“1,7 million de femmes en situation de précarité menstruelle” : une campagne devenue virale en quelques heures

Une youtubeuse et une mutuelle solidaire font le buzz sur Instagram. L'objectif de leur campagne de sensibilisation : aider "les femmes qui doivent choisir, chaque mois, entre une boîte de tampons ou manger à leur faim”.

 Louise Aubery, alias Mybetterself: youtubeuse engagée contre la précarité menstruelle
Louise Aubery, alias Mybetterself: youtubeuse engagée contre la précarité menstruelle © Lisa Miquet

Le post sur Instagram, deux jours avant Noël, a enflammé le web : plus de 900 000 likes en une journée. Pourtant le sujet, en général, ne fait pas flores. Il est même tabou. Puisqu'il parle de règles. Pire encore, il s'agit d’une campagne de sensibilisation sur la précarité menstruelle.


 

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Louise 🍒 (@mybetterself)

 La  précarité menstruelle  touche plus d’1,7 millions de femmes en France

“Un grand nombre de femmes se privent d’aller au travail, et des jeunes filles manquent l'école car elles n’ont pas les moyens de changer régulièrement leurs protections hygiéniques. Et il y a toutes ces SDF qui ne peuvent pas en acheter du tout”, déplore Joëlle Travers, responsable de communication de NutUus, une mutuelle solidaire destinée aux 18-28 ans. 

Une  femmes a ses règles pendant environ trente-neuf ans. Elles durent entre trois et cinq jours sur des cycles de 28 jours en moyenne. Cela fait près de 500 fois dans une vie. Selon les estimations, elle dépense donc entre 8000 et 23 000 euros en protections périodiques au cours de sa vie. Soit le prix d'une voiture ou d'une toute petite maison de village dans certaines régions de France.

Un budget inaccessible pour beaucoup. 1,7 millions c’est le nombre estimés de femmes en situation de fragilité chaque mois de leur vie, en France, selon l’étude IFOP , menée en mars 2019 par l’association Dons Solidaires.

Sans compter que ce nombre est en forte croissance depuis le début de la crise économique engendrée par la pandémie du Covid 19.  

En cette période de fêtes pour beaucoup, NutUus décide de se mobiliser et de lancer une opération solidaire, avec son ambassadrice, la youtubeuse Louise Aubery, alias Mybetterself.  

"Les protections hygiéniques sont un besoin essentiel", explique Joëlle Travers. Il faut en parler car beaucoup de gens ne savent même pas que le problème existe."


Une campagne pour briser les tabous et aider les femmes 

Née en septembre 2020, cette mutuelle, à but non lucratif, veut à tout prix  promouvoir l'égalité des chances. NutUus, à sa manière, contribue à lutter contre la précarité menstruelle en remboursant les dépenses liées aux protections hygiéniques de ses adhérentes (100 euros par an). 

Louise Aubery, elle,  est étudiante en sciences politiques, et entrepreneuse : elle a lancé sa marque de lingerie éthique, inclusive et ecoresponsable. En pointe sur Youtube, elle est engagée dans la défense de causes féministes :  "nous nous appuyons sur son influence  pour véhiculer ce message de sensibilisation."

Un partenariat a été construit avec le fabriquant de protection hygiénique Nana, lui même engagé dans ce combat : "chaque partage sur Instagram engendre un don d’une boîte de serviettes à l'association  Agir pour la santé des femmes (ADSF) . Cette assocaition lutte sur le terrain pour venir en aide à toutes les femmes isolées, fragilisées, en précarité.  

Distribution de kits d'hygiène par l'association Agir pour la santé des femmes
Distribution de kits d'hygiène par l'association Agir pour la santé des femmes © Catalina Martin Chico


Une déferlante inattendue de likes et de dons pour l’association 

Le buzz est inattendu pour tout le monde. "On ne s’attendait pas à des retombées aussi énormes. En plus des dons générés par les partages, beaucoup de gens nous envoient des messages pour nous aider, confie Camille Leberre, responsable de la communication de l’association Agir Pour la Santé des Femmes.  

“C’est une excellente nouvelle car lors de nos maraudes, à Paris ou à Lille, on rencontre de plus en plus de femmes, de tous âges, vivant dans la rue et les hôtels sociaux qui nous demandent des protections hygiéniques.”  

Cette association, comme d'autres, à l'instar de MaMaMa, spécialisée dans l'assistance aux mères en détresse, oeuvrent pour répondre concrètement aux demandes.

Pour Camille Leberre, "c’est un besoin, une question d’estime de soi aussi. Notre camion médical et nos centres de santé proposent des consultations. Et sont également distribués des kits d'hygiène, dont des protections mensuelles. Cette campagne solidaire va nous permettre de répondre à davantage de demandes et sensibiliser le grand public."

 


 

Ces “problèmes de filles” émergent dans les débats de société

Grâce à des associations féministes comme l’ADSF,  l'accès gratuit à ce produit de première nécessité apparaît peu à peu comme un enjeu de société, et de santé publique. Ces “problèmes de filles”, qui concernent quand même 51% de la population mondiale commencent à émerger dans les débats. Les voix qui les portent sont de plus en plus nombreuses, et certaines féministes portent la problématique y compris sur scène, comme Noémie Delattre.

Signe que le sujet devient intéressant, les industriels se glissent dans ce courant. On l'a vue avec  Nana, filiale du groupe suédois Essity. Il y a egalement Always dans le giron du géant américain Procter et Gamble. Certaines de leurs opérations promotionnelles sont très viralisantes, à l'instar de cette video de 2016 "comme une fille" qui contribue à déconstruire les stéréotypes. Ou plus récemment, fin 2019, avec une autre publicité qui représentait le sexe féminin sous différentes formes, notamment des coquillages. Et pour la première fois, cette publicité montrait, certes furtivement, du sang rouge.  En lieu et place du liquide bleuâtre des spots traditionnels.

 

L’Ecosse pionnière

L’Ecosse fait figure de pionnière en ce domaine. En février 2020, le parlement vote une loi pour la gratuité des protections menstruelles. Elle est  la première à mettre en place une telle mesure à l'échelle d'un pays. 

Sur Twitter, la première Ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a dit sa "fierté d’avoir voté pour cette loi révolutionnaire"

La France s’engage 

 

En France, la précarité menstruelle devient un enjeu au coeur des discours politiques. 

Le 4 décembre dernier, lors de son interview à Brut, le président de la République a fait part de son indignation concernant  “les femmes en grande précarité qui n’ont pas accès à des produits d’hygiène et se retrouvent trop souvent sans solution lors de leurs règles.”

Il a annoncé que le gouvernement apporterait “une réponse très concrète à la question au premier semestre 2021 : 4 millions d’euros supplémentaires consacrés à cette politique publique qui s’ajoutent au million d’euros voté au budget en 2020. “ 

Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé  a déclaré  de son côté vouloir s'attaquer à ce tabou . "Les règles ne sont pas un sujet de honte... C’est à la fois une question de santé publique et de solidarité !  »

En attendant, depuis plusieurs mois, la distribution gratuite de protections hygiéniques est expérimentée dans plusieurs collèges et lycées, ainsi qu’auprès des femmes en situation précaires, comme en Alsace. En Seine Saint-Denis, le Conseil départemental a mis en place des distributeurs de protections périodiques dans des établissements scolaires. 

Et Joëlle Travers de conclure,  "il est primordial de faire savoir que des solutions existent. Que des associations, des mutuelles, des collèges et des lycées agissent, pour permettre à toutes ces femmes d’être aidées."













 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
solidarité société femmes