Gilets Jaunes : Trois questions à Jean-Paul Barrière, professeur d'histoire contemporaine

Jean-Paul Barrière, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté
Jean-Paul Barrière, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté

Le mouvement des Gilets jaunes suscite le débat et nécessite des clés de compréhension. Nous avons demandé à Jean-Paul Barrière, professeur d'histoire contemporaine à Besançon de nous apporter son éclairage sur cette mobilisation inédite en France. 

Par Isabelle Brunnarius

Jean-Paul Barrière, Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté, spécialiste d’histoire sociale Responsable de l’axe 2 du Centre Lucien Febvre (« Sociétés, production et culture de masse ») a répondu à nos trois questions :

►QUE RÉVÈLE DE NOTRE SOCIÉTÉ LA MOBILISATION DES GILETS JAUNES ?

"Un malaise social multiforme bien antérieur à 2017 qui ne trouve pas d’issue politique dans les mécanismes institutionnels et les forces représentatives classiques : la croyance en l’inutilité du vote ou en l’impuissance politique, le sentiment de mépris subi des « puissants », le renforcement des « ghettos de riches » (prendre pour cible directe les « beaux quartiers » parisiens est révélateur et assez nouveau à notre époque), la persistance des assignations sociales, l’insuffisance quantitative et qualitative des logements, la brutalité des mutations économiques depuis 40 ans (excès de la financiarisation, jusqu’au scandale ; désindustrialisation particulièrement forte en France, due certes à la concurrence internationale et à nos spécialisations productives, mais aussi aux choix économiques des dirigeants et du patronat), la souffrance au travail, l’efficacité toute relative de dépenses publiques pourtant croissantes, la prise de conscience que l’échelle de décision nationale se révèle souvent inadaptée ou désarmée, les insuffisances ou incohérences européennes… Sans minimiser les indéniables réussites du pays, tout cela cumule beaucoup de mal-être et d’incertitudes.

Le rôle central de l’automobile depuis les années 1950 : augmenter les taxes ou les contraintes (contrôle technique) sur la voiture, large sujet de discussion interclassiste, ne signifie pas seulement renchérir les transports – il faudrait d’ailleurs vérifier l’ampleur réelle de ce surcoût, par rapport à d’autres dépenses contraintes moins visibles, mais essentielles (logement, depuis très longtemps négligé en France, frais induits par les recompositions familiales, aides intergénérationnelles…). Cela touche à un mode de vie global centré sur la voiture, qu’il s’agisse du monde rural ou périurbain pavillonnaire, sur lequel on a fondé, bon gré, mal gré, son existence voire son confort et qu’on craint de ne plus pouvoir maintenir, et sur des transports routiers proches de l’embolie dans les nœuds de communication ou d’approvisionnement. Les réseaux des pays développés, en particulier routiers, sont très vulnérables et facilement bloqués – le nombre des Gilets Jaunes directement actifs est somme toute faible à l’échelle nationale.

L’exacerbation des contradictions individuelles et collectives dans un monde complexe où tout interagit et où les repères s’effacent vite : au consommateur bénéficiaire depuis plusieurs décennies de la baisse des prix, y compris de l’énergie, et du crédit (liée à la « globalisation », aux grandes surfaces ou à Internet), et de la redistribution massive des revenus en France – beaucoup moins des patrimoines, là est certainement un point à creuser – répond en chacun l’actif, le producteur, le jeune ou le retraité déstabilisé, taxé et concurrencé par d’autres.

La tentation du bouc émissaire est nettement présente : du « profiteur » français ou étranger au responsable syndical ou politique, au premier chef les « monarques républicains » à peine élus, dont les maladresses récurrentes, rendues encore plus visibles par l’omniprésence des images et la diffusion de citations tronquées, alimentent la contestation et la caricature, donc le discrédit de la parole et de l’action".


►EST-CE UNE SITUATION INÉDITE OU UNE AUTRE CRISE EN FRANCE PORTAIT DÉJÀ EN ELLE LES MÊMES SYMPTÔMES?

"L’humilité des analyses est de mise devant une nébuleuse contestatrice inattendue, hétérogène, évolutive et encore mal connue : toute lecture binaire («  France périphérique » / métropoles mondialisées, pauvres / puissants) serait très réductrice car bien des Gilets jaunes sont à la fois insérés socialement et localement, et mobiles dans leur vie personnelle ou professionnelle. Le caractère inédit semble très nettement l’emporter : rôle décisif des réseaux sociaux dans l’auto-organisation – perceptible dès les « Printemps arabes » – , dilution territoriale des mouvements dans l’espace français, délégation locale de la parole mais pas du pouvoir représentatif, refus proclamé de la prévisibilité, juxtaposition de revendications et de sensibilités politiques opposées, apprentissage de la cohabitation entre diverses catégories sociales et générations… 

Bien sûr, on retrouve dans cette crise des Gilets jaunes certaines composantes antérieures : 
La tradition antifiscale a amorcé, puis alimenté en France dès le Moyen âge de nombreuses révoltes (terme ici préférable à celui de « jacquerie », impropre), mais qui étaient celles de la faim et de la misère – ce qui n’est pas le cas pour les Gilets jaunes, où les pauvres apparaissent peu, même si la précarité de leur vie ou leur crainte du déclassement sont réels. Attention, cohabitent parmi les Gilets Jaunes à la fois le refus de l’impôt et de l’excès de « taxes » (classique chez les professions indépendantes et les partisans du « moins d’État » qui les ont fait refuser d’intégrer la Sécurité sociale en 1945) et le sentiment d’injustice fiscale (efforts mal répartis).

Le débridage de la prise d’une parole longtemps étouffée ou tue, jusqu’aux rumeurs les plus extravagantes, est une des caractéristiques des mouvements sociaux, avec la violence qui peut l’accompagner et qui a d’ailleurs été souvent fondatrice de nos libertés – mais qui s’avère globalement plus faible aujourd’hui que celle de mouvements du XIXe siècle ou de la première moitié du XXe siècle, et dans un tout autre contexte d’oppression.

Sont toujours réinvestis des événements fondateurs (1789, 1793, Commune, 6 février 1934, 1936…) Plutôt que mai 68, associé à la génération au pouvoir, les Gilets jaunes puisent dans l’immense affirmation populaire de la Révolution française leurs références symboliques, souvent unanimistes (cahiers de doléances, foisonnement des initiatives et des publications, Marseillaise, drapeau tricolore), parfois clivantes, jusqu’à la brutalité de la guillotine.

Certes choquante, il convient de la lire ici plus comme une fiction de carton que comme une menace physique, dans la lignée pluriséculaire des « armes de papier », pamphlets, satires et chansons contre les puissants. Une minorité d’activistes s’attaque de manière brutale aux grands monuments, symboles nationaux ou républicains, mais aussi aux personnes les représentant : le risque est qu’ils soient perçus comme les plus efficaces…

A la riche palette idéologique et sociale des Gilets jaunes répond un répertoire quasi exhaustif des modalités d’action de la protestation visibles dans l’histoire des mouvements sociaux français – à l’exception notable de la grève (les Gilets jaunes investissent les samedis ou les interstices laissés par la poursuite du travail et les salariés ne semblaient pas majoritaires, du moins au début) : 
-Barricades et arrachage de grilles, pavés, chantiers, etc. (des journées révolutionnaires de 1789-1795 / 1830 / 1848 / 1871 à mai 68, aux images récemment exhumées) ;
-Attaques de symboles (mais rarement jusqu’ici l’Arc de Triomphe) et de lieux du pouvoir, tels les préfectures et les centres des impôts (manifestations ligueuses des années 1930, poujadistes des années 1950 et, plus tard, paysannes) ou « Paris », rejouant l’opposition ancienne avec la « province » dominée ;
-Blocage partiel ou total de lieux stratégiques (dépôts de carburant, péages, ronds-points…) ou sensibles (centres commerciaux périphériques, lycées…) ; 
-Formes spectaculaires de protestations ouvrières contre des fermetures d’usines (occupations avec feux de palettes ou de pneus, dispositifs divers)
-Actions anti-policières et violences urbaines de « l’ultradroite » ou de « l’ultragauche » (Black Blocs cf. 1er mai 2018) parfois assorties d’exactions contre des institutions économiques, pas forcément condamnées par les Gilets jaunes (voire encouragées), jusqu’aux débordements devenus habituels (pillages caractérisés de profiteurs)".


►COMMENT LES POLITIQUES, LES CORPS INTERMÉDIAIRES PEUVENT-ILS SORTIR DE CETTE CRISE DE DÉFIANCE À LEUR ÉGARD ?

"Cette défiance vis-à-vis des dirigeants et des « corps intermédiaires » (expression qui connote furieusement l’Ancien Régime monarchique…) est assez profondément ancrée dans les mouvements protestataires français : les sans-culottes acceptaient de déléguer le pouvoir à l’Assemblée, mais sous leur surveillance ; une branche longtemps influente du socialisme français (proudhonisme, « syndicalisme d’action directe ») imagine au XIXe siècle la transformation sociale émanant de groupes de producteurs auto-organisés et coopérant, et non de partis ou d’organisations centralisées « par le haut » ; la crainte du dévoiement de la parole de la « base » alimente bien des débats sur la « démocratie directe », pendant et après 1968 ; les initiatives moins connues de « démocratie participative » (terme générique commode, mais ambigu) foisonnent depuis plusieurs années.

D’ailleurs l’élection d’Emmanuel Macron, ou d’autres en Europe, doit aussi être vue comme l’expression de cette défiance. C’est d’autant plus marqué que les syndicats et partis politiques français ont très rarement formé des mouvements de masse groupant militants et organisations largement implantées – ce qui ne signifie pas qu’ils ne pouvaient pas encadrer fortement l’opinion à l’ère des grandes idéologies mobilisatrices, aujourd’hui presque disparues.

Il semble que leur insertion depuis 1945 dans l’État, les collectivités publiques et les systèmes de cogestion sociale qui les font vivre les desserve plutôt vis-à-vis des Gilets jaunes. Ainsi, les nouveaux besoins sociaux (chômage, protection des non-contributeurs, vieillissement…) ne permettent plus de s’en tenir à une Sécurité sociale de 1947 fondée principalement sur le travail salarié. La protection sociale repose sur la fiction de la cogestion des « partenaires sociaux » ; or, elle dépend aujourd’hui de plus en plus de l’impôt, donc de l’État, qui la pilote en réalité et se retrouve ainsi en première ligne – sans oublier l’immense solidarité associative ou familiale pour pallier les manques criants de la protection sociale.

Depuis 15-20 ans, les défaites accumulées et les divisions des confédérations syndicales (réformes des retraites de 2003, 2010…, de la SNCF, du code du travail, etc.) les ont considérablement affaiblies. S’y est ajoutée la stratégie de l’exécutif actuel, tendu vers la croyance en la nécessité (annoncée et légitimée par le vote) de réformer rapidement et efficacement le pays, qui l’a conduit à prendre à revers ou à ignorer les « corps intermédiaires » (des maires aux organisations professionnelles ou associatives), dont il cherche aujourd’hui désespérément le soutien, réagissant toujours avec un temps de retard par crainte du reniement.

Avouons notre impuissance à délimiter les contours de l’avenir du mouvement des Gilets jaunes, dont tout le monde a sous-estimé l’impact. Leurs revendications, pour autant qu’on puisse en juger sommairement, loin d’être spontanées, reprennent en les juxtaposant bien des mesures proposées par les candidat(e)s de la dernière élection présidentielle, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, au chiffre près. Certaines sont totalement hors de la portée de quelque pouvoir que ce soit, quand bien même il le voudrait, s’opposent entre elles, voire aboutiraient à l’effet inverse de leurs objectifs proclamés.

Ainsi, tout relèvement important des salaires ou des pensions est risqué pour le pouvoir d’achat, le chômage et les importations dans une France très insérée dans l’économie mondiale : les précédents de 1936, 1945, 1968 ou 1981, où les hausses nominales fortes ont été annulées en quelques mois, incitent à la réflexion, alors que l’indexation des salaires et des pensions sur la croissance s’est révélée bien plus efficace pour accroître le pouvoir d’achat. Mais nul ne saurait ignorer ces revendications.

A défaut de voir le mouvement des Gilets jaunes se structurer rapidement, et indépendamment des préférences politiques de chacun, sortir de la crise supposerait cerner le cœur de la contestation (l’impression d’injustice sociale), tout en gardant en tête l’impératif absolu de la transition énergétique et de la « bonne dette » : probablement la refonte totale du système fiscal direct et indirect français, explosive et maintes fois repoussée ; des financements considérables et très efficaces à moyen terme sur les budgets des ménages pour le logement, les mobilités intelligentes et les infrastructures, négligées pendant tant d’années, ou la formation ; des mesures puissantes mais ciblées pour accompagner l’indispensable relèvement de la taxe carbone, impliquant entreprises et pouvoirs publics ; une dépense publique plus efficace ; une mutation profonde des politiques européennes pour faciliter ces investissements – ce n’est pas gagné, mais on a bien su le faire lors de la crise bancaire de 2008. 

Le tout sous des formes d’organisation de la prise de décision dont personne jusqu’ici n’a la clé à lui seul et qu’il reste à rapidement inventer et institutionnaliser. Conforter les fameux « corps intermédiaires » et revitaliser les élus est certainement indispensable, à la fois à l’échelon local et national. Mais cela ne dispense pas d’utiliser la dynamique des Gilets jaunes porteurs de ces revendications, même confuses, dans des expériences citoyennes innovantes pour les transformer en mesures applicables et faire œuvre pédagogique avec les intéressés – le référendum d’initiative citoyenne souvent évoqué n’étant pas forcément la formule la plus pertinente pour appréhender la complexité de la décision publique.

Fixer des priorités en les faisant partager, vrai défi démocratique. Vient en effet un moment où l’État demeure le garant de l’intérêt général : nul n’accepte volontiers une usine de traitement des déchets nucléaires près de chez lui ; il faudra pourtant en construire en France, à moins de prétendre s’en débarrasser en Afrique…

Mais tout cela prend un temps qui ne peut être celui des contestataires et demande des interlocuteurs directs qu’ils ne semblent pas vraiment prêts à fournir. Le mouvement des Gilets jaunes tisse incontestablement des solidarités et des sociabilités locales inattendues, mais courantes pour qui suit les luttes sociales. Il ne s’étend pas massivement, mais il tient, bénéficiant peu ou prou du soutien de l’opinion : parier sur le seul rejet de la violence serait hasardeux, ne pas mesurer la responsabilité de chacun tout autant".

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