Témoignages. Présidentielle 2022 : comment vivre dans le rural sans médecins ni offre de soins ?

Dans le sud du Vaucluse, en plein coeur du Luberon, la désertification médicale frappe de plein fouet les villages de l’ancien canton de Cadenet. Un territoire carte-postale prisé des touristes mais qui ne séduit plus les professionnels de santé. Dans le cadre de l'opération Ma France 2022, nous sommes partis à la rencontre de ceux qui subissent cette pénurie.

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"La dernière fois que j’ai voulu prendre un rendez-vous chez mon médecin, la secrétaire m’a annoncé un mois et demi d’attente". Debout derrière ses boites d’œufs au marché de Lauris, Rosanne me raconte son "parcours du combattant" pour être soignée. "Les spécialistes c’est encore pire".

Il y a quelques semaines, l’agricultrice a souffert d’une rage de dent qui s’est transformée en pulpite. "J’ai dû appeler tous les dentistes de la région en disant que c’était une urgence vitale avant d’être prise". A 52 ans, Rosanne n’a pas vu de gynécologue depuis six ans. "De la négligence totale", elle en est bien consciente.

La brume a du mal à se dissiper en ce matin glacé de janvier. Sur la place du marché, les Laurisiens s’échangent leurs meilleurs vœux, le sourire au coin des yeux. "Et la santé surtout !". A condition d'y avoir accès. La nouvelle année marque un peu plus la désertification médicale sur ce territoire du sud du Vaucluse.

7 médecins pour 18.000 habitants en 2025

"Améliorer la médecine de proximité pour désengorger les urgences", est l’une des propositions les plus populaires qui ressort de la grande consultation Ma France 2022. A Lauris, ils n'étaient que trois médecins généralistes il y a quelques semaines.

Depuis le 1er janvier 2022, ils ne sont plus que deux pour un peu moins de 4.000 habitants. Environ 1.500 personnes se retrouvent donc sans médecin traitant. Sur tout le canton de Cadenet, les projections indiquent qu’il ne restera que 7 médecins pour 18.000 habitants en 2025.

Une situation qui inquiète Annick, 67 ans. Je la croise devant des tourtons tout frais, un stand plus loin. Son médecin n'a été remplacé qu'au bout de deux ans. "Si un jour il nous arrive quelque chose de grave, est-ce qu’on va bien s’occuper de nous ?"

Christian Pellissier, vaillant derrière son petit stand d’agrumes, courges et épinards, lui, ne se projette pas si loin. "Pour l’instant", il peut se rendre chez son médecin à Cadenet, son ophtalmologue à Mérindol, son cardiologue à Pertuis. "Tant qu’on peut se déplacer ça va", m’assure-t-il, philosophe.

Christian souffre d’une fibrose pulmonaire, "c’est un peu le cancer, quoi", résume-t-il. Et bientôt, son médecin va partir à la retraite. Mais ce n’est pas tout de suite. Alors "ce n’est pas embêtant". Il sourit, encore, et me tend un citron doux, comme son regard. Il l’a choisi avec soin, de sa large main burinée et rougie par le froid.

Témoignage de Christian Pellissier, habitant de Lauris. ©Alison Gérand

De son côté, Patrick, 68 ans, pointe autre aspect de la désertification médicale : l'éloignement des hôpitaux.

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Patrick, habitant de Lauris, nous explique le problème d'accès aux soins hospitaliers. ©Alison Gérard

La question de l’hôpital est un sujet sensible à Lauris. Le maire, André Rousset, se mobilise depuis plusieurs années contre la fermeture du site de Roquefraîche, sur les hauteurs de la commune.

Fermeture programmée de l'hôpital de Lauris 

Actuellement, l’hôpital est un centre de pneumologie et de rééducation respiratoire. Il compte également un Ehpad, ainsi qu’un service de balnéothérapie "tout neuf".

Malgré les différentes actions d'André Rousset pour interpeller le gouvernement, le sort de Roquefraîche semble irrévocable. L’Agence régionale de santé (ARS) a pris la décision de fermer le site en 2024. Les activités du centre sont vouées à être transférées au Centre hospitalier intercommunal (CHI) de Cavaillon. A 30 minutes en voiture.

"C’est le seul établissement de la région qui fait de la rééducation respiratoire, s'indigne l’élu. C’est très utile en cette période de pandémie, notamment pour les post-covid long. C’est le premier employeur de Lauris. Mais c’est surtout une structure familiale. Les gens d’ici ils aiment accompagner leurs vieux en fin de vie. Grâce à Roquefraîche, ils sont à deux pas".

Bernard Boye, habitant de Lauris peut en témoigner. Cette fermeture le touche personnellement, pour plusieurs raisons. Ses parents ont travaillé à Roquefraîche. Et le fait de pouvoir trouver un Ephad public près de chez eux est très important.

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Bernard Boye, habitant de Lauris, face à la fermeture de Roquefraîche. ©Alison Gérard / FTV

Le maire de Lauris souligne le "paradoxe" de cette fermeture, à l’heure où le gouvernement met en place l’installation de maisons de santé dans les déserts médicaux.

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Le maire de Lauris, André Rousset, sur la fermeture de Roquefraîche. ©Alison Gérard / FTV

A Lauris, je prends contact avec le Dr. Didier Sebbah. C’est l’ancien médecin de famille de la commune, "connu comme le loup blanc", selon les gens du coin. Il est aujourd’hui adjoint au maire à la solidarité. Natif d’Algérie, Didier Sebbah a troqué Marseille pour le Luberon, au moment de commencer sa carrière.

Depuis des années, j’harcèle tous les maires de Lauris pour leur dire : ‘il va se passer quelque chose de grave’.

Dr. Didier Sebbah, adjoint à la mairie de Lauris

En 1976, lorsqu’il s’est installé, il était le 5e médecin de Lauris, pour 1.600 habitants. "Le bled", lâche-t-il en riant. Et pourtant, déjà, la question d’une pénurie de médecin était d’actualité.

"Ça fait 40 ans que je sais que ça va se passer. On savait qu’avec le numerus closus, si rien n’était fait, on aurait cette pénurie. Depuis des années, j’ai harcelé tous les maires de Lauris pour leur dire : ‘il va se passer quelque chose de grave’".

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Le Dr. Didier Sebbah, ancien médecin de famille de la commune de Lauris. ©Alison Gérard / FTV

"Quand je me suis installé, j’ai encore en mémoire un article où ils montraient la courbe démographique des médecins. Ils annonçaient une montée de la courbe en 2022…  et ça ne sera pas 2022. Ca sera probablement 2025/2026. Dans quelques années ça va venir, faut pas s’affoler… Mais il ne faut pas être malade pendant 4 ans quoi, c’est tout !"

C’est à péter un câble pour un médecin  !

Didier Sebbah, médecin à la retraite, Lauris

La tension monte chez les médecins

Retraité depuis 2016, Didier Sebbah reçoit "tous les jours" des appels d’anciens patients, qui lui demandent de renouveler leurs ordonnances. Chose qu’il ne peut plus faire.

"La tension est palpable. Les médecins refusent de devenir médecin traitant de quelqu'un, et c’est tout à fait légitime, parce que lorsqu'on s’engage, on s’engage à le suivre et répondre à son besoin. Il y a aussi les maladies chroniques, les maladies aiguës… C’est à péter un câble pour un médecin franchement !".

Je poursuis mon reportage à une dizaine de kilomètres de Lauris, un peu plus à l’Est, à Cadenet. Là aussi, le passage en 2022 est synonyme de départs à la retraite. De cinq médecins pour un peu plus de 4.000 habitants, il n’en reste que trois, dont une qui s’approche aussi de la fin de sa carrière.

Derrière un comptoir flambant neuf, le propriétaire de la brasserie Le France, Lionel Gigante, fait partie des 4.000 habitants du canton qui se retrouvent sans médecin traitant en 2022.

Il m’explique que beaucoup de gens de Cadenet sont obligés d’aller prendre des rendez-vous dans d’autres villes autour. Lui ne s’est pas encore occupé de chercher un nouveau docteur. "Je n'ai pas eu le temps".

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Témoignage de Lionel Gigante, à Cadenet. ©Alison Gérard / FTV

Il faut aller chez le médecin à 7h59. A 8h01, c’est déjà rempli.

Julien, habitant de Cadenet

Dans le bar, un jeune papa est venu boire une pression. Il nous entend discuter et se rapproche spontanément. "Il faut aller chez le médecin à 7h59. A 8h01, c’est déjà rempli". Il en fait les frais lorsque que ses filles de 4 et 7 ans tombent malade. "On va chez le médecin quand il faut impérativement une ordonnance, précise-t-il. Pour les petits bobos, on n’appelle même plus".

A deux pas de la brasserie, je rencontre Sandra, derrière le comptoir en plexiglas de l’épicerie Chez Colette. Quand je lui parle du manque de médecins, elle me raconte une anecdote qui lui est arrivée la veille. "Je suis allée voir un médecin à Lauris et il m’a répondu qu’il n’était pas censé prendre des gens de Cadenet".

Regrouper pour mieux soigner

Oui mais voilà, le médecin de Sandra est parti à la retraite le 1er janvier 2022. Je lui parle alors de la maison de santé qui se trouve à Cadenet, où travaillent les trois derniers médecins généralistes de la commune. Elle n’en avait pas entendu parler.

Je décide de me rendre à cette fameuse maison de santé en passe d’être labellisée MSP, maison de santé pluriprofessionnelle. En arrivant, je découvre les plaques de tous les médecins et paramédicaux présents sur place. Une oasis dans un désert. Une plaque est encore disponible, "à louer, ou à vendre".

C’est Steve Giordano, ostéopathe, qui prend le temps de me recevoir. J’entre dans un bâtiment qui sent le neuf. A ma gauche, deux personnes patientent dans la salle d’attente de la maison de santé. Le projet de la maison a vu le jour en 2016. Il en est le cofondateur. L’idée : se regrouper entre praticiens pour "attirer les jeunes médecins, pour qu’ils ne commencent pas tout seuls".

"Le problème aujourd’hui, c’est que pour remplacer un médecin qui part à la retraite il n’en faut pas un, il en faut deux, explique Steve Giordano. Parce que les jeunes, et je les comprends, ne veulent plus travailler 60, 70 heures par semaine or ici,  la patientèle d’un médecin c’est une fois et demie la moyenne nationale".

Des études inadaptées à la réalité du métier ?

L’ostéopathe insiste également sur le changement de mentalité qu’il observe dans le milieu de la médecine, et notamment de part le format des études et le fameux numerus clausus qui instaurait une sélection dantesque entre la première et la deuxième année de médecine

Ceux qui veulent vraiment faire médecin, ceux qui aiment les gens, on a l’impression qu’ils ne sont pas retenus.

Steve Giordano, ostéopathe

"La majorité des gens veulent faire chirurgien et se retrouvent psychiatre ou médecin parce qu’ils ne sont pas bien classés. Il y a donc de la frustration, et ceux qui veulent vraiment faire médecin, ceux qui aiment les gens, on a l’impression qu’ils ne sont pas retenus. S’ils se retrouvent ici c’est parce qu’ils n’ont pas été bien classés, ce n’est pas par choix, c’est un peu par défaut".

Les médecins de la maison de Santé de Cadenet ne restent pas les bras croisés en attendant qu'un médecin daigne poser ses valises dans le Luberon. Steve me décrit les deux solutions pour démarcher les jeunes médecins : déposer des annonces et recevoir des stagiaires.

La première peut coûter "très cher" : "La pénurie a entraîné un business", avec des sites spécialisés pour déposer des annonces. Des "chasseurs de tête". Dans le deuxième cas, peu de stagiaires décident finalement de rester sur le territoire, malgré une prime de l’ARS et une aide de 10 euros par jour pour se loger.

Peu de candidatures ont été reçues à la maison de santé de Cadenet. Et certaines ne correspondent pas aux attentes du territoire. "On a eu des candidatures de jeunes qui ne veulent faire que des consultations d’enfants ou gynécologiques, ou certains qui ne veulent pas faire de consultation à domicile".

La plupart des stagiaires trouvent ça trop difficile et préfèrent partir ailleurs.

Steve Giordano, ostéopathe.

"Il faudrait pouvoir chouchouter les jeunes médecins, leur donner envie. Ils ne sont peut-être pas assez préparés à la médecine générale, ils ont une vision faussée du travail. Il faut aimer les gens, faire un peu les mêmes diagnostics tous les jours, tout en restant pragmatique".

Steve Giordano entrevoit toutefois des solutions. Comme créer un centre de soins non programmés. Normalement, ces centres servent à décharger les urgences. L’idée serait ici de décharger les médecins traitants. Prendre les "médecins qu’on a sous la main", comme des jeunes en formation, des médecins retraités… qui pourraient faire des ordonnances, renouveler les traitements.

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Steve Giordano, cofondateur de la Maison de santé de Cadenet expose une solution pour faire venir des médecins. ©Alison Gérard / FTV

Je croise une des médecins généralistes de la maison de santé de Cadenet, Christine Burgun. Elle a réussi à trouver 45 minutes dans son emploi du temps surchargé, sur sa pause déjeuner, pour que l’on discute de la situation. Je découvre une médecin pleine d’énergie, souriante. Elle me tend son iPhone pour me montrer son planning. Pas un seul créneau de libre. Le prochain, c’est dans un mois.

"Quand je me suis installée, en 2005, il y avait 7 médecins dans le village. Je me suis dit "cool, je vais être tranquille"". Elle rit, jaune. Avec les deux départs début janvier, les demandes de rendez-vous explosent.

Les trois médecins de la maison de santé ont prévu une douzaine de plages d’urgence par jour. "Elles sont prises en 5 minutes à 8h", lâche-t-elle, entre deux bouchées de pâtes à la sauce tomate. Je repense à Julien, et ses deux filles, à la brasserie Le France.

Les médecins qui ne disent pas non finissent en burn-out.

Christine Burgun, médecin généraliste à Cadenet

Christine Burgun suit environ 1.300 patients. Elle a fait le choix de réserver 30 minutes pour chacun, et non 20, comme d’autres médecins. "Je suis impressionnée du temps que tu prends avec tes patients, c’est rare", glisse une infirmière de la maison médicale, venue prendre son café.

Elles discutent toutes les deux de la transformation de leurs métiers : "La médecine telle qu’on la connait maintenant va disparaître. Ça va être des grands centres anonymes. Les clients seront des numéros".

Malgré son application à maintenir de longues consultations, le rapport aux patients  semble bouleversé par cette pénurie de soignants. À ses débuts à Cadenet, Christine Burgun pouvait donner son 06 à ses clients. Aujourd’hui, il ne reste que les VIP, les personnes gravement malades qui peuvent la joindre directement.

Et pour éviter le point de non-retour, Christine Burgun a appris à dire "non" aux nouveaux patients, ce dont m'avait parlé Didier Sebbah. "Je ne suis pas responsable de la politique qui a été menée depuis 30 ans", lance le Dr. Burgun. "Ceux qui ne disent pas non finissent en burn-out".

Elle sera bientôt épaulée par une assistance médicale. C’est une des solutions qu’apporte le statut de MSP, lui permettre de prendre un patient de plus par heure. Trois au lieu de deux.

Des départs à la retraite ici, des problèmes plus loin

Je poursuis mon immersion, un peu plus au Nord, à Puyvert. Ici, 850 habitants vivent sans médecin généraliste. Et ce depuis des années. Jusqu’à aujourd’hui, ce n'était pas un problème. "Chacun avait son médecin référent dans les communes environnantes", m'explique la maire, Sylvie Grégoire. Jusqu'aux récents départs à la retraite.

De nombreux Puyverdans se retrouvent alors "orphelins" de médecins comme Francis.  À 79 ans, il souffre de diabète, a besoin d’un suivi médical précis ainsi que de renouvellements d’ordonnance réguliers.

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Francis, habitant de Puyvert sans médecin en 2022 ©Alison Gérard / FTV

Pour Sylvie Grégoire, Vauclusienne d’adoption arrivée en 1991, c’est l’incompréhension. "On ne sait pas très bien ce qui retient les jeunes médecins. On vit au paradis. On est à une heure de la mer, de la montagne. On est un des rares villages où les enfants peuvent encore faire du vélo dans les rues. On a des écoles, des crèches".

Nous ne sommes pas une maison de retraite géante ! Ni un Club Med !

Sylvie Grégoire, maire de Puyvert


Bourrée d’optimisme et d’énergie, Sylvie Grégoire est prête à s’adapter aux besoins. "S’il faut construire une maison médicale, on est prêt. On a un terrain. Si demain, un médecin tape à la porte pour venir, qu’ils nous laissent quelques mois et c’est fait". Les arguments sont tout trouvés. Encore faut-il qu’ils arrivent à l’oreille des médecins.

La communication semble être une des pistes. Faire envie. Le territoire l’a bien compris. Il y a un village où le miracle s’est produit : Vaugines. "C’est notre exemple !, lance Sylvie Grégoire. On voit que c’est possible. C’est ce qui nous encourage".

L'exemple de Vaugines 

Je me mets donc en route direction Vaugines, petite commune de 563 habitants qui semble avoir réussi le pari fou de faire venir non pas un médecin, mais deux. Huit kilomètres plus tard, je découvre un village pittoresque digne d’une carte postale. Un magnifique chat roux m’accueille sur la place principale du village, à grands renforts de ronrons. A part ce sublime bestiau, pas un chat dans les rues.

Je marche jusqu’à la maison de santé. Ici, huit praticiens officient. Un autre oasis dans un désert. Je fais la connaissance de Jacques, un habitant de Cadenet qui vient se faire soigner ici, et pour cause. Je connais déjà le refrain. Vous aussi. Son médecin est parti à la retraite.

Autour de moi, une maman accompagne ses trois enfants chez l’orthophoniste. Une dame très âgée quitte le cabinet du docteur Scaccabarozzi. C’est l’une des deux médecins italiennes qui ont récemment rejoint le village.

Une belle histoire que me raconte Frédérique Angeletti, la maire du village. L’idée de cette maison de santé achevée en 2019, c’était d’attirer un médecin. La maison médicale appartient à un couple de Vauginois, l'épouse est une infirmière libérale du village, c'est elle qui a passé les annonces pour trouver les médecins. 

La commune de Vaugines a facilité la construction de la maison médicale et financé 5.000 euros de matériel pour le cabinet. "Sans la mobilisation très forte de l'infirmière, on n'aurait pas trouvé de médecin", ajoute Frédérique Angeletti.

Ça marché avec le docteur Pedrosa. Après avoir passé sa thèse à Montpellier, ce dernier a posé ses valises à Puyvert, avec sa famille. Le début d’un compte de fées. Ou presque.

"Son rêve, c’était d’être médecin de village, de campagne. Les gens étaient tellement contents… En un an, il avait 1.000 patients." Puis un virus est passé par là. "Il s’est fait bombarder par le Covid. Ce fut une première année très très dure. Il n’a pas eu de vie sociale, tout était fermé". Sans compter les soucis de santé qui ont touché la famille de sa femme. Et le docteur Pedrosa était parti.

"Je me suis dit c’est la catastrophe", raconte Frédérique Angeletti. La maire a remis des annonces de recherches de médecins. Et la chance a de nouveau souri à Vaugines. Deux médecins italiennes mariées à des Français ont été séduites par le village. Elles ne se connaissaient pas, mais l’arrivée à deux était un argument supplémentaire. Une des deux médecins a récemment eu un enfant, elle a pu trouver nounou et crèche. Autre argument.

L’aventure ne fait que commencer à Vaugines. Il faut à présent les garder. Et donc ne pas les effrayer… et donc gérer une situation qui devient critique dans d’autres villages. Car c’est là tout le danger.

"A Cadenet, 2.500 personnes se retrouvent sans médecin traitant et commencent à appeler à Vaugines. C’est en train de déstabiliser un peu la situation. Ça risque de clasher".

Certains habitants deviennent très agressifs, ils ont peur de ne plus avoir de médecin... Et c'est bien normal.

Frédérique Angeletti, maire de Vaugines

"Ils donnent des coups pieds dans la porte du cabinet, ils insultent les secrétaires au téléphone….  Et le contexte du Covid n’aide pas car le contact est moins facile", explique Frédérique Angeletti.

"Il faut laisser les médecins s’installer confortablement et ne pas qu’elles se laissent déborder jusqu’au burn-out, m’explique Frédérique Angeletti qui se trouve être psychologue du travail. D’où la nécessité de se coordonner avec les autres villages".

Fédérer les villages pour trouver des solutions

Se coordonner, trouver un équilibre à plusieurs, semble être l’un des enjeux fondamentaux de ce territoire, pour répondre à la désertification médicale. Je l’ai bien vu en discutant avec les citoyens. Le départ d'un médecin quelque part à des répercussions sur tout le territoire. La maire de Vaugines est bien placée pour le savoir. Le docteur Burgun était son médecin avant l'arrivée du docteur Pedrosa.

"C’est la particularité du Sud Luberon : un ensemble de village collés les uns aux autres. On va au cinéma à Cucuron, les enfants sont au collège à Cadenet, on va boire un coup à Lourmarin, On va chez le boucher à Lauris… Il faut arrêter de gérer ça de façon indépendante village par village et se coordonner", martèle la maire de Vaugines.

C’est en ce sens que travaille la communauté professionnelle territoriale de santé, la CPTS Santé Lub, et son coordinateur, Frédéric Guiot. Un interlocuteur territorial neutre. J’ai rencontré Frédéric Guiot, ai de nombreuses fois échangé avec lui. Il ne souhaitait pas être mis en avant dans le reportage pourtant, tous mes interlocuteurs m’ont évoqué son rôle et celui de la CPTS : "fédérer".

Mon rôle, c’est de créer des interconnexions permanentes qui font qu’à un moment, sur un territoire, ça marche.

Frédéric Guiot, coordinateur CPTS Santé Lub


C’est l’interlocuteur entre les maires, les médecins, les habitants, l’ARS, la préfecture. C’est celui que les médecins appellent en cas d’interrogations. "Mon rôle, c’est de créer des interconnexions permanentes qui font qu’à un moment, sur un territoire, ça marche. Il faut avoir conscience que ça ne se fait pas seul", décrit-il.

"La CPTS permet d’aider à fédérer les énergies, à créer un travail commun de cohésion". Deux réunions ont eu lieu fin 2021 pour travailler sur l'accès aux soins. Des actions ont été évoquées comme la promotion du territoire, le fait de favoriser l’accueil des stagiaires sur le territoire, celui des assistants médicaux, favoriser le lien entre les médecins, la convivialité, la création de locaux etc.

"Les médecins et paramédicaux n’avaient eux pas forcément l’habitude de se parler. Mais ces réunions ont déjà permis de bouger les choses, ça a dynamisé », témoigne la maire de Vaugines. Les médecins se rendent compte qu’il y a besoin de créer un vrai réseau. Pour que la complémentarité qu’il y a déjà chez les habitants, se fasse au niveau de la médecine".

Une vidéo de promotion du territoire est en cours de production. L’enjeu : faire venir les médecins "sans céder aux chantages". Car certains demandent beaucoup de contreparties pour venir s’installer ici.

A Vaugines, pour attirer le docteur Pedrosa, la maire et les habitants ont joué la carte postale. "C’est simple. Quand il est venu visiter le village, j’ai dit au soleil d’être là, aux petits oiseaux de chanter, et à tout le monde dans le village de dire bonjour, et c’est ce qui s’est passé !". La maire de Vaugines s’en amuse mais prend le sujet très au sérieux.

"Il faut équilibrer les choses. Dire ‘Ce n’est pas la catastrophe mais vous aurez de quoi travailler…’", glisse Frédérique Angeletti un sourire entendu. Didier Sebbah, l’ancien médecin de famille à Lauris m’avait lui soufflé cette phrase : "L'idée ce n’est pas de dire 'venez', d’un ton larmoyant, c’est 'venez, vous allez voir la chance que vous avez d’être là'".