Les nouveaux entrepreneurs #3 : “Permettre aux exclus de retrouver leur dignité” avec La Tente Beauté Mobile à Besançon

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Écrit par Sarah Rebouh
Hafida El Mokhtari, fondatrice de La Tente Beauté Mobile, lors d'un atelier.
Hafida El Mokhtari, fondatrice de La Tente Beauté Mobile, lors d'un atelier. © La Tente Beauté Mobile

ÉPISODE #3. Découvrez “Les nouveaux entrepreneurs”, ces hommes et femmes qui ont choisi d’oeuvrer pour l’intérêt commun et de placer leurs valeurs au centre de leur activité. Récit avec Hafida El Mokhtari, de l'association La Tente Beauté Mobile, implantée à Besançon.

“C'est notre façon de traiter les gens dans les pires moments de leur vie qui détermine notre niveau d'humanité.” C’est cette phrase qui fait office de présentation sur les réseaux sociaux de l’association la Tente Beauté Mobile, installée à Besançon. Si l’on en croit la citation, le niveau d’humanité de la dizaine de bénévoles qui œuvrent au sein de cette structure est bien plus élevé que la moyenne. La Tente Beauté Mobile a été créée par Hafida El Mokhtari, qui s’est installée dans la capitale comtoise, “par amour”, après avoir grandi dans une cité de Nantes. 

Cette association à but non lucratif se rend auprès de publics en grande précarité, en collaboration avec des structures implantées sur Besançon et les services de santé de la Ville. La Tente Beauté Mobile propose des moments de bien-être physiques (soins de la peau, coiffure, manucure…) et d’écoute. Les partenaires de l’association sont multiples et les publics très diversifiés, comme me l’explique Hafida El Mokhtari : “On travaille par exemple à l'abri de nuit des Glacis avec des hommes sans domicile entre 18 et 60 ans. On intervient aussi au Roseau, un centre d’hébergement de femmes victimes de violences. On installe également la tente à Planoise pour des ateliers en bas des immeubles, notamment pour les personnes qui ne partent pas en vacances ou encore en soins palliatifs avec les personnes âgées…” 

“J’étais à ma place, j’avais une utilité sociale”

La quadragénaire pleine d’entrain est socio-esthéticienne. Elle a créé La Tente beauté Mobile en 2012, après avoir été animatrice socio-culturelle dans les quartiers durant de nombreuses années. En Loire-Atlantique, elle travaillait principalement avec les jeunes des cités. “Les jeunes filles ne venaient pas dans les maisons de quartier car c’était mal vu par les garçons, les frères... J’ai pensé à proposer des ateliers orientés filles pour les attirer” se rappelle-t-elle. C’est en faisant ce constat qu’elle décide alors de passer son CAP esthétique et de mettre en place des ateliers de bien-être. “Comme ça prenait vraiment bien j’ai commencé à me déplacer en bas des immeubles avec les jeunes filles. Je les appelais mes assistantes à l’époque”, plaisante-t-elle. Au détour d’une rencontre avec une professionnelle de la socio-esthétique, elle a un véritable coup de coeur pour ce métier. Elle part alors faire une formation de socio-esthétique à Tours et découvre à l’occasion de son stage un nouvel univers qui l’attire incontestablement. 

“J’ai réalisé un stage long à l’hospice du Samu social à Paris, avec des personnes très abîmées, qui ont des parcours de vie très durs. C’était hyper fort pour moi d’être là. Ça m'a beaucoup touchée. Je ressentais que j’étais à ma place. J’avais une utilité sociale et j’étais touchée par le bien que ça leur procurait de reprendre un petit peu leur corps, leur bien-être en main” détaille Hafida, qui semble ne pas pouvoir concevoir son travail sans en ressentir une réelle utilité sociale. 

C’était au-delà de ce que j’avais vu avant. Là, je découvrais que la socio-esthétique pouvait avoir un bienfait immédiat sur le physique mais aussi sur le psychique. 

Hafida El Mokhtari, fondatrice de La Tente Beauté Mobile

Arrivée à Besançon il y a 6 ans, la Nantaise, diplôme en poche, se rend instinctivement à l’abri de nuit des Glacis, situé avenue Edgar Faure à Besançon, pour proposer ses services. “Quand je suis arrivée à l’abri de nuit, personne n’était jamais intervenu là-bas... J’étais seule, juste avec une valise. Moi, Hafida ! C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont fait confiance rapidement… Ils se sont dit elle est complètement barge !!” lance-t-elle dans un éclat de rire communicatif. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et le savoir-faire de l’association La Tente Beauté Mobile est désormais reconnu par tous. Les personnes en grande précarité et en marge du système, elles, sont toujours nombreuses. Hafida et les bénévoles de l’association sont très attendus par les personnes qui bénéficient des ateliers. 

L’activité est apaisante et permet de réduire les angoisses et l’anxiété. Pour ces populations aux parcours de vie chaotique, La Tente beauté Mobile offre une bulle de réconfort et un endroit sécurisé où prendre soin d’elles. “On leur montre comment prendre soin de leurs mains par exemple. On essaie aussi quand c’est possible de leur faire créer leurs propres produits d’hygiène pour les sensibiliser au fait que les produits de beauté sont parfois nocifs pour l’environnement. On fait en sorte que les personnes puissent retrouver leur dignité. Ce sont celles qu’on ne regarde pas normalement” poursuit Hafida El Mokhtari.

Quand on se sent mieux, on s’en sort mieux.

Hafida El Mokhtari

D’où lui vient cette fibre sociale et cette envie d'œuvrer pour permettre aux personnes exclues de retrouver une part de dignité ? “J’ai toujours eu besoin d’être utile. Je n’ai jamais pu faire un travail dans un bureau” confie la créatrice de l'association. Et d’ajouter, en repensant à son enfance : “Je suis une fille de quartier et j’ai toujours bénéficié des structures sociales. Petite, j’allais au centre de loisirs ; pendant les vacances on allait au camping grâce à la maison de quartier ; j’ai passé mon BAFA parce que la ville de Saint-Herblain nous payait le BAFA aux jeunes de quartiers… Ils nous appelaient les grands frères et les grandes soeurs. Je me suis vite rendue compte que c’était un moyen d’émancipation de fréquenter ce type de structures avec des professionnels formés pour aider les personnes à être autonomes, à penser par elles-mêmes et avec les valeurs de l’éducation populaire.” 

“Si tu as de gros besoins, tu vas te mettre des grosses entraves”

Le projet de La Tente Beauté Mobile lui permet de réparer, à son niveau, une petite part des nombreuses injustices de la vie et de transmettre à son tour les valeurs qu’on lui a inculquées plus jeune. Pour l’instant, Hafida est 100% bénévole au sein de l’association, mais d’ici quelques mois, “si tout va bien”, elle sera salariée, tout comme Myriam, la socio-coiffeuse avec qui elle travaille sur les ateliers.

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La Tente Beauté Mobile plaît bien au-delà des frontières franc-comtoises et notamment son projet de “boutique d’hygiène solidaire” (BHYS). Pour cette belle idée, l’association a reçu fin septembre le prix “coup de coeur” des DAPAT 2021, d’un montant de 10 000 euros. L’association recherche actuellement un local sur Besançon pour y développer cette activité inédite, qui lui permettrait d’offrir un accompagnement plus complet et surtout plus régulier des personnes dans le besoin. Une boutique de produits d’hygiène à moindre coût pour les personnes en grande précarité, ainsi qu’une salle pour les ateliers et un dressing solidaire sont prévus. “Je suis impatiente. Je sais que ça va être bien. C’est un puzzle de tout ce qu’on fait, mais qui va être dans un endroit ouvert à tous les gens dans le besoin, 5 jours sur 7” me dévoile la fondatrice de l’association.

Visiblement passionnée par son travail, l’élan et l’énergie de la Bisontine d'adoption semblent en pleine croissance, du moment qu'elle est en accord avec ses valeurs. Hafida El Mokhtari ne s’imaginait pas avoir un emploi liée à une activité commerciale. Elle le dit sans détour : “Je vois pas mal de gens autour de moi qui gagnent un peu d’argent, je ne sais pas 2000 euros par mois et qui sont vraiment fatigués. Ils disent que leur travail leur prend trop d’énergie, qu’ils ne sont pas spécialement contents de ce qu’ils font. Quand je vois ça, je me dis… Mais c’est quoi le projet ?” Et de conclure, toujours avec le sourire : “Moi je n’ai pas besoin de grand chose aussi, je n’ai pas de gros besoins. Si tu as de gros besoins, tu vas te mettre des grosses entraves.” 

>> Pendant un mois, notre journaliste Sarah Rebouh vous fait découvrir des entrepreneurs engagés, baptisés pour l'occasion “Les nouveaux entrepreneurs”. Loin des logiques de marchés, d’enrichissement financier et de mise en concurrence, ils créent des modèles alternatifs, pensés pour l’intérêt commun. (Re)découvrez les histoires de la SCOP véloconnect à Besançon par ici et de l'association La Roue de Secours et son garage solidaire, implantée à Montbéliard et Besançon par là.

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