Des étudiantes dénoncent des faits de harcèlement moral, pressions, sexisme : les cours suspendus à l’école d’orthophonie de Besançon

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Écrit par Sophie Courageot avec Johanna Albrecht
Des étudiantes du centre de formation universitaire d'orthophonie de Besançon ont dénoncé les faits.
Des étudiantes du centre de formation universitaire d'orthophonie de Besançon ont dénoncé les faits. © Fabienne Le Moing - France Télévisions

Un message a été envoyé ce vendredi matin aux étudiants orthophonistes. Les cours sont suspendus jusqu’au 14 novembre 2021. Le directeur et deux autres personnes ont démissionné. Les maîtres de stages puis les étudiants ont alerté sur la situation de tension dans cet établissement supérieur du Doubs.

Un message a été envoyé ce vendredi matin aux étudiants orthophonistes. Les cours sont suspendus jusqu’au 14 novembre. Le directeur et deux autres personnes ont démissionné. Les maîtres de stages puis les étudiants ont alerté sur la situation de tension dans cet établissement supérieur du Doubs.

“On a beaucoup d’étudiants qui ont des troubles alimentaires, des troubles dépressifs, qui prennent des anxiolytiques". Deux étudiantes en fin de cursus ont accepté de se confier, sous couvert d’anonymat “on a peur des représailles” confient-elles. Elles dénoncent une pression constante de l’équipe pédagogique sur les élèves.

Elles expliquent se sentir à la merci de l'équipe pédagogique, capable de les contacter à tout moment pour leur demander où en sont leurs travaux, leurs demandes de stage. “C’est des appels pendant les vacances, les jours fériés”, et des messages à toutes heures. “Des mails à 4 heures du matin pour un cours qui a lieu à 8 heures, des mails à 23 heures pour nous dire qu’on commencera tel cours du lendemain plus tard”. Une instabilité permanente de leurs cours qui rend difficile l’organisation personnelle. “On a des changements deux jours avant, c’est impossible de prendre des rendez-vous personnels, médicaux par exemple”. “On ne peut jamais souffler, on a l’impression d’être pris au piège”.

Reportage Rémy Poirot, Fabienne Le Moing avec des étudiantes - Macha Woronoff présidente de l'Université de Franche-Comté - Michel Zumkeller Député UDI du Territoire de Belfort.

Il y a des ‘ma belle’, des ‘vous êtes des quiches

Elles racontent également des remarques déplacées de certains professeurs. “Il y a des ‘ma belle’ pour parler aux élèves, des ‘tu ne comprends rien’, des ‘vous êtes des quiches’ “ se souvient l’étudiante, qui n’hésite pas à parler de sexisme des intervenants. “Il y a très peu de garçons, et d’ailleurs, on observe du favoritisme pour les garçons, dans les promos où il y en a”. “On se sent manipulées, rabaissées”.

Selon plusieurs témoignages, de telles scènes se produisaient déjà au sein de l’école d’orthophonie il y a 15 ans. Mais la dynamique aurait atteint un point de non-retour. Ce vendredi 29 octobre matin, les étudiants ont reçu ce message : “Suite à l’arrêté de Madame la Présidente de l’Université de Franche-Comté en date du 28 octobre 2021 précisant qu’il existe un risque d’atteinte à la santé et à la sécurité des étudiants du CFUO de l’Université de Franche-Comté ainsi qu’un risque de désordre justifiant une suspension temporaire des enseignements, nous vous informons que les enseignements sont suspendus à compter de ce mardi 2 novembre, jusqu’au 14 novembre, y compris les stages.”

Vomissements, dépressions, peur d’un suicide… Les maîtres de stage ont tiré la sonnette d’alarme

Les maîtres de stage ont été les premiers à tirer la sonnette d’alarme. Le 14 octobre, regroupés en collectif, ils sont une cinquantaine à avoir signé un appel transmis à la présidente de l’Université de Franche-Comté, des députés, la direction de l’école et au président du syndicat national des orthophonistes, et l’Agence Régionale de Santé. Leurs mots sont terribles. Ils décrivent les symptômes des étudiants, des femmes pour la majorité dans ces petites promotions : “vomissements avant d’aller en cours, boule au ventre, pleurs fréquents, troubles du comportement alimentaire, troubles du sommeil, troubles anxieux, prise d’anxiolytiques courante, troubles dépressifs, antidépresseurs, psychothérapie, arrêts maladie à répétition ou suspension de la formation”.

“Les membres de l’équipe de direction ont été alertés à plusieurs reprises, par des étudiants et des enseignants, de ces symptômes, du mal-être des étudiants, du sentiment d’injustice et d’arbitraire, de la peur ressentie par les étudiants. En 2021, les discours entendus nous paraissent de plus en plus graves et nous inquiètent sérieusement. Des étudiants de différentes promotions se disent « détruits ». Ils déclarent que « seul le suicide » d’un étudiant pourra faire changer les choses. Face à ces paroles graves dont nous sommes dépositaires, il est de notre responsabilité individuelle et collective de vous alerter publiquement” écrivent les orthophonistes qui travaillent avec les étudiants.

Ces études, ces élèves en ont pourtant rêvé

Les procédures d’accès aux écoles d’orthophonistes sont particulièrement difficiles en France, avec un taux d’admission estimé à moins de 3%, avec 25 à 35 places disponibles pour plus de 1.500, parfois 1.700 candidats. Pourtant, les étudiantes qui ont accepté de nous répondre racontent des scènes d’humiliations publiques. “Ils disent ‘on va vous faire vous rendre compte que vous n’êtes pas fait pour cette formation’ “. “C’est 5 ans de menaces de redoublement” expliquent-elles. “On nous dit qu’on ne va pas finir nos études’”. “Ils ont déjà fait redoubler des élèves qui ont 15 de moyenne, pour une seule matière, on a jamais vu ça dans aucune autre école” s’insurge l’une d’entre elles.

Il y a des professeurs qui mettent en place une pression malsaine. Ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent.

Une orthophoniste maître de stage

Amandine Regnaud, orthophoniste, maître de stage contactée par France 3 Franche-Comté confirme le mal-être des étudiantes de l’école d’orthophonie de Besançon. “On reçoit des étudiantes en orthophonie depuis longtemps. Très souvent, elles finissent par nous expliquer qu’elles ont très peur, elles se médicamentent pour tenir le coup, elles sont stressées, fatiguées, elles ont peur d’échouer jusqu’en 5e année. Il y a des professeurs qui mettent en place une pression malsaine. Ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent” confie la jeune femme qui a été élève de l’école il y a quelques années. Aujourd’hui, elle se dit soulagée que le cri d’alarme ait été entendu si vite. Que les élèves aient enfin accepté de briser le silence. “On a bénéficié de l’effet Metoo et de tout ce qui s’est passé ces dernières années” pense-t-elle. Les signalements des jeunes élèves orthophonistes ne l’ont pas étonnée, les faits durent visiblement depuis des années.

Trois démissions, et une cellule de soutien psychologique mise en place

Sollicité par CheckNews, le cabinet de la ministre de l'enseignement supérieur Frédérique Vidal indique que «le ministère a bien été informé de la
situation», jugée «préoccupante» au CFUO de Besançon. «Un suivi particulier de la situation a été demandé au recteur, ainsi qu’à la présidente de l’université de Franche-Comté», précise le ministère.

À ce jour, le directeur et deux membres de l’équipe pédagogique ont présenté leurs démissions. La présidente de l’Université Macha Woronoff a fait un signalement au procureur de la République. Elle a pu rencontrer ces dernières heures 10 étudiants. "Je les ai senti terriblement mal. Ma première priorité a été de les protéger en suspendant les cours" dit-elle. Les étudiants vont pouvoir accéder en urgence à une prise en charge psychologique. Une prise en charge à plus long terme va se mettre en place pour ceux qui en auront besoin. 

Aucune plainte n’a été déposée pour l’instant dans cette affaire de harcèlement qui ébranle l’enseignement supérieur. Jusqu'à ce jour, ni l'Agence Régionale de Santé, ni les services de santé universitaire n'avaient reçu d'alerte. 

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