Quand l'art se recycle... des portraits géants de femmes ouvrières trouvent une seconde vie

20 œuvres grand format mettant en valeur les ouvrières ont été exposées en 2023 le long des quais du Doubs à Besançon. Une fois décrochées, les photographies de Raphaël Helle ont rejoint un atelier où travaillent des personnes en situation de handicap. Elles y sont recyclées et transformées en tote-bags. Reportage.

Les Bisontins et les promeneurs de passage ont pu admirer durant six mois, le long des quais du Doubs, 20 portraits grand format signés Raphaël Helle. 3 mètres sur 2 mètres 25. Difficile de ne pas les voir !

Le monde de l’invisibilité, le monde des ouvrières était alors mis sur le devant de la scène. Des femmes de l’industrie posaient, très dignes même dans l’épreuve. Sur ces photos, on voyait parfois des larmes rouler sur les joues. On comprenait le combat déçu, la lutte avortée. On lisait aussi la fierté. Une exposition touchante.

Ces photos géantes ne pouvaient pas finir leurs vieux jours dans un entrepôt. Les bâches s’y seraient abimées et la mémoire de ces femmes ouvrières mise aux oubliettes. Il fallait trouver une action qui ait du sens.

On avait deux options : ou on conservait les bâches et on tentait un autre lieu d’exposition avec le risque que ça pourrisse dans un lieu de stockage, ou on offrait une autre vie à l’exposition. Et ça poursuivait l’histoire.

Aline Chassagne- en charge de la culture, ville de Besançon

Après quelques discussions des différents membres du service de l'action culturelle de la ville de Besançon, a émergé l’idée de transformer les bâches en des objets usuels. Anne-Sophie Chapelière, une collègue d'Aline Chassagne connaissait le travail de l'ESAT (Etablissement et Service d'Aide par le Travail) de Morteau dans le Haut-Doubs. Il emploie des personnes, femmes et hommes, en situation de handicap. C'est ainsi que les photos sont passées d’un espace public à une toute nouvelle vie. Les voici transformées à coup de ciseaux et piqures, en sac en toile. Un tote-bag qui porte à sa façon, une tranche de vie des ouvrières.

Façonnés par des travailleurs en situation de handicap

L’ESAT de Morteau comprend 70 travailleurs porteurs de handicap. 35 d'entre eux travaillent dans le domaine de la cuisine, 20 autres pour l’industrie, et les 15 derniers s’occupent de tout ce qui touche au textile. En pénétrant dans l’entreprise, ce qui impressionne, c’est le calme qui règne. Chacun connait sa tâche et s’y attèle. Dans le silence.

Pour ce projet spécifique de tote-bags, les usagers, comme sont appelés ici les travailleurs handicapés accompagnés, tournent à deux ou trois sur le poste. Le travail est déjà bien engagé.

Aujourd’hui, Laurence Huard est à la découpe. La grande bâche étalée devant elle, deux ouvrières se font face. La femme de cette toile avait été immortalisée par le photographe Rahaël Helle dans la fonderie MBF de Saint-Claude (Jura) lors du long combat des ouvriers pour sauver leur entreprise… en vain. Laurence commence à positionner le gabarit sur la toile, son geste est précis pour la découpe.

Je trouve ça super de pouvoir recycler les photos pour faire des sacs. On sait que ça va servir par la suite.

Laurence Huard, usagère de l’ESAT

Une fois la coupe terminée, Morgan Nusbaum, son collègue, récupère la pièce et s’installe à la machine à coudre. On voit qu’il maîtrise l’outil. Mais il y a des coutures plus difficiles que d’autres. Le sac doit être solide pour durer et plusieurs coutures sont nécessaires.

C’est quelque chose de minutieux, d’intéressant, on voit ce qu’on fabrique et on fabrique quelque chose qui va être réutilisé.

Morgan Nusbaum, usager de l'ESAT

Sylvie Barlog est monitrice d’atelier. Elle accompagne quotidiennement Morgan comme les autres travailleurs en situation de handicap en décomposant le travail. « Pour moi, c'est une reconnaissance. Quand on voit le sac fini, c’est une satisfaction. Autant pour moi que pour eux. Je suis fière. »

Ce n’est pas la première fois que l’ESAT de Morteau est sollicité pour créer des sacs de toile. L'établissement avait déjà coopéré avec le musée du Temps à Besançon. Mais cette fois, c'est différent. Damien Barbier, directeur adjoint du site, est satisfait : « On touche ici un produit fini qui donne du sens à leur travail. Par rapport à la sous-traitance pure, c’est intéressant. » Ici, tous les encadrants sont d’accord pour dire que grâce à ce projet, le travail de tous est valorisé.

Une centaine de tote-bags sera créée. Les chutes seront elles aussi exploitées avec la création d'autres objets comme des étuis pour les téléphones portables.

Un tote-bag sera remis gratuitement à chaque femme ouvrière qui aura posé pour Raphaël Helle, une autre partie sera mise à disposition d'un jeu-concours. Le service culturel de la ville de Besançon y réfléchit. Le jeu aura un lien direct avec la politique de la ville. Il sera en rapport avec les femmes, le travail, les luttes sociales... et  les derniers tote-bags seront offerts par la mairie lors d'évènements culturels, ou de conférences en lien avec les thèmes de prédilection de la ville.  

Le photographe du monde ouvrier honoré

Raphaël Helle a tout de suite trouvé l’idée des tote-bags, géniale. L’homme se met toujours en retrait par rapport à son sujet. Voir ces "filles", comme ils les appellent amicalement, continuer leur vie ailleurs et autrement l'a réjoui.

L'artiste bisontin se fait depuis plusieurs années le porte-parole du monde ouvrier. Il faut dire qu'il vient de ce monde. Sa famille travaillait dans des usines et lui-même y a travaillé. Trois ans dans le textile, cinq ans dans la métallurgie. En 1993, il tourne le dos à ce monde ouvrier. Il en sort définitivement grâce à la photographie. Un autre monde s'ouvre alors à lui. En 2013 pourtant, il entreprend un long travail de six mois dans l'usine Peugeot de Sochaux.

Je suis retourné aux sources après 20 ans. Quand j'explique que je suis un ancien ouvrier, on m'ouvre les portes.

Raphaël Helle, photographe humaniste

Il a permis de sortir de l'ombre des salariés trop souvent oubliés, qui jusqu'au mouvement des gilets jaunes, ne se faisaient pas entendre. On comprend aisément qu'ayant vécu de l'intérieur le travail ouvrier, il est bien placé pour en parler. Pour être leur représentant. "Quand je parle d'eux, je parle de moi, de mon intime. Je me raconte à travers ces images."

Après les quais de Besançon, c'est Paris qui l'attend. Une exposition à la BnF, la prestigieuse Bibliothèque nationale de France dévoile jusqu'au 23 juin 2024, trois de ses photos d'ouvrières du textile. Nommée "La France sous leurs yeux", l'exposition présente 200 regards de photographes sur les années 2020, et 455 photos.  

Ce projet est au départ un soutien du Ministère de la Culture à la filière presse, au photojournalisme qui souffre depuis la montée en puissance des images générées par l'intelligence artificielle. L'IA est pour les photojournalistes une nouvelle menace face à la crise de confiance que traverse la presse aujourd'hui. L'exposition parisienne permet de rendre hommage à leur travail.

Raphaël Helle rassemblera prochainement toutes ses photos, ses portraits sur le monde ouvrier dans un livre. Car il le dit "La seule histoire intéressante que j'ai à raconter, c'est celle-ci." En attendant cet ouvrage, la ville de Besançon se charge de le soutenir en l'exposant, et en recyclant ses oeuvres via ces tote-bags passés entre les mains de travailleurs handicapés comme Laurence ou Morgan. De l'art, et de l'humain toujours. Un bel hommage.

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