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L'affaire des vols des "cols rouges" de Drouot en procès

Ils récupéraient du bibelot à la toile de maître. Cinquante personnes, des "cols rouges" chargés du transport et de la manutention des objets destinés à être vendus à Drouot et six commissaires-priseurs, sont jugés à partir de lundi dans une affaire de vols à grande échelle.

  • France 3 Ile de France avec AFP
  • Publié le , mis à jour le
Illustration Drouot © François Guillot/AFP

© François Guillot/AFP Illustration Drouot

L'enquête commence en 2009, sur la foi d'un renseignement anonyme. Un "col rouge", le C106, de l'Union des commissionnaires de l'Hôtel des ventes Drouot (UCHV) détiendrait une toile de Gustave Courbet, "Paysage de mer au ciel d'orage", volée en 2003 lors d'une succession.

Le neveu du propriétaire du tableau, collectionneur d'art, avait expliqué que le mobilier de son oncle, qui vivait dans un très grand appartement où s'entassaient les oeuvres, avait été stocké avant l'inventaire officiel du commissaire priseur. Le placement sur écoute du commissionnaire révèlera d'autres détournements, l'enquête mettra au jour, selon l'accusation, une pratique institutionnalisée de la "yape", le vol en argot. Pratique très lucrative, permettant aux commissionnaires de mener grand train. Pour l'un, en roulant en Porsche 911 et en cabriolet BMW dernier modèle, pour un autre, en achetant un bar avec les fruits des vols.

Les perquisitions ont permis de découvrir des montagnes d'objets anciens, évaluée à 250 tonnes, et quelques trésors, comme un Chagall. Les commissionnaires mettaient de côté les biens non-répertoriés dans l'inventaire du commissaire-priseur, avant de les stocker à Drouot ou dans leurs containers à Bagnolet. Quitte parfois à "les mettre au vert" le temps qu'ils soient oubliés. Ils étaient ensuite vendus aux enchères grâce à des commissaires-priseurs qui parfois sollicitaient les commissionnaires afin qu'il leurs proposent des objets quand il leur en manquait pour compléter une vente. Selon l'accusation, l'ensemble de la corporation avait pris l'habitude de voler, vendre et se partager le butin. De petits objets sans valeur ou des grands tableaux, de l'électro-ménager, des meubles, des bijoux...

VOIR le rappel des faits par Didier Morel
Le procès des Cols rouges à Drouot

C'est en 1860, année du rattachement de la Savoie à la France, que Napoléon III avait octroyé aux Savoyards et Haut-Savoyards émigrés à Paris le monopole du transport et de la manutention à l'hôtel des ventes. Ceux qui devaient leur surnom au col rouge Mao de leur vareuse noire, sur laquelle était brodé en or leur numéro, étaient limités à 110 et chaque nouveau était coopté par un ancien, auquel il rachetait la fonction.

A en croire certains témoignages recueillis durant l'enquête, la coutume imposait à chaque nouvel entrant de dérober, partager les gains sans en parler à quiconque. Plusieurs ont déclaré qu'ils avaient l'impression de "voler les morts". Chez les "cols rouges", certains enlèvements étaient particulièrement prisés : les "petites mémés", dont certains avaient fait leur spécialité. Il s'agissait de la succession d'une personne décédée seule, avec héritiers lointains, et où le commissaire-priseur ne faisait qu'un léger inventaire des objets. Facile et sans risque.

Plateau Ming, baromètre Empire et Chagall

Parmi les vols visés dans la procédure, certains sortent du lot : la succession du mime Marceau, un baromètre Empire du musée Marmottan, ou un plateau chinois de l'époque Ming, vendu 325.000 euros.

Pour Léon Forster, avocat de neuf commissionnaires, ce procès, prévu jusqu'au 4 avril, a "tout à fait l'allure d'une vente aux enchères des commissionnaires de Drouot". "On veut stigmatiser une profession dont on voulait se débarrasser", dit-il, estimant que l'accusation a "érigé en système" ce qui n'était que "dérives individuelles".

Les commissaires-priseurs poursuivis, qui contestent les faits, sont accusés d'avoir fermé les yeux et accepté de vendre ces objets. L'avocate de l'un d'eux, Marie-Alix Canu-Bernard, soulèvera lundi la nullité de l'ordonnance qui saisit le tribunal. Et sur le banc des parties civiles se trouvera, aux côtés des héritiers lésés, l'Hôtel Drouot, qui a changé de prestataire en 2010. Pour son avocat Karim Beylouni, ces "vols commis à grande échelle" ont "jeté l'opprobre sur l'institution".
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