L'incroyable histoire de Camille Charvet Kahn, professeure à Besançon et chef du service de renseignements dans la résistance... et de celles qui veulent faire vivre sa mémoire

Publié le Mis à jour le
Écrit par Sarah Rebouh
Camille Charvet Khan, morte en déportation à Auschwitz.
Camille Charvet Khan, morte en déportation à Auschwitz. © Sarah Rebouh - France Télévisions

Connaissez-vous Camille Charvet Kahn ? Cette femme à la vie et à l'engagement extraordinaires est peu connue en Franche-Comté. Elle a pourtant joué un rôle décisif dans la résistance face à l'Allemagne nazie, mais pas que... Nous avons rencontré Marie-Claude, son arrière petite-fille, ainsi que celles qui souhaitent faire vivre sa mémoire. Récit.

Mercredi 13 octobre, la rencontre et la remise de précieux documents auxquelles j'ai pu assister avaient quelque chose de très solennel et surtout très émouvant. Marie-Claude Vitorge et Luc, son mari, patientaient gentiment devant l'ancienne école de la rue Ronchaux, à Besançon, en compagnie de Sarah Froment, jeune scénariste Franc-Comtoise, lorsque je suis arrivée. Présentation faites, je découvre progressivement l'histoire de Camille Charvet Kahn, dont j'ignorais tout avant ce jour.

Evidemment, je m'étais renseignée un peu avant de venir en faisant quelques recherches sur internet. En tombant sur l'article de Catherine Monjanel retraçant le parcours de Camille Charvet, née Kahn, j'ai tout de suite pensé que cette femme et son incroyable engagement devaient être connus du plus grand nombre. Même la célèbre encyclopédie en ligne Wikipédia ne lui dédie pas une page... 

Cet après-midi là, dans les mains de Marie-Claude, une petite dame souriante et dynamique, se trouvent plusieurs pochettes remplis de trésors de famille, qu'elle s'apprête à remettre à Vincent Briand, directeur du Musée de la Résistance et de la Déportation à Besançon et Aurélie Cousin, assistante de conservation. Nous sommes rejoints par Aline Chassagne, adjointe à la Culture à la Ville de Besançon. Pourquoi tant de protagonistes à cette rencontre ? Peu à peu, au fil des discussions, je comprends les liens qui relient toutes ces personnes. 

Tout (re)commence lorsque Sarah Froment, aujourd'hui âgée de 26 ans, était élève au lycée Pasteur à Besançon. "Il y avait une plaque sur un mur d'une salle de classe sur laquelle on parlait de Camille avec plusieurs dates mais avec des tirets à l'emplacement concernant son décès. Ça a éveillé ma curiosité, alors j'ai commencé à faire des recherches" m'explique la jeune femme. En effet, Camille Charvet Kahn, professeure agrégée de sciences physiques et naturelles, a enseigné entre 1918 et 1939 dans ce lycée du centre-ville de Besançon. Quelle est sa véritable histoire ? C'est ce que Sarah Froment a cherché à savoir. Ses recherches l'ont tout d'abord conduite sur la page web de Catherine Monjanel, citée plus haut. Elle découvre alors le passé riche et l'engagement sans faille de celle qu'elle appelle depuis plusieurs années "Camille", comme si elle l'avait connue de son vivant. 

Elle prend contact avec Catherine Monjanel qui a réussi à retrouver la trace de Marie-Claude Vitorge, arrière-petite-fille de la résistante dont le pseudo était Jeanne-Hélène. Ironie de l'histoire, Jeanne et Hélène sont les deuxième et troisième prénoms de Sarah Froment. On peut citer également Jacqueline Vuillier, médecin hospitalier à Besançon qui s’est plongée dans les archives.

D’après les témoins de l’époque le professeur Charvet était une pédagogue hors-norme et originale. Tout en respectant le programme scolaire elle n’hésite pas à sortir ses élèves du Lycée, les emmenant en excursion géologique ou en visite d’usines.

Catherine Monjanel, cercleshoah.org

Marie-Claude Vitorge, Catherine Monjanel, Jacqueline Vuillier et Sarah Froment se rencontrent. En se rendant à Besançon, l'arrière-petite-fille, élevée par sa grand-mère, donc la fille de Camille Charvet, s'aperçoit qu'une rue porte le nom de son arrière-grand-mère à Besançon et que la date indiquée sur la plaque est erronée. Camille Charvet est morte en déportation en 1943 et non en 1945. Les quatre femmes décident alors d'entrer en contact avec la mairie de Besançon et c'est alors Aline Chassagne, adjointe à la culture qui fait le lien, permettant ainsi à la plaque d'être corrigée et à Camille Charvet Kahn de voir son nom de jeune fille apposée sur la plaque, puisqu'elle a été déportée en tant que juive et non en tant que résistante. Celle du lycée Pasteur a également été corrigée, en octobre 2020.

"Ce n'était pas une rafle d'ailleurs, c'était une dénonciation"

"Mon arrière-grand-mère n'est pas morte en 1945 puisqu'elle est arrivée à Auschwitz en 1943 et a été tout de suite été gazée. Elle avait plus de 60 ans et elle était myope comme tout. Ce n'était pas une rafle d'ailleurs, c'était une dénonciation. On a le nom de ceux qui l'ont dénoncée. J'avoue qu'avant que Sarah et Catherine me contactent, j'avais ce dossier et je ne l'avais jamais ouvert. Je n'avais pas le courage de me plonger là-dedans. Elle était très présente, d'une certaine manière. Il y avait un portrait d'elle chez mes grands-parents chez qui je vivais, dans la salle à manger" se rappelle Marie-Claude Vitorge, désormais installée à Grenoble avec son mari après avoir vécu en région parisienne une partie de sa vie. 

Ce mercredi 13 octobre, c'est la troisième phase dans le travail de reconstruction de la mémoire entourant Camille Charvet Kahn, qui se déroule sous mes yeux. La transmission semble s'apparenter à un réveillon de Noël pour Vincent Briand et Aurélie Cousin, du Musée de la Résistance et de la Déportation. Ils sont là, sourire aux lèvres, pour recueillir les précieux documents appartenant à la résistante, militante pacifiste, syndicaliste à la CGT, franc-maçonne, juive antisioniste, militante pour le droit des ouvriers, antiraciste et féministe. 

Son engagement dans la vie civile et citoyenne avait commencé tôt lorsque, très jeune, elle milita pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Elle s’inscrit d’ailleurs, à cette occasion, au parti socialiste à Besançon. Elle est adhérente à la Libre-Pensée, dont elle fait le compte-rendu d’un congrès dans une conférence maçonnique en 1909. Plus tard elle milite à la CGT, à la Ligue internationale contre l’antisémitisme, à la Ligue des Droits de l’homme, au groupe socialiste féminin.

Catherine Monjanel, cercleshoah.org

Communiqués rédigés en vue de l'organisation de manifestations, lettres envoyées depuis Drancy, correspondances diverses, attestation de résistance, journaux d'époque... Des dizaines de documents recouvrent la table et son disséqués minutieusement par les gardiens de notre mémoire commune. Le visage d'Aurélie Cousin s'illumine lorsque Marie-Claude Vitorge sort une photo d'époque de Camille Charvet. "On peut la prendre, c'est vrai ?!" s'exclame la conservatrice. "Notre travail c'est de mettre en lumière les choses, de ressortir ce qui a été oublié. Pour nous l'histoire c'est une matière vivante. On veut collecter pour faire vivre un parcours, pour ne pas qu'une personne meurt deux fois" explique la jeune femme, qui note sur un carnet les détails de l'histoire de Camille Charvet, rapportés par son arrière-petite-fille au fil de l'échange.

Vincent Briand rappelle la mission du Musée de la Résistance et de la Déportation à Besançon : "On a collecté la mémoire des hommes et des femmes. Tout ce qu'on a dans notre musée, c'est le parcours d'un résistant, d'un déporté, d'une personne, qui a été confié à un moment donné par les acteurs et petit à petit par les familles. C'est ce qui fait notre grande richesse et aussi notre fragilité car les familles qui possèdent des documents n'ont parfois pas conscience de l'importance de ces archives pour l'histoire. Ce sont des sources très importantes pour nous. Avoir une trace de ça c'est très rare." 

"Elle s'est battue toute sa vie, contre l'injustice, contre tout racisme"

Au travers de certaines lettres, que Vincent Briand lit à voix haute, on découvre toute l'abnégation et la force de caractère de Camille Charvet Kahn, arrêtée par la gestapo et emmenée à la prison de Lons-le-Saunier, en attendant d'être conduite à Drancy. Dans l'une de ses correspondances alors qu'elle est prisonnière, elle écrit : "Les journées sont longues mais j'ai assez d'idées en tête pour ne pas m'ennuyer. Ne prenez pas mon malheur en tragique. Tout passe." 

"J'ai aussi découvert des choses sur elle. Elle a eu des engagements forts de tout temps. Elle allait aux manifestations, elle se battait quoi... Elle s'est battue toute sa vie, contre l'injustice, contre tout racisme. Elle a toujours voulu s'affranchir des traditions, d'un tas de choses" témoigne Marie-Claude Vitorge.

Camille Charvet s’appelle Camille Kahn. Parce que Juive, elle est transférée à Drancy où elle arrive le 19 juin 1943. Elle y reste un peu plus de deux mois pendant lesquels le commandant-détenu Robert Blum, en charge de l’administration du camp, lui demande superviser la vie scolaire des enfants. Camille partit, sans doute en compagnie de ses petits élèves, le 2 septembre 1943 par le convoi n° 59. Elle avait 62 ans et portait des lunettes... Nul ne revit Camille Charvet, esprit éclairé, ardente patriote, âme généreuse, pédagogue hors-norme.

Catherine Monjanel, cercle shoah.org

Pendant une heure, Vincent Briand et Aurélie Cousin interrogent Marie-Claude Vitorge sur l'histoire de son arrière-grand-mère et sur la sienne. Je comprends qu'au-delà de collecter des documents, ils s'attachent à comprendre la vie de ceux dont ils détiennent une part d'histoire. Marie-Claude Vitorge est visiblement émue et soulagée de confier ces précieux documents au musée bisontin, l’un des plus importants de France. "Ils sont entre de bonnes mains et surtout ils seront conservés en sécurité. C'est leur place. Je suis contente" lance-t-elle d'un air véritablement satisfait, comme lorsqu'on achève une mission de la plus haute importance. Sarah Froment, sans qui cette rencontre n'aurait peut-être jamais eu lieu, a l'air également ravie.

Que vont devenir les documents de Camille Charvet Kahn ? En effet, toutes les archives qui rentrent au musée ne sont pas forcément disponibles au public dans l'exposition permanente, visible en 2023 à la réouverture du musée actuellement en travaux. Les conservateurs vont dans un premier temps dresser la liste des pièces données par Marie-Claude Vitorge et les numériser. Ils intégreront ensuite les fonds d'archives et seront disponibles pour la recherche. "Normalement, on aura une vitrine dans l'exposition permanente qui évoque la prison. On devrait pouvoir y faire entrer une ou deux correspondances de Camille Charvet" imagine Vincent Briand, tout en concluant, au sujet d'une potentielle présence en exposition temporaire : "De toute façon, la résistance des femmes, c'est notre dada." 

>> Toute personne possédant des archives, objets ou photographies de la Seconde Guerre mondiale et désireuse de voir ce patrimoine conservé et valorisé, est invitée à se rapprocher du Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Le Musée a d'ailleurs lancé une "Collecte 39-45"  qui a pour objectif de faire appel aux particuliers pour sauvegarder notre histoire commune, et enrichir les collections sur des thématiques jusque-là peu présentes au musée. Contact : Aurélie Cousin, Assistante de conservation - collecte.39-45@besancon.fr

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