"C'était Titanic !" : le témoignage de l'homme qui a sauvé 250 personnes sur son bateau lors de l'incendie de Martigues

Dans la soirée du mardi 4 août 2020, alors que le feu ravage deux campings à Martigues, un plaisancier se porte volontaire pour secourir en bateau des vacanciers coincés entre les flammes et la mer. Il témoigne. 
Pris au piège par les flammes, les vacanciers ont été évacués par la mer.
Pris au piège par les flammes, les vacanciers ont été évacués par la mer. © Police Nationale 13
Philippe n’a pas hésité une seconde. Dans la soirée du 4 août, alors qu’un violent incendie ravage des centaines d’hectares à Martigues, ce plaisancier de 57 ans se trouve à Sausset-les-Pins quand des policiers viennent chercher du renfort. 

Les routes pour rentrer chez lui étant coupées à cause du feu, Philippe avait prévu de dormir sur son voilier. Mais sa nuit va prendre une toute autre tournure. 

Il accepte immédiatement de prêter main forte avec son bateau. "Il a tout lâché sans aucune hésitation. C’est ce qu'on appelle un héros du quotidien", relate un membre de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP 13).

Après un rapide coup de fil à son épouse, il embarque un officier de police de l’état-major sur son semi-rigide de cinq mètres 50 et suit les instructions. 

"Je n’ai pas une âme de sauveteur, je ne savais pas ce qu’on allait faire. Je ne m’attendais pas à ça", témoigne le Martingal à l’accent chantant.
Les pompiers luttent toujours et ont lutté toute la nuit contre ce terrible incendie.
Les pompiers luttent toujours et ont lutté toute la nuit contre ce terrible incendie. © Pompiers du Var

250 personnes prises au piège sur les rochers 

L’incendie évolue vite et menace les deux campings du coin : le Tamaris et Lou Cigalou. Les pompiers donnent alors comme consigne aux vacanciers de se rendre sur les plages, seuls endroits où ils peuvent être en sécurité.

La plupart accèdent à la plage du port des Tamaris, sans grand risque. Mais une partie d’entre eux, environ 250 campeurs, se retrouvent de l’autre côté de l’anse. "Cette plage-là n’était pas sécure, mais on ne pouvait pas le savoir", explique la DDSP. Sur ce bout de plage, pas de ponton pour être évacué. Des femmes, des hommes, des enfants et des personnes âgées ou handicapées se retrouvent piégés entre les flammes et les rochers.

"Il y a péril", signalent les six policiers de la compagnie de sécurisation et d’intervention qui se trouvent alors avec eux.

Le semi-rigide de Philippe se rapproche, mais la situation est critique. "Il y avait énormément de fumée, des flammèches qui tombaient dans l’eau. La mer était déchaînée, il y avait 35 nœuds de vent et de très fortes rafales"

Les bateaux de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) et de la gendarmerie maritime sont là mais trop gros et ne peuvent approcher de la côté où se trouvent les civils à secourir.

Philippe et le policier de l’état-major commencent alors à embarquer des gens pour les amener sur les bateaux de la SNSM, qui les amènent ensuite en sécurité à Carro. Une noria se met en place.

"Les femmes et les enfants d’abord"

Philippe assiste à une scène "dantesque" : "C’était Titanic. Les gens dans l’eau, affolés, tentaient de monter à bord en même temps", décrit celui qui connaît bien la mer, "mais pas dans ces conditions".

"Il y avait des gamins dans l’eau, des flammes derrière. C’était l’apocalypse".

Le bateau ne peut accoster à cause des rochers et des vagues. La zone est très dangereuse. "Les gens étaient chargés sur le bateau comme on pouvait parce que tout le monde était dans l’eau jusqu’à la taille voire parfois totalement immergé", décrit la DDSP.

Des marins-pompiers à l’eau "jettent" alors les personnes sur le bateau pour les mettre en sécurité.L’officier de police présent avec Philippe sur le bateau doit gérer la panique. "On a été obligés de faire des choix : les femmes et les enfants d’abord, après ce n’a été que les enfants. Vous imaginez les mamans paniquées, les cris, les gens qui faisaient des malaises, la peur, la fumée surtout et plein d’étincelles partout qui tombaient sur les gens dans la nuit noire"

Après un premier voyage, Philippe se demande s’il faut y retourner : "C’était la guerre". Mais une osmose s'est créée avec le policier à bord de son bateau. Il décide de ne pas le laisser tomber. 

"Il a tout organisé, il était pragmatique, il avait du recul, du sang-froid, il me mettait en confiance. Moi je ne faisais que conduire le bateau", explique Philippe. 

Prends mon fils s’il te plaît, mets-le en sécurité.

Son rôle est pourtant déterminant et Philippe met sa vie en danger à de nombreuses reprises. Malgré la fumée et la mer déchaînée, il parvient à faire des allers-retours sans chavirer.

Son bateau est prévu pour transporter sept ou huit personnes, ce soir-là, ils étaient parfois 25 accrochés aux boudins.

"Ce n'était pas évident de refuser des gens", dit-il avec le recul. Il se souvient d’un homme d’une quarantaine d’années qui, dans la panique, lui a tendu son enfant : "Prends mon fils s’il te plaît, mets-le en sécurité".

Le bateau, mal équilibré, prend l’eau, Philippe sait quand accélérer pour évacuer le surplus. Il envisage évidemment le pire, si le bateau se retourne. "Ça aurait été dramatique pour certaines personnes".

Je n’ai pas le sentiment d’être un héros. Je pense que tout le monde aurait fait comme moi.

Philippe

"Je n’ai rien fait de particulier", soutient Philippe. Il préfère évoquer le professionnalisme des policiers, marins-pompiers et gendarmes sur place.

"Ces mecs-là, ce soir-là, ils ont été humains, bienveillants, au service des citoyens. Ils ont eu les mots pour me mettre en confiance, je me suis mis sous leur responsabilité".

"Je n’ai pas le sentiment d’être un hérosJe pense que tout le monde aurait fait comme moi. On fait ce qu’on peut, déclare le père de famille. J’ai eu parfois peur, mais je n’ai pas pensé à la mort. Sinon je ne serais pas resté".

Philippe et l’officier de l’état-major sont ensuite rejoints par des bateaux de la SNSM, des pilotes du port, et des Marins-pompiers. Tout le monde finit par être mis en sécurité."Si tous ces intervenants n’avaient pas été là, on aurait eu très probablement un bilan fort différent de celui qu’on a eu, rapporte la DDSP. Des intoxications très fortes, des gros, gros soucis…".

Des souvenirs gravés

Au lendemain de cette nuit dantesque, Philippe a retrouvé son fils de 17 ans pour faire du vélo à Vars. Il lui a tout raconté. "Il m’a dit qu’il aurait aimé être là", raconte le père qui ne réalise pas encore très bien ce qu'il a fait.  

De retour à Martigues, Philippe s’apprête à retourner voir son bateau, abîmé sur les rochers le soir de l’incendie. Mais cela ne l’inquiète pas. 

"Les regards que j’ai croisés sur mon bateau, quand j’aidais ces personnes, c’est beaucoup plus cher que le prix du bateau. Ces regards-là, les gens qui vous disent merci… Je ne l’oublierai pas".
 
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