REPORTAGE. Présidentielle 2022 : le lien de confiance est-il rompu avec les personnalités politiques ?

Dans le cadre du dispositif "Ma France 2022", nous nous sommes rendus pendant deux jours à Marsannay-la-Côté, au sud de Dijon, à la rencontre des habitants. A l'approche de l'élection présidentielle, les habitants ont-ils encore confiance dans les personnalités politiques ? On vous raconte.

Grâce à la consultation en ligne Ma France 2022, sur les sites de France 3 et France Bleu en régions, de nombreuses personnes ont réagi à la proposition d'Agnès (54 ans, département du Doubs), qui estime qu’il "faut supprimer les avantages des politiques après leur mandat. Leur retraite doit être calculée comme tous les Français et plus à vie."

Une proposition qui résonne et qui questionne sur le lien de confiance entre le monde politique et les citoyens français, à l'approche du premier tour de l'élection présidentielle le 10 avril.

Car la défiance des français envers les personnalités politiques est croissante. D'après le baromètre de la confiance politique du Cevipof, 40% des sondés ont fait part de leur "lassitude", 37% de leur "méfiance".

Le contexte géopolitique actuel de la guerre en Ukraine pèse aussi beaucoup dans la réflexion des citoyens autour de la campagne présidentielle.

Une confiance limitée dans le monde politique d'une façon générale

Regardons plus dans le détail le baromètre du Centre de recherches Politiques de Sciences Po (CEVIPOF), qui conduit régulièrement des études sur la confiance des français en leurs institutions.
L'étude de janvier 2022 "En quoi les français ont-ils confiance aujourd'hui ?" a été réalisée auprès d’un échantillon de plus de 10 500 personnes inscrites sur les listes électorales issu d’un échantillon de 11 842 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

En regroupant l'ensemble des critères du sondage par famille, on s'aperçoit que 70% de la population sondée éprouve des sentiments négatifs face à la politique.

Une difficulté à se projeter dans l'avenir

C'est dans le vignoble de Marsannay-la-Côte que nous rencontrons Nicolas. Il est ouvrier agricole, et actuellement, est affairé à "tirer les bois", c'est-à-dire débarrasser les fils releveurs des résidus de taille, et de vérifier le palissage de la vigne. Les bois morts sont brûlés sur place.


Nous évoquons la campagne présidentielle et les hommes politiques d'une façon générale. Nous lui demandons son point de vue sur la campagne en cours et il nous fait part de son désarroi : "Actuellement, je suis complètement perdu ! Entre la guerre en Ukraine, entre les gilets jaunes, honnêtement, on est perdus, je ne sais pas où on va aller !"

Nicolas nous livre aussi ses craintes sur les conséquences du conflit en Ukraine et l'augmentation du coût de la vie, et de son statut d'ouvrier. 

Il nous affirme que dans les métiers de la vigne, les postes en CDI sont rares, et qu'il a une grande chance d'avoir un emploi, mais est perplexe pour le futur : "je ne sais pas quel avenir je peux offrir à mes enfants."

Quant au lien de confiance qu'il aurait avec les personnalités politiques, Nicolas est sans équivoque : "le lien est complètement perdu" comme il l'explique ci-dessous. 

A proximité des vignes à Marsannay se trouvent les équipements sportifs : tennis et terrain de pétanque. Le club local de pétanque se retrouve tous les jours à l'extérieur. 

Un groupe de femmes s'entraîne, en profitant du beau temps. Parmi elles, Dominique. Nous commençons à discuter avec cette sympathique retraitée. Nous abordons le sujet de la vie politique et des candidats à la présidentielle. Nous parlons d'abstention, et de ces personnes qui ne veulent pas voter, un choix qu'elle accepte : "il y aura des gens qui pourraient être déçus, et ils vont se dire que les autres candidats ne valent pas mieux parce qu'ils vont raconter n'importe quoi, et ils n'auront pas envie de voter. Et ça je le comprends très bien !"

A la question de savoir si le lien entre les français et les hommes politiques n'était pas rompu, Dominique reconnaît que oui, car ils ne sont pas en phase avec l'actualité.
De plus elle voit dans les crises précédentes une forme de rupture : "le covid, ça a tout emporté"

A proximité de Marsannay se trouve le sentier de randonnée Félix Batier, qui relie Dijon à Nuits-Saint-Georges. C'est un rendez-vous incontournable pour les randonneurs.


Nous retrouvons place de la mairie, à Couchey en fin d'après-midi un petit groupe de randonneurs. Ils terminent leur excursion de l'après-midi. Parmi eux, Jacques, retraité. En évoquant ensemble la campagne présidentielle, pour lui : "il est indispensable que les candidats prennent position par rapport à la guerre en Ukraine, c'est grave ce qu'il se passe là-bas !"
Selon lui, le contexte actuel de la guerre en Ukraine doit entrer dans la campagne présidentielle. Et d'ailleurs, en le questionnant au sujet de la confiance qu'on apporte aux hommes politiques, sa réponse est limpide : "la politique actuelle a bien changé. La politique intérieure passe au second plan en ce moment."

"je ne vois pas la lumière !"

Cette question de la confiance en la classe politique est dans tous les esprits, bien que la campagne présidentielle ne soit pas encore très visible.
En allant au-devant des gens, nous réalisons que certains ont déjà arrêté leur choix. Comme Yves, qui attendait son bus en centre-ville de Longvic. Un peu hésitant à nous répondre, il nous affirme que son choix se portera sur le candidat "le plus solide" et en regardant les hommes politiques "sur ce qui a été fait sur les 5 dernières années"
Et quant à la question d'accorder sa confiance dans les personnalités politiques, il nous répond : "c'est difficile, les gens n'ont plus confiance. Il y a trop de sujets à couvrir !"

Plus loin, sur la promenade près de l'Ouche, nous rencontrons Lhacen. Il nous explique ses difficultés financières pour pouvoir boucler le mois avec les charges régulières. Son attente principale demeure la revalorisation des salaires, mais avec l'augmentation du coût de la vie et de l'énergie, il ne cache pas son inquiétude : "Je ne vois pas la lumière, et avec l'Ukraine, ça fait peur !"

Bénéficiaire de l'AAH (allocation adulte handicapé), Lhacen ne porte guère d'espoirs dans la classe politique : "on a besoin de quelqu'un qui pense à nous !"

Il énumère aussi les crises successives : "on a le Corona, ça va faire presque trois ans. Il y en a marre, il y a des gens qui décèdent dans la famille, on a moins de liberté, le travail, c'est plus difficile... Et malgré tout ça, les salaires, ils restent." Lahcen nous explique en quoi la confiance avec les politiques est rompue.

Une défiance envers la classe politique qui ne date pas d'hier

Les commentaires sur les hommes politiques recueillis dans les différents témoignages lors de cette immersion résonnent avec l'analyse du Bourguignon Jean-Vincent Holeindre, politologue à l'Université Paris 2 - Assas, sur la perte de confiance entre les français et le monde politique.


Le politologue explique en effet que la défiance envers la classe politique en France remonte tout d'abord à l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand dans les années 80 et à "la désillusion du peuple de gauche, dans le but de pouvoir 'changer la vie' (c'était le slogan à l'époque) , ce qui n'est pas intervenu. Ça a créé déjà un premier coup de canif dans le contrat de confiance qui liait le peuple et la politique. La défiance, notamment à gauche, elle date d'il y a longtemps."

Le politique n'apparaît plus comme celui qui essaie de rendre l'avenir meilleur

Jean-Vincent Holeindre

politologue à l'Université Paris 2 - Assas

Les Français ont aussi le sentiment, compte-tenu des différentes crises qui se sont accumulées, que les politiques n'agissent que sur les urgences et essaient de résorber la crise, mais ne sont plus en mesure d'apporter d'espérance, de changement, qu'attendent les citoyens. C'est particulièrement fort dans le mandat d'Emmanuel Macron, parce que les crises ont été multiples : crise économique et énergétique, avec les gilets jaunes, crise sanitaire avec le Covid et aujourd'hui, crise internationale avec l'Ukraine."

Le politologue aborde ensuite le sujet de la gestion de l'urgence par les hommes politiques, qui occulte les perspectives de changement à offrir aux Français : "Le politique comme facteur de changement, c'est quelque chose qui aujourd'hui est profondément affecté. C'est ce qui explique la désertion civique, l'éloignement par rapport à la politique. C'est une tendance de fond qui est renforcée par les deux derniers quinquennats : le quinquennat de François Hollande, qui a amplifié la crise de la gauche et le quinquennat d'Emmanuel Macron, où il y a eu une telle accumulation de crises que finalement le rôle du politique n'est plus apparu comme celui qui regarde l'avenir, qui essaie de rendre l'avenir meilleur, mais celui qui gère au présent les urgences qui s'amoncellent jour après jour."