Nutri Score : pourquoi les producteurs de fromages AOP d'Auvergne n'en veulent pas

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Écrit par Catherine Lopes
Le système d'étiquetage Nutri-Score a commencé à être mis en place en 2018.
Le système d'étiquetage Nutri-Score a commencé à être mis en place en 2018. © Camille Da Silva / FTV

En 2022, le système de notation nutritionnelle Nutri-Score pourrait être obligatoire pour tous les produits. Avec des fromages mal classés, les producteurs des AOP d’Auvergne montent au créneau contre cet outil.

Le Coca-Cola light classé B au Nutri-Score et les fromages AOP d’Auvergne qui écopent d’un D ou d’un E, cela peut semer le doute dans l’esprit du consommateur. Lancé en 2018, le Nutri-Score est un système d'étiquetage nutritionnel qui a pour but de favoriser le choix de produits plus sains d’un point de vue nutritionnel par les consommateurs. Le Nutri-Score utilise une échelle de couleurs (du vert au rouge) et de lettres allant de A à E pour établir sa notation nutritionnelle. Elle est affichée sur la face avant des produits afin d’aider le consommateur à comparer les aliments en fonction de leur teneur en sucre, gras et sel. Pas encore obligatoire sur tous les produits, cet outil pourrait le devenir lorsque la France prendra la présidence de l’Union Européenne en janvier 2022. Une décision qui préoccupe les AOP fromagères d’Auvergne.

Le Nutri-Score inquiète les AOP d’Auvergne

Philippe Lorrain, président de l’AFA, association des fromages AOP d’Auvergne, explique : « Le Nutri-Score inquiète les AOP d’Auvergne. On en parle dans les organismes de gestion. Les fromages sont classés systématiquement en D ou en E, comme pour les bleus. Cela pose énormément de problèmes à la profession. Le fromage est un produit qui a obligatoirement de la matière grasse et du sel, donc il est automatiquement classé dans le bas du tableau. Pour nous, cela ne peut pas le faire ». Philippe Lorrain redoute des effets négatifs suite à un mauvais classement : « Cela peut avoir des conséquences pour nos ventes. Tous les consommateurs qui vont acheter en se basant sur le Nutri-Score ne vont plus consommer aucun produit du terroir. Ils vont avoir tendance à ne consommer que des produits industriels, c’est exactement l’opposé de ce que veut faire le Nutri-Score. Cela pose énormément de problèmes. C’est surtout de la confusion que cela crée. Le Nutri-Score n’est pas du nutritionnel. Il ne met en avant comme composants que le sel, le sucre et les matières grasses et ils seraient mauvais pour la santé. Il pallie un manque d’éducation des gens. Les enfants aujourd’hui sont mal éduqués et le Nutri-Score vient compenser cela. Mais on ne met pas en avant les bienfaits de l’alimentation. C’est ça qui manque dans le Nutri-Score et c’est là notre demande : réétudions le Nutri-Score pour mettre en avant les avantages de la consommation de fromage ou d’autres produits qui apportent des nutriments indispensables ».

Des conséquences économiques redoutées

Il poursuit : « On redoute des baisses de vente, des dépôts de bilan et des risques de difficultés économiques. Imaginez un consommateur qui n’achète que sur la base du Nutri-Score, automatiquement, il ne va acheter que des produits industriels, bourrés d’additifs. Les AOP n’ont pas le droit de changer la composition de leurs produits car on a un cahier des charges qui garantit la qualité du produit. Les produits du terroir ne sont pas là pour compenser avec des additifs ». Pour Philippe Lorrain, le Nutri-Score doit être revu et corrigé : « Il faudrait revoir les critères de notation. Car ils ne sont qu’à charge. Ce n’est pas une vision nutritionnelle. Pour moi cela vient compenser un manque d’éducation culinaire. Le Nutri-Score ne met pas en avant les avantages d’une nutrition équilibrée, par exemple le calcium, les vitamines et les minéraux qu’apportent les produits traditionnels et qu’on ne trouve pas dans les produits industriels. On va pouvoir avoir un produit classé en A qui n’est composé que d’additifs. Ce n’est pas cela qu’on cherche. Nous souhaitons un véritable marquage nutritionnel. Dans cette échelle qui pourrait être mise en place, on mettrait en avant les éléments positifs. Le sucre est mauvais si vous en consommez trop, le sel aussi. Mais c’est indispensable ».

Le Nutri-Score passe complètement à côté de son objectif premier

Le président de l’AFA ne croit pas en l’efficacité du Nutri-Score : « Le Nutri-Score a son utilité pour quelqu’un qui ne consomme que des produits gras et sucrés, qui grignote toute la journée. Mais ce n’est pas le Nutri-Score qui l’empêchera de grignoter. Le Nutri-Score passe complètement à côté de son objectif premier. On va orienter les consommateurs dans une autre voie, qui ne va pas être bonne du tout, car si les consommateurs ne se fient qu’à cet outil, ils vont aller uniquement vers les produits ultra-transformés. Les bleus sont classés en E car ils contiennent beaucoup de sel. Mais on ne peut pas faire pousser de bleu sans sel. D’autres fromages vont se retrouver en D mais on aura toujours la richesse en matière grasse et en sel. Certains fromages qui ne sont pas AOP pourront travailler sur des formules de remplacement ».
 

Une productrice inquiète

Béatrice Roux est gérante du Gaec de la Calsade à Badailhac, dans le Cantal. Elle produit de l’AOP cantal et salers. Elle aussi a du mal à cacher ses inquiétudes : « Le Nutri-Score nous inquiète car il est basé sur tout ce qui est matières grasses et sel. Or nous, en fromagerie, le sel est notre seul conservateur et le fromage est gras par nature. S’ils mettent ces scores mauvais pour les AOP, on est tous dans la panade. On a peur d’une chute des ventes et on ne pourra plus communiquer sur nos produits. Quand les aliments sont classés en E, il n’y a plus de communication possible sur nos produits ». Elle appelle à réétudier le fonctionnement de cet outil : « On voudrait que l’on revoie les critères de notation. A la base le Nutri-Score est fait pour tout ce qui est industriel, pour des produits transformés. On souhaiterait qu’il tienne compte des autres éléments qu’il y a dans nos produits. Il n’y a pas que du gras et du sel. C’est une situation qui n’est pas très confortable. Pour le moment, les consommateurs n’en parlent pas trop mais on risque d’avoir des soucis ».

Le ministre de l'Agriculture interpellé sur le sujet

Sébastien Ramade, président de l’interprofession AOP saint-nectaire et administrateur au CNAOL, Conseil national des appellations d’origine laitière, est aussi vent debout contre le Nutri-Score : « On a interpellé sur ce sujet le ministre de l’Agriculture lors du Sommet de l’élevage. Selon le Nutri-Score, on nous dit que nos produits sont mauvais pour la santé et on est surpris de recevoir cette note-là, alors que ce sont des produits qui sont très peu transformés, qui sont naturels, avec des recettes ancestrales. Avec nos AOP, on ne peut pas changer le cahier des charges pour rentrer dans le cadre du Nutri-Score ». Il ajoute : « Le saint-nectaire va être classé en D. D’après les dires du ministère de l’Agriculture, il n’y aura pas d’obligation de Nutri-Score tant que l’Europe ne le rend pas obligatoire. Mais la France prend la présidence de l’Union européenne en 2022 et pourrait prendre une décision. C’est pourquoi on se mobilise ».

Des critères à revoir

Sébastien Ramade conteste le mode de calcul du Nutri-Score : « Le Nutri-Score est calculé sur 100 grammes. La part moyenne mangée par les Français est de 30 grammes par jour. Donc ramenée à 100 grammes, la note n’est forcément pas bonne. On ne parle pas des omégas 6 et oméga 3 qu’il y a dans nos fromages. On voudrait que les critères du Nutri-Score soient revus et corrigés. On demande aussi l’exemption des AOP fromagères du Nutri-Score, comme le sont les vins et spiritueux ». Lui aussi s’inquiète pour la suite : « Il y aurait des conséquences sur le long terme. Les générations plus anciennes vont continuer à consommer du saint-nectaire mais le problème va exister pour les générations plus jeunes. On a peur qu’ils ne se fient qu’au Nutri-Score pour se nourrir. A terme, il risque d’y avoir des conséquences sur les ventes. Ce qui m’inquiète c’est que les produits ultra-transformés ont des bonnes notes alors qu’on tire à boulets rouges sur les produits naturels. On nous dit qu’on fait mal notre boulot. On est un peu déprimés par rapport à cela ». Sébastien Ramade conclut : « Les gens qui vont venir dans une crèmerie ou chez un producteur fermier ne vont pas regarder le Nutri-Score car ils viennent pour acheter un produit plaisir. Les jeunes auront peut-être plus de peurs de manger ces produits-là si on est classé en D. Tous les fromages sont en C, D ou en E. C’est malheureux de dire que le saint-nectaire est en D alors que le Coca light est en A. On ne comprend pas ».

Ce qu'il faut savoir sur le Nutri-Score

Après vérification, le Coca light est plutôt classé en B. Depuis quelques mois, une véritable cabale est lancée sur les réseaux sociaux contre le Nutri-Score.  Un article publié sur le site d’UFC Que Choisir essaie d’expliquer les dessous de cette campagne de dénigrement : « Principal argument des détracteurs : si un Cola light est mieux noté par le Nutri-Score que des sardines à l’huile ou du jambon cru, le système n’est pas fiable. Un message efficace mais qui repose sur un postulat totalement erroné, selon les chercheurs : « Le Nutri-Score est conçu pour choisir de manière éclairée entre différents produits comparables. C’est-à-dire qui ont une pertinence à se substituer les uns aux autres dans notre consommation. » Il y a donc peu de sens dans le fait de comparer des sardines, des sodas et des céréales du petit déjeuner ». Le site Internet Manger Bouger rappelle le fonctionnement du Nutri-Score.

Le Nutri-Score permet de comparer deux produits du même rayon,  deux produits d'une marque différente, ou des aliments qui se consomment à la même occasion. L'idéal est de cuisiner maison et quand vous achetez des produits transformés, il faut choisir le meilleur Nutri-Score. Il est calculé sur le produit tel qu’il est vendu, alors en plus de choisir le meilleur Nutri-Score il faut aussi faire attention au mode de préparation à la maison (friture, sel, sauces…). 

Certaines frites surgelées sont Nutri-Score A car il est calculé sur le produit tel qu'il est vendu. Les frites surgelées sont des pommes de terre coupées en bâtonnets. Ce sont l'huile et le sel que l'on ajoute qui vont modifier le score. Il faut donc faire attention au mode de préparation à la maison. Le site Manger Bouger indique : "Au quotidien, ne cherchez pas à consommer que des produits Nutri-Score A et B. Les aliments classés D et E peuvent tout à fait s’inscrire dans une alimentation équilibrée, à condition de les consommer en petite quantité et pas trop souvent". Il faut donc comparer avec cet outil tout ce qui est comparable.

Le Nutri-Score permet de comparer les produits d'un même rayon. Pour un yaourt, un C n'est pas le meilleur Nutri-Score. Mais pour une huile, un Nutri-Score C est le meilleur score possible. Tour dépend donc du produit. Il faut choisir le meilleur Nutri-Score au sein d'un même rayon.

L'avis d'une nutritionniste

Maëva Levasseur, nutritionniste à Chamalières, émet quelques recommandations : « En matière de fromage, on préconise de manger 30 grammes de fromage maximum par jour. Il n’y a pas d’aliment interdit ou autorisé. Le but est d’en prendre dans le cadre d’une consommation raisonnable ». Elle indique : « Le Nutri-Score prend en compte certains paramètres et pas d’autres. C’est un outil qui peut nous guider mais qui ne doit pas seulement être considéré. Il ne tient pas compte du degré de transformation de l’aliment. Le Nutri-Score donne une indication mais elle est incomplète. Il faut privilégier les aliments bruts ». Maëva Levasseur rappelle : « On ne peut pas dire si le fromage est bon ou mauvais pour la santé. Il fait partie des produits laitiers donc il est important d’en consommer. Cela apporte un certain intérêt nutritionnel. Il faut consommer deux produits laitiers par jour, en variant, avec du fromage, du lait, des yaourts. Mais pour le fromage il faut consommer une portion par jour ».
Jusqu’à début janvier 2022, date de la présidence de la France de l’Union Européenne, les AOP fromagères d’Auvergne n’entendent pas baisser les bras. Elles vont tout faire pour obtenir l’exemption du Nutri-Score pour leurs produits.

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