"On a dit à mon père qu'il était fou" : dans les Hautes-Alpes, les vins de montagne renaissent grâce au changement climatique

Cinq vins des Hautes-Alpes ont été distingués au Concours Général Agricole du 60ᵉ Salon de l’Agriculture, une belle reconnaissance pour ce "micro-vignoble", qui présente aussi de bons atouts pour l'avenir, face aux enjeux du réchauffement climatique.

Olivier Ricard ne sait plus où donner de la tête. Depuis que ses vins ont reçu la consécration du Concours Général Agricole ce week-end, les visiteurs du Salon de l'Agriculture se pressent sur son stand pour y goûter. Le Domaine de Tresbaudon a raflé quatre médailles, trois en or pour son rosé millésime 2023, son rouge M de Manon et son blanc en cépage Viognier. Quant à son Muscat de Tonin, il a décroché l'argent. 

Olivier Ricard n'attire pas que les amateurs de vins. Les vignerons des autres stands viennent aussi admirer ses médailles. "Ils goûtent et ils sont bluffés, ils disent 'on est surpris que vous arriviez à faire ces vins-là dans les Hautes-Alpes", raconte le multi-médaillé. Ces vins "atypiques" plaisent parce qu'ils ont "une belle fraîcheur et une belle minéralité", "une finesse qu'on a presque du mal à trouver ailleurs", estime Olivier Ricard.

Le triplé gagnant du domaine de Tresbaudon est une nouvelle fois la preuve que le vignoble montagnard a acquis leurs lettres de noblesse.

Un petit vignoble qui monte

Ces vins montagnards sont le fruit de vignes qui poussent entre 600 et 1000 mètres, sous le soleil de Provence. Un terroir singulier longtemps jugé peu propice pour produire des vins qualitatifs. Mais les choses changent, car contre toute attente, ces vins profitent du contexte climatique.

"Le changement climatique nous sert dans ce combat, parce qu'avec l'altitude, et du soleil la journée, on a de fortes amplitudes thermiques, et du coup ça permet de garder de la fraîcheur dans les vins, ce qui est recherché aujourd'hui", souligne Laëticia Allemand, secrétaire du syndicat des vignerons des Hautes-Alpes. 

Ces conditions particulières donnent des vins de montagne, légers, "alcooleux", très en phase avec la tendance de consommateurs en quête de vins plus fins et plus digestes.

Ce micro-vignoble à l'échelle mondiale comptait cinq vignerons il y a quelques années en arrière. Aujourd'hui, ils sont 11 domaines rassemblés sous l'appellation "IGP Vins des Hautes-Alpes" produisant 137 hectares, souvent en agriculture biologique. Avec ses presque 40 hectares, le domaine Tresbaudon est le plus important, les autres tournant autour d'une dizaine tout au plus.

Des vignerons "pionniers"

"Notre originalité est liée au vignoble, à l'énergie qu'il faut y mettre, il y a un côté pionnier, chacun amène sa petite modernité", estime Michaël Olivon, ex-consultant œnologue, qui s'est lancé dans l'aventure en 2019, dans la vallée de l'Embrunais. En 2003, ce n'était que de la viticulture familiale, de consommation vivrière, sans but commercial, rappelle-t-il. Pourquoi ce choix ? "Parce que les Hautes-Alpes et notamment le nord de la vallée de la Durance répondent complètement aux enjeux climatiques de demain, en faisant des vins moins alcoolisés".

Michaël Olivon travaille le pinot et le savagnin avec la volonté de "valoriser" des cépages "qui répondent aux enjeux de demain", en particulier la sécheresse. Le vigneron se dit aujourd'hui "surpris" de la qualité obtenue qui lui permettent de vendre ses bouteilles entre 17 et 21 euros, fier de voir son vin sur des "tables étoilées" ou de vendre à l'export, à des clients aux Etats-Unis. "Ce qu'il y a dans le verre ne trompe pas, l'intérêt qu'il y a aujourd'hui pour les vins des Hautes-Alpes n'est pas né d'une originalité folklorique, il est le fruit de notre travail, dans les pas de ceux qui étaient avant nous". 

Le pari réussi du "Mollard"

En France, on compte environ 400 cépages, dont seulement un tiers sont produits, les autres étant jugés pas assez rentables. Quand dans les années 90, Marc Allemand, le père de Laëticia, a décidé d'exhumer le Mollard, un cépage qu'on ne trouve que dans ce département, personne n'y croyait. "On lui a dit, tu es fou, il faudrait l'arracher et se tourner vers les cépages internationaux", il se souvient sa fille.

Contre l'avis de tous, le vigneron a réimplanté le Mollard sur les terres familiales à Théüs, dans les années 2000. Un pari réussi. Ces cépages anciens endémiques résistent bien aux maladies et aux climats locaux. Ils se sont avérés aussi "très résistants" face à une météo de plus en plus capricieuse. Un des atouts de ce "petit montagnard" est que sa végétation sort tardivement. "Or les hivers sont de plus en plus chauds, la végétation sort de plus en plus tôt, et quand on a le coup de gel qu'on a toujours au printemps, certains cépages plus précoces comme le Chardonnay sont très sensibles et le Mollard lui résiste bien mieux", explique Laëticia Allemand.  

Une terre de vignoble "émergente"

Les vins des Hautes-Alpes ont une carte à jouer pour l'avenir et les Hautes-Alpes sont désormais considérées comme une terre de vignoble "émergente". Du fait du réchauffement climatique, les experts prédisent que les paysages viticoles vont changer dans les prochaines décennies. Dans les régions les plus menacées, certains vignerons anticipent d'ailleurs déjà ces changements. Ainsi, il n'est pas rare que des Champenois ou des exploitants d'autres régions viticoles visitent le domaine Allemand et demandent le prix de la vigne dans la région. Ou si le domaine pourrait être un jour à vendre... "On sent que ça suscite l'intérêt de grandes régions viticoles ou de gens qui ont de grands domaines dans d'autres régions et qui, pour l'avenir, pensent à délocaliser une partie de leur production à la montagne ou à avoir des exploitations "bis", ça montre un intérêt qui n'était pas perceptible il y a 10 ans ", conclut-elle.