l'un des trois premiers pays importateurs d'espèces sauvages en Europe", "avec plus de 28 millions de spécimens importés entre 2008 et 2017" , affirment WWF et TRAFFIC.  Il s'agit à la fois des animaux vivants, morts ou des parties ou produits d'animaux (plume, écaille, bile, peau...) et des plantes. 

Si le plus gros du business porte sur les parties d'animaux auxquels on prête des vertus thérapeutiques dans certains pays, le commerce d'animaux sauvages "de compagnie" représente aussi un beau morceau du gâteau.

Une vingtaine de saisie par an sur le port

Le port est l'une des portes d'entrée privilégiées de ces importations illicites. Entre 2019 et 2021, les douanes ont saisi une centaine d'animaux vivants : 4 perroquets en provenance de Tunisie et Algérie, 17 chardonnerets d'Algérie, 78 tortues grecques ou lépreuses de Tunisie et d'Algérie.

Les animaux voyagent à bord des bateaux, souvent dans des conditions effroyables, le plus souvent cachés dans des voitures. "Nos principaux objectifs sont les stupéfiants, le tabac, les armes, mais la convention CITES fait partie de nos cinq priorités", assure Denis Terribile, chef de service de la brigade des douanes du port.

A quelques minutes à vol d'oiseaux des quais de débarquement, le marché aux puces des Arnavaux, dans le 15e arrondissement, est devenu une plaque tournante de ces trafics d'animaux. 

Dans ce grand bazar des quartiers Nord, on trouve de tout pour trois fois rien, du légal et du moins légal.

Des tortues au marché aux Puces

En 2014, une centaine d'animaux d'espèces protégées ont été saisis un dimanche aux Puces des Arnavaux pour une valeur marchande estimée à plus de 15.000 €. 77 chardonnerets, un Ara bleu et 24 tortues (23 Grecques et une tortue de Hermann).

Lors de ce coup de filet, sept personnes ont été interpellées et... verbalisées. L'avocat marseillais Benoît Candon avait initié cette opération au nom de l'Association pour la Protection des Animaux sauvages (ASPAS) en allant filmé lui -même les transactions qui se font en plein jour sur le marché.

La revendeuse lui expliquait ainsi qu'elle recevait les chardonnerets "de Tunis tous les jeudis à la descente du bateau".

"Ce qui est frustrant dans ces affaires, c'est qu'on n'attrape que les revendeurs... ces chardonnerets viennent du Maghreb,il faudrait arriver à attraper les "grossistes" à la sortie du bateau, ce serait autrement plus efficace", estime-t-il.

"Ceux qui se font attraper, ils n'en ont pas beaucoup, on en est pas les mettre en prison pour ça, sauf des cas de récidive", ajoute l'avocat.

L'association s'était aussi mobilisée pour les tortues terrestres qui se vendent au grand jour sur ce marché en toute illégalité, comme Benoit Candon le montre dans cette vidéo.

L'adresse est connue des acheteurs peu scrupuleux. À tel point que dans son film "BAC Nord", Cédric Jimenez met en scène ses baqueux marseillais interpellant sur le fait des vendeurs à la sauvette avec des dizaines de tortues d'Hermann. Lesquels s'en tireront finalement à bon compte, avec un sermon. 

La tortue d'Hermann, dont les derniers noyaux de population à l'état sauvage se concentrent dans le Var et en Corse, est soit prélevée dans la nature ou achetée un ou deux euros en Afrique du Nord pour être monnayée autour de 50 euros au marché noir. . 

Sept ans après rien n'a changé. Les trafics continuent et ne se limitent pas aux oiseaux chanteurs.

Au début du mois de septembre, c'est un tamarin à tête de lion dorée, qui a été retrouvé près du marché aux Puces, dont il s'était probablement échappé. La valeur de ce petit singe docile originaire du Brésil est évaluée entre 20.000 et 50.000 euros sur le marché noir.

À grande échelle, pour ceux qui organisent ce trafic d'animaux sauvages, c'est très lucratif et finalement peu risqué si on compare les peines encourues à celles d'autres trafics relevant de la criminalité organisée. En France, il leur en coûtera une amende de 150.000 euros et trois ans de prison, sept ans au mieux si le délit est commis en bande organisée. 

Le trafic illégal d'animaux sauvages ne se limite pas aux petites espèces d'animaux. En 2019, six bébés fauves ont été saisis par les douanes en Paca.

Le sort de Cersei avait beaucoup ému le public. La jeune lionne avait été découverte dans un garage à Marseille. Pour elle, l'histoire se finit bien. Elle vit aujourd'hui parmi les siens dans une réserve en Afrique du Sud.

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