Fleuristes : une filière en panne et des assureurs aux abonnés absents

A Besançon, nous avons appelé plusieurs fleuristes, la plupart restent fermés. En milieu rural, c’est même impensable de maintenir l’activité : la demande est quasi absente, et l’approvisionnement, sporadique. En attendant le 11 mai, ils font face à des pertes considérables.

A l'échelle nationale, 90% des fleuristes n’ont eu aucune activité sur la seconde quinzaine de mars.
A l'échelle nationale, 90% des fleuristes n’ont eu aucune activité sur la seconde quinzaine de mars. © Antoine Laroche
Entrer dans sa boutique lui fait mal au coeur, mais elle s’y rend régulièrement, « pour tenter de sauver ce qu’il reste. » Estelle Beaudouin, fleuriste au Jardin de Lily, à Besançon, regarde ses étagères, vides, les larmes aux yeux. « On ouvre quelques heures pour faire entrer la lumière, mais ça ne suffira pas pas, pour les plantes d’extérieur. »
Et la chambre froide n'est d'aucun secours, les fleurs coupées ne tiennent que quelques jours. « On a tout donné ce qu’on a pu. Les gens repartaient avec des brouettes de fleurs. J’espère qu’ils s’en souviendront, et qu’ils continueront à travailler avec les petits commerçants » se désole Estelle Beaudouin, gérante depuis 2016. En attendant, la boutique est désespérément calme.


On a jeté 25000 euros de fleurs. Il ne nous reste quasiment rien.
Estelle Beaudouin, gérante au Jardin de Lily


« C’est bien simple, vous êtes le premier appel en 10 jours. » A entendre Eric Breton, qui supervise les trois points de vente du Jardin de Lily à Besançon, Pontarlier et Doubs, les clients se font rares depuis le début du confinement. Hors de question, ainsi, d’envisager de la livraison, comme d'autres fleuristes. Depuis la mi-mars, ce sont donc 17 salariés qui se retrouvent au chômage. Pour Eric Breton, c’est autant de paies à avancer en attendant des aides.

 
Eric Breton a fermé ses trois enseignes franc-comtoises. Parmi ses 17 salariés au chômage, Estelle Beaudouin constate amèrement les pertes subies.
Eric Breton a fermé ses trois enseignes franc-comtoises. Parmi ses 17 salariés au chômage, Estelle Beaudouin constate amèrement les pertes subies. © Antoine Laroche
 

La filière à l’arrêt


A Besançon, les fleuristes que nous avons appelés ne décrochaient même pas au téléphone. Parmi les seuls à garder un semblant d’activité, on trouve Jo Lafleur, rue de Vesoul. Virginie Monier maintient un service de livraison, au cas par cas, et un peu de vente directe aux rares clients qui se présentent à sa porte. « La plupart de notre chiffre d’affaire, c’est le passage, l’emplacement joue énormément. Là, c’est zéro », lâche la gérante. Derrière la vitrine, la rue de Vesoul n’est en effet plus que l’ombre d’elle même, niveau circulation. « Aujourd’hui j’ai quatre compositions à descendre pour le même défunt… On sauve les meubles, résume-t-elle. Je n’ai bientôt plus grand chose, tant mieux. Ce qui me reste ça peut tenir. »
 

On autorise les jardineries à ouvrir, je trouve que c’est de la concurrence déloyale. Pourquoi eux?
Virginie Monier, Jo Lafleur


Mais comment assurer ne serait-ce que ces quelques commandes, quand la filière est l’arrêt? Le marché aux fleurs de Hollande, où se fournissent beaucoup de fleuristes, est fermé. Les horticulteurs? « C’est la période où ils vendent le plus, et nous on n’est pas là pour redistribuer, ils vont tout jeter, » alors que des enseignes comme Jardiland ne sont pas soumises à la fermeture, s'indigne Virginie Monier. Dans la région, un grossiste de Chalon-sur-Saône reste ouvert, mais les livraisons, qui reprennent tout juste, se font une fois par semaine. « Après ca dépend de la commande minimum, si c’est 600 euros je ne vais pas pouvoir, » s’inquiète la fleuriste. Petit espoir, ce 16 avril, la centrale Interflora annonçait relancer un service de livraison, après une étude de marché, sur des villes moyennes. Mais le choix de fleurs sur le marché reste pour l’instant très limitée, à la production française notamment. « Je travaille beaucoup avec les roses d’équateur, mais là ça va être fini pour un moment », prévoit-elle.


D’une manière générale notre métier c’est une boule de cristal. On achète, puis on voit.
Virginie Monier, Jo Lafleur


A Salins-les-Bains, Pascale Dufrene témoigne des mêmes inquiétudes. La gérante de l’enseigne A fleur de Sel, proche des salines, a préféré fermer complètement sa boutique. Dans une zone « à faible demande, » il était illusoire de continuer à commander des fleurs, selon elle. « Aller chercher les fleurs à Châlon pour 3 livraisons par semaine, ça ne vaudrait pas le coup. » Et quand bien même, « si on ne nous propose que des roses jaunes et que les clients veulent des roses… »

Eric Breton, gérant du jardin de Lily, craint lui aussi une reprise au compte-goutte, et pas forcément viable dans les premiers mois : « Je commence à recevoir des mails de fournisseurs en Hollande qui envisagent de fournir certaines fleurs, certaines plantes. Mais je n’ose pas regarder le prix. »

 
Virginie Monier, gérante de l'enseigne Jo Lafleur, maintient un service de livraison, au cas par cas, et avec la crainte de ne pouvoir être approvisionnée à temps.
Virginie Monier, gérante de l'enseigne Jo Lafleur, maintient un service de livraison, au cas par cas, et avec la crainte de ne pouvoir être approvisionnée à temps. © Antoine Laroche
 

Assurances : « on est couverts et ils nous tournent le dos »


Dans un tel marasme, à quelles aides les fleuristes peuvent-ils prétendre? Pour l’heure, comme tous les fleuristes en principe, Eric Breton, gérant du jardin de Lily, bénéficie du le fonds de solidarité mis en place par le gouvernement, de 1500 euros par mois. En outre, il est éligible à une deuxième aide de 1250 euros, versée par le Conseil de la protection sociale des travailleurs indépendants. Mais son montant, qui correspond aux cotisations de retraite complémentaire, dépend de chaque cas. Eric Breton, lui, toucherait 200 euros. Un montant qu’il préfère ne pas commenter, à l’aune des pertes auxquelles il fait face.
 

On paye des assurances pour rien.
Pascale Dufrene, A fleur de Sel, Salins-les-Bains


Quand aux assurances, « on ne les entend pas, » tacle le gérant, amer. « Je suis assuré contre la perte d’exploitation en cas d’ouverture empêchée par les pouvoirs publics. C’est le cas pourtant! Et on me dit que je ne suis pas couvert. » Faut-il comprendre que les fleuristes devront s’en sortir seuls ? Pour Pascale Dufrene, la perte d’exploitation n’est pas prise en charge non plus, dans sa boutique salinoise. « D’après moi, c’est seulement en cas de sinistre. Ils se cachent derrière cette clause là. »
Quant aux mois de salaires perdus, ils ne seront, là encore, pas indemnisés. « Dans leurs textes, il n’y a pas le risque de pandémie. Il faudrait que je sois malade pour toucher mon salaire » constate Pascale Dufrene.

Les syndicats de la profession seraient actuellement en pouparlers avec le gouvernement pour faire mofifier ces textes. Et pour cause, la situation est dramatique. Selon une étude sur l'impact du Coronavirus de la Fédération française des artisans fleuristes, à l'échelle nationale, 90% des entreprises n’ont eu aucune activité sur la seconde quinzaine de mars. Interrogés quant aux pertes auxquelles ils font face, 85% d'entre eux ont répondu qu'ils n’auraient plus de trésorerie fin mai 2020.

 
Les fleuristes sont avec les coiffeurs les premiers commerces à pouvoir rouvrir le 11 mai 2020. Mais dans quelles conditions ?
 

Une réouverture le 11 mai, dans quelles conditions ?


Avec les coiffeurs, les fleuristes font partie des commerces qui pourront rouvrir le 11 mai 2020. Mais avec quelles perpectives commerciales? « Si tous les fleuristes rouvrent le 11 mai, on ne pourra pas se faire livrer car ce sera horriblement cher. Si c’est pour acheter une rose 1,50€ car tous les fleuristes en veulent, il n’y a pas d’intérêt, » pointe Estelle Beaudouin.  

« Le problème qu’on a, c’est que même si on nous dit de rouvrir le 11 mai, on va faire la fête des mères, et après on va entrer dans une période creuse, du 15 juin au 15 octobre. Quatre mois où c’est vraiment calme pour nous, soupire Eric Breton. Aujourd’hui je me pose la question, est-ce que ca vaut le coup d’ouvrir cet été ? » Pascale Dufrene, à Salins-les-Bains, préfère rester optimiste. « L’été est une bonne période pour nous, on va rouvrir le 11 mai. De toute façon, il faut rouvrir, pour le moral. »
 

On a loupé Pâques, le 1er mai, c’est des chiffres astronomiques, des périodes où on constitue toute une trésorerie.
Eric Breton, gérant, le Jardin de Lily


D’un point de vue sanitaire, les craintes sont aussi nombreuses, pour les deux gérants. « On n’a toujours pas eu la possibilité de trouver des masques, des gants, regrette Estelle Beaudouin. A la fête des mères, on a bien 600 clients sur 4-5 heures, on ne sait du tout pas comment on va faire pour mettre en place les gestes barrière… »

« Je me demande comment on va s’organiser, s’interroge de son côté Virginie Monier. Les mesures d’hygiène pour l’accueil du client, pour nous protéger nous, faire rentrer peu de personnes à la fois… » La bisontine préfère garder l’esprit positif. « Il y a des petits espoirs. On sent que les gens ont envie de faire plaisir, de renouveau, ou pour les deuils. » Et bien sûr, la fête des mères, le 7 juin prochain, « le nerf de la guerre de notre métier. »

Compter sur un esprit de famille et de générosité à l’issue du confinement, c’est peut-être le seul brin de lumière pour les fleuristes. Mais il est là.
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