RENCONTRE. Yann Arthus-Bertrand, nous parle de l'urgence climatique et de sa mission écologique

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Écrit par Karen Cassuto

Une équipe de France 3 PACA a rencontré le photographe, réalisateur, président de la fondation GoodPlanet et surtout militant écologiste Yann Arthus-Bertrand lors d'une conférence dans le Var. Entretien.

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Yann Arthus-Bertrand était à Tourves dans le Var il y a quelques jours. Le photographe était l'invité d'une conférence sur le thème de l'urgence climatique. C'est en tant que président de la fondation GoodPlanet, cette ONG ayant pour mission de « placer l’écologie au cœur des consciences et de susciter l’envie d’agir concrètement pour la terre et ses habitants » qu'il est intervenu.

À cette occasion, il s'est confié aux journalistes Ali Martiniky et Alexandre Affergan, de France 3 PACA, autour de la question de l'urgence climatique

La lutte pour le climat est-elle une mission impossible ?

"Les hommes politiques n’ont pas le mandat de leurs électeurs pour changer les choses. Quand il y a l’arrivée de la coupe du monde on est deux millions dans la rue, quand il y a une marche pour le climat, on est 35 000 à défiler à Paris.

Donc, je crois qu’on n’a pas pris conscience que marcher pour le climat ce n’est pas marcher pour une idée, c’est marcher pour ta vie et pour ceux que tu aimes. Aujourd’hui, le dernier rapport du GIEC est tellement inquiétant : ils estiment qu’on a trois ans pour changer les choses. On ne va jamais y arriver. L’idée, d’après un brillant chercheur, c’est qu’il faudrait chaque année consommer 5% d’énergies fossiles en moins. C’est quand même compliqué parce que tout ce qui est autour de nous est plein de carbone. Tout ce que nous consommons, tes habits, ta bagnole, ta vie entière c’est que du carbone aujourd’hui. Et donc comment arriver à vivre d’une façon moins carbonée, avec moins d’énergies fossiles ? C’est assez compliqué. C’est une vraie révolution, une vraie révolution presque spirituelle.

C’est se demander : « Qu’est-ce que moi, je peux faire ? » Il ne faut peut-être pas attendre de savoir ce que fait le voisin".

Les jeunes militants sont-ils vecteurs d’un espoir positif ?

"Il y a une chose énorme qui est en train de se passer avec les jeunes entre 20 et 25 ans.

Les ingénieurs, ceux qui sortent des grandes écoles, tous, tous les jeunes ont pris conscience de la situation. Je suis étonné chaque fois que je parle à des jeunes de voir le nombre d’entre eux qui sont végétariens, qui ne prennent plus l’avion, qui connaissent les chiffres du GIEC, qui savent encore mieux que moi ce qui est en train de se passer.

Et je pense qu’aujourd’hui il y a une véritable prise de conscience mais tout est dans les actes. Je pense qu’agir rend heureux. Et que tout ce qu’on fait pour protéger la vie sur terre est très important".

Que dites-vous à ceux qui n’ont toujours pas pris conscience de la situation ?

"Les scientifiques nous parlent de la 6e extinction sur terre ! Mais ça veut dire quoi ça ? C’est la mort des gens que tu aimes, c’est la mort de tes enfants, de tes petits enfants, c’est ça qui est invraisemblable. Et moi, je ne pensais pas qu’à 76 ans je verrais de mes yeux le changement climatique.

Les chaleurs qu’il y a au Pakistan et en Inde en ce moment, la fonte des glaces… On est dans une espèce de déni collectif, on ne veut pas croire ce que l’on sait. Maintenant il faut y croire jusqu’au bout, croire qu’on peut vraiment changer. Je pense qu’il n’y a rien de plus beau que d’essayer de convaincre sur une cause que tu crois importante.

Donc, c’est ce que j’essaie de faire. On est des millions à essayer de le faire, je ne suis pas le seul, mais j’ai la sensation que c’est presque ma mission et mon devoir de le faire".

Comment définissez-vous votre métier, quelle est votre mission ?

"Mon métier c’est d’essayer de faire comprendre ce qui est en train de se passer, c’est d’essayer de le raconter à travers ma vie d’écolo.

J’ai commencé quand j’avais 20 ans à m’intéresser aux animaux, j’en ai 76 et le monde a énormément évolué. J’essaie de raconter comment j’ai étudié les lions, j’ai fait le Paris-Dakar, j’ai fait « La terre vue du ciel », j’ai fait des émissions de télé, j’ai fait « Home », j’ai fait « Human », comment toutes ces aventures m’ont complètement transformé et aujourd’hui je parle peut-être plus d’amour que de catastrophe. (…)

Il y a beaucoup de gens encore plus radicaux que moi. Je suis toujours étonné de notre incapacité à réagir. Là on parle de la vie sur terre, on ne parle pas d’un petit truc ! Moi ça fait 50 ans que ça me passionne, que je ne lis que des choses là-dessus, que je ne fais que des films là-dessus donc je suis peut-être un peu plus impliqué et un plus inquiet.

Je pense que mon rôle c’est d’essayer de faire comprendre aux autres qu’on a tous le choix. On vit dans la banalité du mal : on mange de la viande industrielle, on prend l’avion, on prend nos voitures. Je ne suis pas plus exemplaire que les autres mais est-ce qu’on ne pourrait pas être plus dans la banalité du bien ?"  

Le combat n’est-il pas davantage à mener auprès des industriels ?

"Je pense que nous sommes les entreprises, nous sommes l’Etat et nous sommes des citoyens. Et qu’on a une responsabilité. L’entreprise qui pollue si on ne lui achète pas ses produits elle ne vivra pas. Et aujourd’hui toutes les entreprises sont en train de réfléchir à ça : comment garder des clients si ce que l’on vend n’est pas vertueux et même comment trouver des employés ? La recherche des sens aujourd’hui est extrêmement demandée chez les jeunes".

Pensez-vous que la crise sanitaire et les confinements ont éveillé les consciences ?

"La vie a repris. Je pense que la recherche de sens nous a fait comprendre nos vies. Regardez tous ces gens qui ne trouvent plus personne pour travailler dans les restaurants. Tous les métiers qui n’étaient pas intéressants, les gens ont du mal à trouver. Je pense que c’est tellement important dans sa vie d’avoir un métier utile aux autres".

Vous parlez justement de métiers « utiles aux autres » dans votre prochain film, racontez-nous :

"Je suis en train de faire un film qui s’appelle « France une histoire d’amour » et je vais à la rencontre de tous les gens qui font pour les autres : les maires, les associations de réfugiés, les paysans… C’est passionnant !

Il y a énormément de gens qui font et il faut les mettre en exemple pour qu’on ait envie de les suivre. J’étais pendant très longtemps à la recherche de la beauté du monde. Mais c’est quoi la beauté en fin de compte ? La beauté bien sûr c’est un glacier, un arbre, un coucher de soleil, les animaux, c’est magnifique !

Mais pour moi la vraie beauté c’est les gens qui font, c’est les gens qui donnent, c’est les gens qui partagent et cette beauté s’appelle l’amour tout simplement. Et aujourd’hui je parle énormément de ce sentiment qu’on a tous en nous d’empathie envers les autres, de bienveillance, cette réflexion qu’on a : est-ce qu’on aime assez la vie autour de nous pour la détruire comme ça tout simplement ?"