5 questions à Marie-Pierre Goisseaud, documentaliste à France 3

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Mémoires de la télévision et précieuses gardiennes des toutes les données. Rencontre avec l'une des femmes de l'ombre de la télévision régionale.

  • A quoi ressemble une journée d'un(e) documentaliste à France 3 Franche-Comté ?

Le travail de documentaliste est de rechercher, traiter et communiquer des documents (vidéos ou écrits) pour les journalistes ou les techniciens qui participent à la fabrication du journal. La documentaliste peut parfois aussi répondre aux téléspectateurs.

Elle réalise tous les matins un panorama de presse écrite à partir des journaux de la presse quotidienne régionale et de quelques journaux nationaux. Elle participe à la conférence de rédaction et peut y proposer des idées de sujets.

Tout au long de la journée, elle fait une veille d'information à partir de la presse écrite, du web et du courrier électronique que France 3 reçoit. Elle alimente ainsi un agenda partagé par la rédaction.
Elle prépare aussi des dossiers thématiques qui pourront servir au journaliste qui prépare un reportage ou un magazine.

La télévision étant un média audiovisuel, la documentaliste est également vidéothécaire. Elle analyse en détail tous les journaux régionaux, magazines, diffusés par France 3.Toutes ces informations sont saisies dans une base de donnée commune à tout le réseau France 3. Cela permet de retrouver rapidement les reportages. La documentaliste gère aussi le fonds de rushes, et sélectionne ceux qui sont pertinents à conserver.

Elle relève les temps de parole des personnalités politiques ou syndicales interviewées. Ces chiffres partent aux statistiques du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel). En période de campagne, l'équité doit être respectée, et le CSA la contrôle.

Lors des élections, les documentalistes collectent toutes les photos des candidats, leurs biographies et étiquettes politiques. Tout est saisi dans une base de données. Cela permet l'affichage des résultats lors des soirées électorales sur nos antennes.

 

  • Quel est l'aspect passionnant du métier ?

La veille d'information est passionnante. Grâce aux lectures et recherches, les documentalistes aident à trouver une idée de reportage ou chronique qui intéressera un journaliste.
La recherche d'images est intéressante aussi. La demande du journaliste peut être parfois très précise mais aussi du coup très difficile à trouver. Ou bien au contraire, elle peut être très vague, indéfinie. Nous devons nous servir de notre expérience, de notre connaissance du fonds d'archives pour lui proposer et trouver les images qu'il lui faut. 
Travailler pour l'actualité est passionnant : les journées ne se ressemblent pas, elles dépendent de l'actualité, des événements. Il faut être très réactif et capable de travailler dans l'urgence. Il faut aussi sans cesse pouvoir passer d'une activité à l'autre en fonction des besoins.

  • Que deviennent les archives à France 3 ? Quels sont les plus vieux documents conservés ?  

Toutes les émissions créées en Franche-Comté ont été enregistrées et conservées sur un support. Tous les 5 ans, nos cassettes d'archives sont envoyées à l'INA, chargé de la conservation de notre patrimoine.
De 1965 à 1981, les enregistrements se faisaient sur bobine de film (16 mm). Puis est arrivée en 1982 la vidéo avec des cassettes analogiques BVU. Les cassettes en format beta SP sont arrivées vers 1989. Puis les cassettes numériques Beta SX en 2002.
Tous ces documents sont aujourd'hui numérisés par l'INA. Nous pouvons les visionner et les commander sur leur site. L'INA nous "dépose" ensuite les documents directement sur un serveur.
Certains documents sont accessibles gratuitement au public sur www.ina.fr.



Grâce à l'INA nous pouvons accéder à notre fonds mais aussi à d'autres comme celui du Ministère de l'Agriculture qui possède un film muet de 1912 sur les sports d'hiver dans le Haut-Jura. C'est le plus vieux document concernant la région que je connaisse.

L'inauguration de la station de Besançon a eu lieu le 29 octobre 1965. Parmi les premiers sujets diffusés alors, un sujet sur le zoo de la citadelle, un accident de 2 CV ou le marché aux chrysanthèmes.


  • Comment sont vécus les changements de support au fil des ans ?

Le changement de support de conservation ne change pas grand-chose pour la documentaliste. C'est juste le matériel de visionnage qui change et auquel il faut s'adapter.
C'est plutôt l'informatisation qui a fait évoluer notre métier. A l'époque du film (de 1965 à 1981), les sujets étaient indexés sur un cahier manuscrit. Seuls le titre, le nom de l'auteur et la durée y étaient indiqués. C'était très difficile de retrouver un sujet.

Puis est arrivé le fichier manuscrit en même temps que les cassettes BVU (1982-1986). Les sujets ont commencé à être classés de façon thématique et chronologique.
Puis enfin, l'informatisation avec une base de donnée en réseau avec les autres régions France 3.

Le 20 octobre 2015, nous passerons au tout numérique et les documentalistes seront intégrées à un réseau de travail "imédia". Les archives ne seront plus enregistrées sur cassettes mais dans des fichiers numériques. Elles seront conservées cinq ans sur un serveur local avant d'être transférées à l'INA.
Là non plus, pas de grands bouleversements pour le travail des documentalistes. Elles n'analyseront plus les journaux grâce à un magnétophone mais grâce à une souris et un écran d'ordinateur. Elles n'auront plus de cassettes à aller chercher et "caler" sur le bon le reportage, il leur suffira en quelques clics de transférer le fichier sur un serveur de fabrication.

L'arrivée du web a également fait évoluer le métier. L'accès à certaines sources a été facilitée et se fait de façon plus rapide. Mais les sources d'informations sont maintenant multipliées. Il y a un gros tri à faire pour ne pas être noyé !


  • De quelle façon les contenus, les formats de reportages ont-ils évolué en 50 ans ? 

Quand on recherche des vieux reportages sur la base de données de l'INA, on s'amuse beaucoup en regardant l'évolution dans la construction des reportages et surtout de la ligne éditoriale. Au temps de l'ORTF, jusqu'à fin 1974, la rédaction couvrait toutes les visites et cérémonies officielles du préfet, les remises de médailles des pompiers ou gendarmes... Bref, il y avait beaucoup d'institutionnel. Les reportages avaient un format beaucoup plus long. Il n'était pas rare de voir des reportages de 5 à 6 minutes avec des plans séquences très longs. Il y avait beaucoup de musique sans commentaire et d'interviews qui n'en finissait pas ! Aujourd'hui, la durée moyenne des reportages est de 1'30 à 1'40.

Dans les années 70-80 des reportages était totalement dédiés à la mode, avec des défilés de mannequins parfois dans les rues de Besançon. Beaucoup de sujets aussi sur les comices agricoles ou autres foires dans les moindres petits villages de la région. Il y avait aussi beaucoup de sports. Ce qui parait surprenant aussi aujourd'hui, c'est qu'avant, la météo était présentée au milieu même du journal par le présentateur du journal lui-même.

durée de la vidéo: 02 min 31
Mode enfantine à Besançon


Dans les années 80, on retrouve sur l'antenne régionale le même brin de folie qu'il y avait sur les chaînes nationales à cette époque. On pouvait voir dans le studio un crocodile (un vrai), ou un éléphant. Les présentateurs étaient décontractés. Certains journaux ont été présentés par des journalistes confortablement assis sur un fauteuil avec pour décor une bibliothèque.

  • Un souvenir marquant dans le quotidien d'une documentaliste ?

Dans le quotidien, les souvenirs marquants sont les défis que parfois nous lancent certains journalistes, du genre : "Trouve-moi l'image impossible".  Et qu'on lui trouve !
Pour le site internet de France 3, on m'a demandé de faire une biographie de Jean-Pierre Chevènement à base d'archives vidéos et de documents. Les documentalistes font un travail dans l'ombre qui est souvent méconnu. 

Autre souvenir, la perquisition du juge et des policiers lors de l'affaire Gigastorage à Belfort dans les années 90.. Ils sont arrivés à la documentation à Besançon et ont cherché les rushes dans nos bureaux. Mais ils n'ont pas trouvé.


Certains reportages que nous analysons nous marquent, comme des événements sportifs. L'arrivée au sprint de Vincent Defrasne aux JO de Turin. Celle de Jason Lamy-Chappuis à Vancouver. Ou l'expulsion par les CRS de l'usine l'épée, ou certains faits divers, comme le paricide de Lebetain, la disparition de Céline Figard

durée de la vidéo: 02 min 24
1996 - Evacuation de l'usine l'Epée


Certains téléspectateurs nous appellent pour avoir un renseignement sur un reportage qu'ils ont vu mais dont ils n'ont pas beaucoup de précisions. Ils appellent un peu sans trop y croire. Et puis quand il voit qu'on prend le temps de les écouter et qu'on peut répondre rapidement à leur question, ils sont tellement heureux, qu'une fois, l'un m'a dit qu'il fallait que je change de travail car j'étais douée pour travailler dans les affaires ou dans le commerce. Une autre, une châtelaine, m'a invité à aller boire un thé dans son château en Haute-Saône. Je n'y suis pas allée.   
Comment devenir documentaliste ?
La fiche métier de l'ONISEP