VERIFICATION. Covid 19 : Didier Raoult a-t-il vraiment affirmé que le gel hydroalcoolique ne servait à rien ?

Plusieurs médias ont fait écho d'une interview du directeur de l’IHU Méditerranée, diffusée samedi soir sur France 2, dans laquelle il aurait affirmé que le gel hydroalcoolique ne servait "à rien". Mais la déclaration de Didier Raoult est trop catégorique et peut prêter à confusion.
Stock de gels hydro alcooliques
Stock de gels hydro alcooliques © Jean-Marc Loos/MaxPPP
Nouveau débat autour de Didier Raoult. Interviewé pour l'émission de Laurent Ruquier "Presqu'en direct", diffusée samedi 7 novembre sur France 2, le directeur de l’IHU Méditerranée a assuré que pour lutter contre l'épidémie de coronavirus "le gel ne sert à rien. C’est l’alcool…" Une sortie suffisante pour de nouveau faire parler de lui dans certains médias mais aussi dans l'émission "Touche pas mon poste".
 
Mais le directeur de l’IHU Méditerranée a-t-il raison de se montrer aussi catégorique ?

La transmission par aérosols n'est pas à négliger

Tout d'abord, il faut reprendre l'ensemble de la séquence. Au cours de cette émission, Didier Raoult commence par rappeler sa conviction que "la contamination des infections respiratoires se fait majoritairement par les mains", rajoutant que "c'est une chose que l’on connaît depuis une quinzaine d’années. Si vous toussez c'est extrêmement faible." Une affirmation discutée car de récentes études, comme celles des centres américains de prévention et de lutte contre les maladies (CDC) ont reconnu (lien en anglais) la transmission par aérosols comme l'un des trois modes d'infection au virus Sars-CoV-2, en plus des gouttelettes respiratoires et du contact avec une personne ou une surface contaminée. Une hypothèse confirmée aussi par l'OMS.

Reste qu'il est difficile aujourd'hui de connaître la part des contaminations liée aux aérosols et non aux gouttelettes de plus grande taille. "Des arguments expérimentaux suggèrent une transmission du coronavirus par aérosols, mais on ne connaît pas sa part par rapport aux gouttelettes et aux contacts avec les mains, explique Jean-Christophe Lucet, chef de service à l'hôpital Bichat à franceinfo. Ce n'est probablement pas une part importante, mais on ne peut pas dire que ça n'existe pas."

L'importance du dosage de l'alcool

Se basant sur sa conviction, Didier Raoult estime ainsi qu'il faut donc se concentrer sur le lavage des mains qu'il estime prioritaire. Mais alors que Laurent Ruquier évoque l'utilisation du gel hydroalcoolique, le professeur tranche en assurant que "le gel ne sert à rien. C’est l’alcool…" L'infectiologue marseillais précise qu'il faut un alcool à 70 degrés, dont la préparation avec de l’eau doit rester simple et efficace, à ses yeux. "Il y avait encore une folie de l’OMS qui disait qu’il fallait aussi de l’eau oxygénée, un peu d’alcool, de la gélatine…", a-t-il poursuivi.

Avec tout ça, on complexifie, ça devient des produits qui sont vendus… alors qu’il suffit de foutre de l’alcool dans l’eau et puis ça suffit.

Pr Didier Raoult, directeur IHU Méditerranée


"Didier Raoult veut juste rappeler que c’est l’alcool qui agit, précise le Pr Philippe Brouqui, directeur médical de l’IHU Méditerranée, et spécialiste des maladies nosocomiales. Plus précisément, il faut de l’éthanol ou de l’alcool isopropylique à 70 degrés. Ces deux alcools sont très efficaces sur les bactéries, mais aussi sur les virus comme les SARS, ou ceux de la fièvre hémorragique virale dûe à l’Ebola." Rappelons que face à l'épidémie, le lavage des mains avec du gel hydroalcoolique, quand du savon n'est pas disponible, fait partie des gestes barrières jugés efficaces par le ministère de la Santé, mais aussi par l'ANSM, l'agence nationale du médicament, et l'OMS.

Des normes pour la sécurité de tous

En revanche, il n'existe pas de formule standard pour la fabrication de gel hydroalcoolique. "Les volumes d'alcool dépendent du type d'alcool choisi : éthanol, isopropanol, alcool absolu..., explique le Yves Touboul, docteur en pharmacie. La manière d'utiliser le gel compte beaucoup aussi. C'est pour cela que chaque formule est liée au type d'utilisation".

Par exemple, il est recommandé pour certains gels, de se frotter les mains pendant au moins 30 secondes. La formule choisie doit permettre à l'alcool de ne pas s'évaporer trop vite. Pour y voir plus clair, l'Union européenne a instauré des règles sanitaires précises. La norme EN1275 garantie l'efficacité des gels contre les champignons ; la norme EN1040 contre les bactéries. Celle qui intéresse le coronavirus est la norme EN 14476.

Cette garantie virucide doit apparaître sur les étiquettes des flacons de gels hydroalcooliques vendus pour se prémunir du coronavirus. Si cela n'est pas le cas, le fabriquant doit citer l'arrêté du 21 mars, qui régit la mise sur le marché des "biocides désinfectants pour l'hygiène humaine". Cet arrêté, établi au début de l'épidémie, a permis de poser rapidement un cadre réglementaire pour la fabrication des gels.

Au printemps dernier, lorsque les Français ont manqué de solution hydroalcoolique, tous types de produits sont arrivés sur le marché, et tous ne correspondaient pas aux normes. Certains étaient composés à partir d’alcool de 35% seulement…"Nous avons même proposé aux citoyens de fabriquer eux-mêmes leur gel en suivant les recommandations de l’OMS", raconte Odile Leturc, responsable de la communication de l’association Que Choisir ? 13.

Aujourd’hui, il n’y a plus pénurie de solutions hydroalcooliques, et la fabrication artisanale n’est plus nécessaire à tous. Toutefois, il est toujours bon de vérifier la composition des flacons.

Des adjuvants inutiles ?

Car la présence dans les gels de certains adjuvants n'est en revanche pas essentielle à leur qualité virucide. "Le gel hydroalcoolique dépend de la réglementation des biocides à usage humain, c’est-à-dire qui tuent le vivant, estime le docteur en pharmacie Yves Touboul. Rajouter des adjuvants, comme certaines huiles essentielles, non nécessaires à l'efficacité du produit, c’est passer à un but marketing. Or l'usage d'un gel hydroalcoolique n'est pas anodin".

D'autant que comme le rappelle  la docteur Marie-Christine Ferrier-Le Bouedec, "il y a des problèmes de formulation des gels hydroalcooliques. La majorité de ces gels ne contiennent que de l’alcool, du glycérol, détaille auprès de France 3 la dermato-allergologue au CHU de Clermont-Ferrand. Mais certains vont avoir une composition plus complexe et vont être notamment parfumés. Il y a un risque d’allergie de contact au parfum, d’eczéma de contact, de photosensibilisation infiniment plus rare."

Plusieurs produits déjà retirés du marché

L’association de consommateurs Que Choisir ? veille au grain. Plusieurs sociétés ont été amenées récemment à rappeler leurs produits, pour des raisons de santé ou de sécurité. "Le mois dernier, nous avons conduit une entreprise à rappeler son gel hydroalcoolique car sa teneur en éthanol était insuffisante pour assurer une véritable action antivirale et antibactérienne", raconte Odile Leturc.

La direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a également épinglé plusieurs autres produits il y a quelques semaines, dont le gel Ydby (100ml) dont la teneur était "insuffisante en éthanol pour assurer une asepsie satisfaisante".
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société économie