En Savoie, chroniques d'un confinement d'en haut : Compostelle, 2ème partie - 37e jour

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Écrit par Laurent Guillaume
Au milieu du gué : le chemin à faire pour renoncer est le même que pour avancer.
Au milieu du gué : le chemin à faire pour renoncer est le même que pour avancer. © Marc de Langenhagen

Laurent Guillaume, présentateur du Magazine de la Montagne depuis plus de 20 ans, propose tous les jours ses "chroniques d’en haut" en attendant la fin du confinement. Il raconte avec authenticité et parfois humour le quotidien des habitants de sa vallée et évoque des souvenirs de tournages.

Dans cette série de Chroniques, j’ai voulu partir en voyage dans les souvenirs intenses de ces trois tournages exceptionnels sur le chemin de Compostelle, dans le Massif Central, les Pyrénées puis en Galice.

Suite de l’épisode précédent : Compostelle 1 : le Massif Central

Si vous avez manqué les épisodes précédents (1er au 36e jour), cliquez ici
 

La grande barrière

Le Massif Central à peine traversé que la ligne des Pyrénées se devine déjà sur l’horizon lointain. Il faudra encore des jours, des semaines pour arriver au pied de cette barrière symbolique. Et l’étape pyrénéenne est sans doute la plus impressionnante, la plus longue, la plus haute et la plus exigeante. On a le temps d’y penser, peut-être même de redouter le point culminant du chemin français. On sait que de l’autre côté, le chemin sera encore plus long, car après le Grand Passage, 790 kilomètres seront encore à parcourir.

« Compostelle : on le fait sérieusement sinon on n'a qu’à aller à la plage ! »

Mais le chemin fait son œuvre, depuis si longtemps. Les visages tannés par le soleil et la poussière, par l’effort soutenu affichent pourtant une grande paix intérieure. Malgré la fatigue, la sérénité se lit sur les traits de ceux qui arrivent à Saint- Jean-Pied-de-Port, au pays Basque. Une étape qui permet à tous de récupérer dans cette petite ville adossée aux contreforts des Pyrénées. Saint Jean, c’est un curieux mélange de touristes déambulant le nez collé aux vitrines d’artisanat ou de spécialités basques et de pèlerins marchant d’un pas assuré à la recherche d’un gîte pour la nuit. C’est ici que j’ai repris mon tournage. A l’écoute de ceux qui suivent le chemin et de ces anonymes qui les accompagnent tout au long de la route, comme les bénévoles. Parmi eux, il y a Jeanine. Une petite dame d’un certain âge, peu causante, un peu revêche mais aux yeux pleins de bonté pour qui ne s’arrête pas à la première impression. Elle tient une auberge typique et frugale destinée aux pèlerins. Elle ne s’embarrasse pas de formules : si on veut un lit, on n’a qu’à descendre au dortoir, se mettre là et puis c’est tout. Elle en a vu passer, des pèlerins épuisés par les derniers mois de marche. Elle ne s’étonne plus de rien, ni de leurs vêtements salis par la poussière, ni de leurs silences, ni même des effluves de chaussettes en fin de parcours. Mais quand on a besoin d’elle : Jeanine est là. Elle s’énerve peu, mais on sent bien qu’il ne faut pas trop l’emmerder non plus ! Ce qui la fout en rogne, c’est quand elle démasque le vrai touriste déguisé en faux pèlerin qui lui demande une chambre avec toilettes.  Ça, ça l’énerve. « Y’a des hôtels pour ça. Compostelle, on le fait sérieusement sinon on n’a qu’à aller à la plage ! » dit-elle.
Car l’engouement pour le chemin est planétaire. Et parmi ceux qui s’y frottent, certains considèrent cette route comme une randonnée facile à faire entre potes, sans le moindre entraînement. Et même s’il ne s’agit pas de grimper un 8000 en Himalaya, il faut quand même en avoir une bonne paire… de chaussures. Jeanine le sait, le voit et les prévient avec ses mots à elle et son accent basque : « Vous feriez mieux de passer en Espagne par l’autoroute et de vous trouver une chambre à Biarritz, plutôt que par le col », leur dit-elle. Mais comme elle est chrétienne, elle est charitable, et ne les envoie pas  promener.

Quand vient l’orage, on s’abrite, on attend. Mais on repart. Ainsi va le chemin.

Car le lendemain, il pleut. Ces Pyrénées sont Atlantiques, et ça se voit. L’herbe est d’un vert exceptionnellement intense, un vert que je n’avais jusqu’ici vu qu’en Normandie. Les nuages charriés par les vents d’ouest se déversent sur ces montagnes situées en première ligne. Et si ça permet des estives généreuses pour les brebis, ça rince les autres. L’influence océanique s’invite dans la montagne basque et le temps, ici, est rarement certain. Ce qui amène à un autre enseignement de Compostelle : on marche quelle que soit la météo. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige.

Et donc, ce jour-là, les nuages, la pluie, puis le brouillard et le vent glacial ne nous ont pas lâchés. Un vrai temps de merde qui n’a jamais donné beaucoup d’autres envies que celle d’aller au bistrot. Le côté masochiste largement exagéré du randonneur en montagne ne va néanmoins pas jusqu’à se balader avec un temps pareil. Marcher sous la pluie est donc une expérience finalement peu commune. Et c’est là que le chemin a quelque chose de différent : on ne se pose pas la question du temps. Le matin, chacun prend son sac, noue ses chaussures et reprend la route. S’il pleut, on sort la longue cape. Mais on avance. Quand vient l’orage, on s’abrite, on attend. Mais on repart. Ainsi va le chemin.

Le passage des Pyrénées est l’étape la plus difficile : 1500 mètres de dénivelé sans aucune route de repli avant Roncevaux en Espagne. Quand on part, on ne peut qu’arriver au bout. Les Pyrénées se montrent raides et impitoyables. Elles cassent les jambes dès les premières heures. Puis s’ensuit un interminable plateau battu par les vents, d’autant plus interminable que le brouillard empêche d’en voir la fin. Une fois encore, le chemin met la volonté à dure épreuve. Perdus dans la tourmente, les Coréens qui nous suivent avancent difficilement. Partis du bout du monde pour faire cette étape pyrénéenne, c’est ici qu’ils en mesurent la sévérité, loin du film sur Compostelle qu’ils ont vu au cinéma et qui leur a donné envie de venir ici comme on va à Venise. Le brouillard n’arrange rien. Je les distingue à peine. Et la pluie… Cette pluie d’été toujours froide en altitude. Celle qui détrempe les âmes et les plus belles volontés noie les chaussures dans lesquelles se trouve déjà le moral. C’est long, c’est dur, et le Bon Dieu ne nous aide pas. Sauf peut-être en mettant sur notre route un abri de pierre que les bergers, habitués à ces temps mauvais, ont eu la sagesse de construire. Suffisamment pour se sécher et repartir une fois l’averse passée.

Chercher l’exceptionnel partout, même dans le brouillard qui transforme les arbres en silhouettes diaphanes issues d’un conte de Tolkien

C’est là que j’ai remarqué la plus grande différence entre ceux qui faisaient Compostelle depuis plusieurs semaines, et moi qui n’en parcourais que quelques étapes dans le cadre de notre tournage. Les premiers se foutaient de la pluie qui semblait leur glisser dessus. Moi, j’étais au bout de ma vie, me disant pour la première fois que c’était complètement con de tourner une émission pareille sous la flotte et dans le brouillard. Mais au milieu du gué : le chemin à faire pour renoncer est le même que pour avancer. Alors  autant continuer… et se souvenir de ce que m’ont appris les marcheurs lors des étapes précédentes… Lâcher prise. Accepter d’être mouillé. Râler ne rend la chose que plus désagréable. Et surtout, chercher l’exceptionnel partout. Même dans la pluie qui décore chaque branche d’une procession de gouttelettes, qui donne vie à des ruisseaux jusque-là asséchés, alimentant les sources dans lesquelles on se désaltère. Même dans le brouillard qui efface les distances et transforme les arbres en silhouettes diaphanes issues d’un conte de Tolkien, créant autour de moi une bulle finalement protectrice.  Même dans le vent glacial qui hurle sur le plateau, mais qui rend si accueillant le moindre sous-bois abrité. A force d’avancer pas à pas, nez à nez avec mes godasses, glissant sur le chemin trempé, vient le moment où au fond d’une vallée, apparait la Collégiale de Roncevaux. Je suis  passé en Espagne.

Roncevaux. Ce nom qui évoque la chanson de Roland relatant l’épopée des armées de Charlemagne me replonge dans le Moyen Âge que je croyais avoir quitté depuis l’Aubrac. Ce nom qui  résonne comme un conte fantastique peuplé de dragons et de géants de pierre… Imaginez un instant qu’à l’époque, armés de leur seule volonté et de leur seule foi, les pèlerins passaient le col été comme hiver pour trouver refuge ici, après une si longue marche commencée devant la porte de leurs maisons, partout en Europe. Et là, dans cette contrée dont ils ignoraient tout jusqu’à la langue, ils pouvaient trouver refuge dans un immense dortoir, ceint de hauts murs de pierre, éclairé par de gigantesques couronnes de bougies dispensant une lumière blafarde, mais tellement réconfortante.  Et dans cette immense salle plusieurs centaines de lits en métal, installés les uns à côté des autres, créent la nef d’une cathédrale imaginaire où les pèlerins trouvaient le repos, la chaleur et le réconfort. Aujourd’hui, ce dortoir millénaire n’est ouvert que rarement. Un hôtel quatre étoiles jouxte l’abbaye et un autre dortoir, plus fonctionnel, a été créé dans la collégiale. Mais si vous avez l’occasion de visiter ce lieu, n’hésitez pas une seconde. C’est une véritable machine à remonter le temps et déambuler dans cet espace crée un lien direct avec ceux qui ont fait le chemin autrefois. Ils semblent toujours là. On les imagine… on les entend presque.
Roncevaux n’est que la moitié de la longue route mais c’est un nouveau départ, à travers l’Espagne surchauffée en été. Une dernière ligne immensément droite jusqu’à Saint Jacques puis l’océan, en Galice, 790 kilomètres plus loin.

La suite de ce récit, en Galice, à suivre...

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