590 ans après sa mort sur le bûcher, qui était Henriette de Crans, accusée de sorcellerie ?

Henriette de Crans est la première femme accusée de sorcellerie à être brûlée vive en Franche-Comté. France 3 vous explique ces quatre choses à savoir sur cette femme âgée et vivant seule, représentative des autres victimes de la chasse aux sorcières qui va suivre.

Elle fut la première d'une longue série. Il y a tout juste 590 ans, Henriette de Crans était brûlée vive, condamnée pour sorcellerie.  À son procès, le 13 mars 1434, se sont succédé beaucoup d'autres, principalement de femmes. 

Afin de lui rendre hommage, la ville de Besançon a fait installer une sculpture de son buste en 2021 au parc de Chamars, lieu de son exécution. Qui était cette femme ? Pourquoi a-t-elle été choisie ? Y a-t-il un lien avec les féminicides que nous connaissons aujourd'hui ? France 3 Franche-Comté vous propose quatre choses à savoir pour comprendre pourquoi la condamnation d'Henriette de Crans était un acte misogyne. 

Une femme âgée et seule 

La première chose à noter, c'est qu'Henriette de Crans était très âgée. Elle a plus de 70 ans lorsqu'elle est arrêtée, ce qui est extrêmement vieux pour l'époque. "On peut imaginer qu'elle est fatiguée par la vie", explique Brigitte Rochelandet, docteure en histoire des mentalités. 

"De plus, son profil peut déranger", expose l'historienne. Henriette de Crans vit seule, sans mari ni enfants, même si elle a pu être mariée et survivre à sa famille, selon Brigitte Rochelandet. "Elle a l’air d’être autonome, elle vit dans une maison en pierre, elle n’est pas pauvre", ajoute la spécialiste de l’histoire des femmes sous l’Ancien Régime.

Les vieilles femmes, c'est le troisième sexe.

Brigitte Rochelandet

historienne

"C'est important aussi de noter que c'est une femme ménopausée donc elle ne procrée plus, elle ne sert plus à rien puisqu'à l'époque les hommes créent et les femmes procréent. Elle me fait beaucoup penser à une béguine, une femme autonome ménopausée", analyse la chercheuse. En cela, elle est représentative des autres femmes qui seront accusées de sorcellerie. 

Accusée de pactiser avec le diable 

Henriette de Crans est accusée de pactiser avec le diable. On lui reproche, entre choses, d'avoir rôti des enfants ou d'avoir voyagé à Milan sur son balai, selon le document de sa sentence, prononcée le 13 mars 1434, et retranscrite par Brigitte Rochelandet. 

Henriette de Crans était aussi accusée d'avoir guéri des malades en utilisant des sortilèges. Néanmoins, Brigitte Rochelandet nuance le mythe de la femme guérisseuse et porteuse de connaissances. Si les 'démonologues' de l'époque décrivaient bien le profil d'une femme qui savait soigner, ses recherches montrent que ce profil ne correspond pas exactement aux femmes qui étaient dénoncées.

Sur les 1000 procès qu'elle a analysés, 4% des accusés étaient des guérisseuses et 4% des ventrières [des sages-femmes]. "Ma théorie, c'est que les villageois ne dénoncent pas une femme qui est utile à la communauté, on accuse alors des vieilles femmes qu'on considère comme inutiles."

"Elle est accusée sur la base de rumeurs, on dit qu’elle sait lire l’avenir, ce qui est interdit par l’église", ajoute l'historienne. Elle est enfermée et torturée, jusqu'à ce qu'on lui extorque des aveux forcés, selon Brigitte Rochelandet. La vieille femme est ensuite transportée au parc de Chamars à Besançon, les mains liées derrière le dos, pour être brûlée publiquement. 

Asseoir le pouvoir de l'archevêque face aux violences ? 

Alors pourquoi la justice et l'église sont-elles allées jusqu'à faire exécuter Henriette de Crans, une première dans la région ? "C'est une grande question, admet Brigitte Rochelandet. À cette époque-là, ce n'est pas encore courant, la grande chasse aux sorcières n'est pas encore lancée."

La chercheuse dessine des éléments de réponse : "A Besançon, il y a des mouvements de violence, l’archevêque veut installer son pouvoir, il veut montrer que c'est lui qui tient les rênes de la ville."

À ce moment-là, une rumeur va accuser Henriette de Crans. "La sorcellerie n’est pas encore un fait de crime, mais l’inquisiteur sait qu’il y a des procès en Suisse, on peut imaginer qu'il ait voulu faire un exemple et qu'elle n'était pas en capacité de se défendre."

D'une chasse aux sorcières misogyne aux féminicides actuels 

Quinze jours après l'exécution d'Henriette de Crans, un homme est également condamné à mort pour sorcellerie. Mais la majorité des victimes restent des femmes. En Europe, elles représentent environ 80% des brûlés sur le bûcher, et 70% en Franche-Comté, selon Brigitte Rochelandet. 

Cette chasse aux sorcières est également fondée sur une idéologie misogyne, inscrite dans un livre, le Marteau des sorcières. "Ce livre va initier la chasse aux sorcières, il dit : 'Il faut en finir avec le temps des femmes'", cite Brigitte Rochelandet. "La chasse aux sorcières dans son ensemble n'était pas un féminicide, car il y a aussi eu des hommes, mais chaque femme brûlée est un féminicide", estime-t-elle.

La chasse aux sorcières est la plus grande erreur judiciaire qu'on n'ait jamais connue.

Brigitte Rochelandet

docteure en histoire des mentalités

La chercheuse fait le lien avec les violences faites aux femmes qui continuent à gangrener la société actuelle. Elle dresse le parallèle avec les féminicides qu'on connaît aujourd'hui. "À l'époque, on avait un village qui accusait une femme sur des rumeurs. Aujourd'hui, on a un mari qui accuse sa femme de s'être mal comportée. Il y a de fortes similitudes, dans les deux cas, ça se finit par la mort d'une femme, toujours décidée par un homme."