DÉCRYPTAGE. Crues dans les Alpes : les leçons d'un phénomène exceptionnel, les défis du risque inondation en montagne

Les crues de l'Arve ou de l'Isère, survenues ce mercredi 15 novembre, mettent en lumière la vulnérabilité des territoires de montagne au risque inondation. Dans les Alpes du Nord, il faut non seulement prendre en compte les précipitations mais aussi évaluer le niveau de fonte des neiges. Deux spécialistes, de Vigicrues et de l'Institut des Risques Majeurs, nous éclairent.

Les crues de ce mercredi 15 novembres dans les Alpes, n'ont rien à voir, par leur ampleur, avec les inondations inédites qui ont touché le nord du pays. Toutefois, le phénomène a été suffisamment intense pour qu'il soit de l'ordre de l'exceptionnel. 

En Haute-Savoie, environ 110 personnes ont dû être évacuées, des agriculteurs ont vu leurs récoltes noyées par les eaux, de nombreuses routes ont été coupées. En Savoie et en Isère, les crues ont également causé de sérieux dégâts, comme à Notre-Dame-de-Briançon ou à Saint-Sorlin d'Arves, dans les vallées de la Tarentaise et de la Maurienne.

De la Haute-Savoie à l'Isère, il faut remonter à 2015 pour retrouver des quantités d'eau équivalentes.

"Ces crues décennales, ce sont des événements, en moyenne, que l'on voit une fois tous les dix ans. Mais, décennal, cela signifie qu'on a une chance sur dix de les voir tous les ans. Donc, on peut en avoir deux ans de suite et ne plus en avoir pendant vingt ans", indique Alain Gautheron, responsable du service de prévision des crues dans les Alpes du Nord, cheville ouvrière de Vigicrues.

A quoi sont dues les crues ? 

Pour comprendre la genèse du phénomène, il faut considérer la spécificité des territoires de montagne. Les pluies, modérées mais continues, tombées depuis dimanche midi sont passées à un stade plus intense mardi soir. Combinées à la fonte de la neige, ces précipitations sont venues gonfler l'Arve ou l'Isère.

La douceur observée a fait remonter la limite pluie-neige. "Cette limite pluie-neige à 3000 mètres, c'est plutôt exceptionnel pour la saison", confirme Alain Gautheron.

"Avant cet épisode de pluie de dimanche, on avait déjà eu un épisode pluvieux depuis fin octobre qui avait donné de la neige assez bas, jusqu'à 1500 mètres d'altitude. Et avec l'effet du réchauffement, plus les précipitations, il y a une grosse partie de la neige entre 1500 et 3000 mètres qui a fondu et qui est venue à se rajouter à ces précipitations", explique-t-il.

"C'est la somme de ces précipitations et de la neige fondue qui a donné les quantités d'eau nécessaires pour générer une crue". 

Des prévisions assez précises ?

D'abord classée en vigilance orange, mardi, la Haute-Savoie est subitement passée dans la nuit en vigilance rouge. Alain Gautheron reconnaît "une sous-évaluation" de la part de ses services. 

"On est d'accord qu'il y a un défaut d'anticipation sur le niveau rouge", admet-il sans langue de bois.

"Quand nous avons fait nos premières prévisions, ce jour-là, on voyait bien qu'on allait arriver à des niveaux qui correspondaient à nos niveaux de vigilance orange, et qu'on arrivait plutôt vers le haut de ces prévisions", explique le responsable du service de prévision des crues dans les Alpes du Nord, rappelant que les codes couleurs sont liés à des niveaux-seuils.

"Après, on se donne une marge d'incertitude et, cette marge, sur nos premières prévisions, nous laissait dans l'orange et on voyait bien qu'on s'approchait du rouge. Quand on a eu les précipitations, on s'est rendu compte que les apports de la neige que l'on avait estimés dans un premier temps étaient sous-évalués et, sur le terrain, on voyait que la rivière montait plus vite que ce qu'on avait imaginé. On a donc réagi et on est passé au rouge".

L'incertitude réside surtout dans l'intensité des précipitations. "Même si les modèles météo ont fait beaucoup de progrès ces dernières années, ça reste quelque chose qui est très difficile à prévoir et, pour vraiment estimer ce qu'il va se passer dans la rivière, on est presque obligé d'attendre de voir la pluie tomber", continue-t-il. 

Les conséquences du réchauffement climatique ?

Les risques naturels dans les territoires de montagne évoluent. Fonte des glaciers, feux de forêt, coulées de boue, effondrements spectaculaires de parois rocheuses font désormais partie d'une nouvelle réalité à laquelle il faut s'adapter. Si ces phénomènes ne sont pas nouveaux, leur récurrence et leur intensité vont sensiblement augmenter, si l'on en croit le dernier rapport des experts du Giec

"Il est certain, qu'aujourd'hui, on voit une évolution, des épisodes avec des limites pluie-neige en hiver plus importantes", note Alain Gautheron.

"Ce sont des phénomènes que l'on a déjà observés dans le passé mais c'est la question de leur fréquence qui va se poser. Et, pour avoir un retour, il faut que l'on ait des observations sur la durée. Ces observations sont, pour l'instant, un peu courtes au niveau opérationnel. Mais, en tout cas, on fait évoluer notre organisation pour être prêts à réagir à ce type d'épisodes de manière plus fréquente", indique-t-il. 

S'entraîner au pire ?

Cette nouvelle donne doit entraîner une prise de conscience collective des risques, d'après les équipes de l'Institut des Risques Majeurs de Grenoble.

Fondé en 1988 sous l'impulsion d'Haroun Tazieff et du Conseil général de l'Isère, l'IRMa a fait de la prévention et de la sensibilisation de la population son cheval de bataille.

"Avec le changement climatique, on a constaté, comme dans la vallée de la Roya, que l'on a des événements d'intensité maximale vraisemblables qui se produisent, des événements extrêmes qui dépassent les curseurs et les références que l'on avait pour maîtriser l'urbanisation par exemple", indique François Giannoccaro, le directeur de l'IRMa .

"Cela veut dire que, sur ces zones, on prépare les populations à subir cet événement et on prépare le territoire à se relever pour un retour à la normale dans les meilleurs délais. On est là dans la résilience territoriale", estime-t-il.

Du reste, l'IRMa a lancé depuis 2022, son "Résilience Tour", pour aller à la rencontre des élus locaux et les former à la gestion des risques. 

Depuis 2018, l'institut a également mis en place une cellule mobile d'appui aux entraînements et aux exercices testée en Auvergne-Rhône-Alpes. 272 entraînements ont pu être organisés.

"Alerter la population toutes affaires cessantes"

"Ces entraînements et ces exercices sont indispensables à la prise de conscience des élus, et de leur montée en compétences. On a des milliers de communes qui ont moins de 2000 habitants et qui n'ont pas les services techniques des grandes agglomérations qui vont leur permettre de faire systématiquement des exercices et des entraînements", poursuit François Giannoccaro, lui-même élu dans une petite commune iséroise. 

Pour lui, il est indispensable de prendre en compte la spécificité des territoires des Alpes du nord. 

"On n'est pas au bord du Rhône où le préfet et les maires interdiront l'accès aux zones inondables où les débordements arriveront 24 heures après", explique-t-il.

"Là, pour certains bassins-versants, on est à la demi-heure. Donc il faut informer les populations pour qu'elles aient les bons réflexes et avoir un dispositif d'alerte. On doit aller vers cette capacité qu'auront les autorités locales d'alerter toutes affaires cessantes les populations parce que quand les phénomènes se produisent dans les deux heures qui suivent, il faut que les gens connaissent les consignes de sécurité", insiste-t-il.

L'Isère et la Savoie "particulièrement exposées" au risque inondation

Le chantier est d'autant plus vaste, selon François Giannoccaro, que "64 % des Français de métropole résidant dans des communes exposées aux risques d’inondation n’ont pas conscience d’être exposés à un risque"

Dans les Alpes du Nord, l'Isère et la Savoie sont "particulièrement exposés" au risque inondation.

Ils font partie des "six départements de France dont plus de la moitié de la population réside dans une zone où les cours d'eau sont susceptibles de déborder", conclut-il, en se basant sur des données établies par le service statistique du Ministère Écologie Énergie Territoires, en collaboration avec les membres de l'Observatoire national des risques naturels.