Les chiffres du chômage viennent de tomber. A Roubaix, il devrait se maintenir autour de 30%, selon la mairie. Un chiffre qui masque la réalité complexe de la ville, et la détermination avec laquelle ses habitants se confrontent au monde du travail malgré les inégalités.

Note d'intention

"Roubaix : ville la plus pauvre de France", "Molenbeek français", "Roubaix : portrait d’une France sous assistance". Je connais ces titres par cœur.

C’est comme ça que l’on parle de ma ville. Dans aucun de ces articles, je ne reconnais cet endroit où je vis. Pour moi, il n’y a qu’une seule catégorie de personnes à Roubaix : les gens qui se débrouillent. On crée, on étudie, on persévère, on fait ce qu’on peut, enfin on se bouge.

La presse nationale, un jour, a eu connaissance d’un chiffre : 30,9% de taux de chômage.* Qui s'est demandé ce que faisaient les 69,1% restants ?

Ma ville n’est pas cette espèce d’interminable file d’attente devant la CAF qu’on montre au reste de la France. Ces portraits et ces lieux sont une vision plus large, plus complexe de la "ville la plus pauvre de France", une vision de l’intérieur. 

Partout où je suis allée, j'ai trouvé ce qu'on refuse de nous attribuer dans ces articles : de l'ambition. Conserver un patrimoine, garder des gamins dans le droit chemin, montrer l'exemple à ses enfants, et mon dealer veut partir en Chine. Bienvenue chez moi.

*Taux de chômage des 15 à 64 ans, INSEE 2013

Gianni – Centre social de l'Alma, quartier de l'Alma

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
Gianni a 23 ans. Il est animateur au Centre social de l’Alma, un quartier dit "défavorisé" de Roubaix. Aujourd’hui, il a emmené les enfans dans les locaux d’une association culturelle, où ils peignent un des chars du carnaval de Roubaix, à l’effigie d’Archimède.   

"Quand j’ai commencé ce travail, on a voulu m’envoyer ailleurs. J’ai dit : si c’est pas pour ce quartier, c’est même pas la peine. Ce que les responsables veulent, c’est faire grandir les gamins. Ce que les gamins veulent, c’est s’amuser. Moi je kiffe m’amuser, et j’ai grandi tout seul.

Je connais les deux côtés de l’Alma, je sais dans quoi les gamins doivent pas marcher. Si je peux leur inculquer juste d’avancer, de rester debout..."


René – Kiosque de l'Eurotéléport, quartier Anseele Motte Bossut

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

René a 48 ans. Il est le patron du kiosque à journaux de l’Eurotéléport, au coeur de la ville. Le métier n’est pas facile et l’argent rentre peu, mais il continue, pour donner l’exemple à ses deux enfants. Ses clients, il les connaît par coeur.  

"Ici les gens ont une carence économique, et affective. Les gens ont besoin de lui, explique sa femme. Il est conseiller CAF, assistant social, écrivain public..."  

René renchérit : "C’est sûr, si je voulais être une entreprise d’utilité publique, je réunis tous les critères !"
 

Emilie – Librairie de la Grand Place, centre ville

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
Emilie a 34 ans. Elle est à la tête de la librairie indépendante Les Lisières, sur la Grand Place de Roubaix. Elle est très active dans ses partenariats avec la ville et le réseau associatif.

"C’est important parce que ça permet d’amener des livres sur des terrains où on ne s’attend pas à les trouver. Par exemple, on propose une sélection de livres au marché aux tissus de Roubaix. Plusieurs fois, j’ai pensé à bouger ma librairie, mais à chaque fois je me suis dit que finalement, Roubaix c’est quand même bien." 

Fatima – Restaurant coopératif Baraka, quartier du Crouy

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

Fatima a 52 ans. Elle assure le service au restaurant Baraka depuis son ouverture. Bâtiment écologique, ruches, nourriture bio, Baraka a le statut de Société coopérative, et tous les employés sont sociétaires, avec une voix à l’assemblée générale. Le restaurant organise des concerts, prête des livres, a créé des jardins partagés : il est un pilier du quartier.

"J’ai commencé au restaurant l’Univers, une cantine du coeur pour les gens défavorisés. Quand Baraka a été créé je voyais Pierre (Wolf, le  fondateur ndla), il était tout foufou : on va faire ci, on va faire ça... Ce que j’aimais c’est le contact avec les clients, et avec mes collègues. Ici c’est pareil."

Sabine, la nouvelle gérante confirme, reconnaissante : "Fatima, au sein de Baraka aujourd’hui, c’est vraiment LA personne qui a construit Baraka, aussi bien matériellement qu’intellectuellement et émotionnellement."
 

Alan* – Quick halal de l'Eurotéléport, quartier Anseele Motte Bossut

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

Alan, 24 ans, travaille au Quick Halal de l’Eurotéléport depuis janvier, pour financer sa formation d’ambulancier. Cet établissement emploie 30 personnes, recrutées localement. Ce Quick est devenu définitivement halal en 2009, malgré une plainte pour discrimination de la mairie. 

"Un Quick halal dans une ville comme Roubaix, c’est une poule aux oeufs d’or pour les dirigeants. Je pense que la plainte de la mairie est justifiée : le fait que Quick propose des viandes halal est légitime, dans le sens où la communauté musulmane est dense à Roubaix. Mais la ville n'est pas entièrement musulmane. Il faut aussi penser aux convictions des uns et des autres."
 

* Le prénom a été modifié
 

Nael* – Quartier Vauban

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

Nael a 25 ans. Il est revendeur de cannabis, et travaille dans une grande surface la journée. Pour lui, le deal n’a rien d’une carrière, c’est un recours. Bientôt, il espère partir en Chine pour y finir ses études de commerce.

"Légal, pas légal, je m’en fous. Tout ce que je veux c’est manger, faire mon plein d’essence. Là j’ai des dettes, dès que j’en ai plus j’arrête. Je dois être le seul dealer qui veut que ses clients arrêtent de fumer.

Mes clients c’est mes potes ! Quand je vois qu’ils m’appellent trop, je dis : t’es sûr ? ça fait beaucoup cette semaine. La France a peur de moi, c’est parce qu’elle me connaît pas. Sinon elle m’aimerait bien. J’suis plutôt mignon !"

*Le prénom a été modifié


Victoire – Ecole de stylisme Esmod, centre ville

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

Victoire a 20 ans. Elle est étudiante à l’école de stylisme Esmod, à Roubaix. Elle espère décrocher un concours pour un poste de styliste à San Francisco.
Alors que le revenu annuel médian des Roubaisiens est de 9641 euros (INSEE 2010), une année dans cette école  coûte près de 9000 euros, sans compter les fournitures : tissus, ordinateur, machine à coudre... 

"Heureusement, mes parents avaient mis des sous de côtés. Je travaille l’été depuis deux ans. Ici, il y en a beaucoup qui ont des prêts. Je bosse 10 heures par jour, enfin à l’école. Il reste le boulot chez moi. Mais l’école est réputée mondialement, il y a un échange avec un  Esmod en Chine.

Les anciennes usines textile sont juste derrière. D’ailleurs, c’est le Gang des tricoteuses du Musée du textile qui s’occupe de la partie tricot de ma collection."

 

Depuis le reportage, Victoire a remporté grâce à sa collection le prix du magazine Eccelso

Pierre – Musée du textile, quartier de la Fraternité

© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France
© Yacha Hajzler / France 3 Hauts-de-France

Pierre a 76 ans. Il a commencé à travailler dans les usines textiles à 13 ans. Il est aujourd’hui guide à la Manufacture, le musée dédié à la mémoire du textile. Des tissus, il connaît tous les mots ; des machines, toutes les pièces. Il n’y a que lui qui sache entretenir le matériel.

"Je leur ai dit : un jour je vais disparaître et vous serez bien dans le pétrin, pour rester poli ! C’est la moitié de ma vie c’truc là. Mais faut aimer, hein, bien sûr ! Moi je continue.

J’suis devenu guide, c’est un truc tout con. J’ai fait une exposition parce que je faisais des maquettes de métier à tisser. J’avais gardé la nostalgie du métier, je voulais pas perdre toutes mes notions de réglage. Un gars est venu me voir en me demandant si ça me disait pas de venir au musée. J’ai dit : oh, ouais, ça m’gêne pas ! Tiens, ce métier-là il fait 2,60 mètres de large, 110 coups minute ! C’est formidable  un endroit comme celui-ci. Il n’y en a pas d’autre..."