Un chercheur de l'université de Caen sur les traces des pirates dans l'océan Indien

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Au mois d'avril, Jean Soulat partira à Madagascar pour fouiller les restes d'une base construite par des pirates au XVIIe siècle. En novembre dernier, il a plongé sur une épave à l'île Maurice. Ses travaux permettent de mieux connaître la vie des ces aventuriers qui ont écumé les mers et marqué notre imaginaire.

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Les clichés ont la vie dure. Le forban est ce personnage loufoque, forcément balafré, qui claudique sur sa jambe de bois. Le Capitaine Crochet, Jack Sparrow et tant d'autres héros ont contribué à bâtir la légende du pirate sympathique et attachant. "Le sujet parle à tout le monde, note Jean Soulat. On connaît beaucoup de choses sur le plan historique. La BD, le cinéma et la littérature ont de leurs côtés fabriqué des clichés. Associer l'Histoire à ce folklore, ce n'est pas suffisant".

Cet archéologue de formation était spécialisé dans les Mérovingiens. A priori, rien ne le prédestinait à l'étude de la piraterie si ce n'est "un besoin d'aventure, un goût pour l'exploration d'univers inconnus qui remonte à l'enfance". Il y a quelques années, Jean Soulat s'est vu confier l'étude d'objets datant de l'époque moderne (du XVIe au XVIIIe siècle) pour le compte de la société Landarc. "Je me suis aperçu que la piraterie n'avait jamais été étudiée. Les fouilles de deux frégates corsaires qui ont fait naufrage à Saint-Malo en 1704 et en 1749 ont livré des informations concernant le passé maritime de la course, mais sur la piraterie, il n'y avait rien".

Le sujet attire pourtant des chercheurs et des archéologues dans de nombreux pays. En 2019, Jean Soulat a donc créé l'association Archéologie de la piraterie avec John de Bry qui dirige un laboratoire indépendant aux États-Unis. Cette structure internationale se donne pour mission de conduire un programme de recherche. Elle est soutenue par plusieurs institutions dont le Centre de recherche archéologique Michel de Bouärd de l'université de Caen.

"À ce jour, moins d’une dizaine d’épaves pirates des XVIIe-XVIIIe siècles ont été découvertes et attestées par l’archéologie subaquatique", écrit l'association sur sa page de présentation. "Elles se localisent le long de la côte est des Etats-Unis, dans la mer des Caraïbes, le long de la côte brésilienne et dans l’océan Indien". Ces épaves sont des "capsules temporelles" qui contiennent des témoignages de leur temps. "Le trésor, ce sont les objets et les traces qu'elles renferment".

Le trésor du Speaker englouti par l'océan Indien

L'une d'elle suscite la curiosité de l'équipe. Elle se situe près de l'île Maurice, à trois mètres de fond, mais dans une zone difficile d'accès : "on ne peut plonger qu'un mois par an". Le naufrage du Speaker était bien documenté. "On sait que le bateau a coulé le 7 janvier 1702 à 8h du soir", précise Jean Soulat. Une tempête a causé sa perte, mais l'ivrognerie de l'équipage n'aurait rien arrangé : les pirates peuvent parfois être fidèles à leur légende. L'épave n'a été découverte qu'en 1979 "par une équipe d'archéologues non-professionnels".

En 2019, Jean Soulat s'est rendu à l'île Maurice avec l'océanographe Yann von Arnim afin d'étudier plus de 1700 objets provenant du Speaker. L'inventaire livre des informations précieuses sur le multiculturalisme de l'époque : 

"On a des pièces de monnaie d'une quinzaine de provenances, du Caire, de Venise, d'Autriche, d'Inde, de France. Il y a des porcelaines de Chine, des vases de Thaïlande, une garde d'épée ottomane, une cuiller britannique, des statuettes d'Inde du sud".

Jean Soulat, Archéologie de la piraterie

Un canon en bronze remonté en 1984 et retrouvé récemment en Afrique-du-Sud porte la signature de Compagnie danoise des Indes...

Abordages, trafics et... traite négrière : non, les pirates n'étaient pas sympathiques

Au mois de novembre 2021, une équipe d'Archéologie de la piraterie a enfin pu plonger sur ce qui reste de l'épave. "Il ne s'agissait pas d'une fouille. Nous étions là pour cartographier le site", précise Jean Soulat. Les canons qui reposent au fond sur une distance de 400 mètres permettent de dessiner l’ultime trajectoire du Speaker. L'équipage les a peut-être jetés à la mer afin d'alléger le navire. A moins qu’ils ne soient passés par-dessus bord. "Au mois de novembre, nous avons aussi trouvé deux amas de boulets de canon, ce qui permet de localiser la zone finale de l'échouage".

"C'est l'archéologie qui nous renseigne de manière précise sur le quotidien des pirates", assure Jean Soulat. Parfois, les objets corroborent la légende. "On a des morceaux de lingot sciés qui attestent de la pratique du partage de butin". L'étude archéologique livre aussi des détails glaçants. "En novembre, on est tombé sur une manille". Ce bracelet qui était utilisé comme monnaie d'échange dans le commerce des esclaves. L'équipage ne vivait donc pas que de l'abordage. Il donnait aussi dans la traite négrière. Non, les pirates n'étaient pas vraiment sympathiques.

En avril prochain, Jean Soulat se rendra à Madagascar afin de retrouver les traces d'une "base pirate". L'archéologie viendra peut-être battre en brèche une autre idée reçue : ces marins ne passaient pas leur vie en mer. "Ces gens-là avaient des zones de relâche. Ils s'établissaient dans des campements cachés pour y séjourner quelques semaines, quelques mois". 

"Quelquefois on nous reproche de casser l'image du pirate avec sa jambe de bois et son perroquet", sourit l'universitaire. La vie de ces aventuriers n'en demeure pas moins fascinante. Il faut se figurer la rudesse de la vie à bord, les navigations périlleuses, le danger des abordages. Le voyage était souvent sans retour. "Il fallait vraiment avoir envie de fuir quelque chose"...

Barbe-Grise, un faux pirate plus vrai que nature

Jean Soulat est aussi dessinateur à ses heures. Pendant le premier confinement, il a donné naissance à un personnage inspiré de ses recherches : Barbe-Grise est un pirate sorti de l'imagination de son créateur, qui va partir à l'abordage de ses jeunes lecteurs...