Depuis 10 ans, des scientifiques de l’Université de Franche-Comté ont posé leur station d’étude dans la réserve naturelle des tourbières de Frasne (Doubs). Une réserve de CO2 qui peut être une chance, comme une menace pour l’environnement.
 

S’il y a bien une zone en Franche-Comté qui semble avoir été épargnée par la sécheresse, c’est celle-ci. Les rares personnes autorisées à marcher sur le sol mousseux de la Réserve Naturelle Régionale des Tourbières de Frasne le font en bottes. Les trous profonds que laissent les pas au son des « splotchs splotchs » - le sol est très humide- sont la preuve d’une tourbière en bonne santé.

« Avant, les mousses étaient craquantes, complètement desséchées », se rappelle Geneviève Magnon, chargée de mission au syndicat mixte des milieux aquatiques du Haut-Doubs.
 
Marcher dans la tourbière
Rares sont ceux qui sont autorisés à circuler dans la zone protégée de la tourbière. Le sol est gorgé d'eau, les bottes sont de rigueur.

De l'eau pour la tourbière

Avant, c’était il n’y a pas si longtemps : quand en 2016 le projet Life tourbières du Jura a permis de réhabiliter la zone, en la réapprovisionnant en eau.
 
L'assèchement de la tourbière au 19e siècle
Geneviève Magnon, chargée de mission au syndicat mixte des milieux aquatiques du Haut-Doubs.

 
Sur cette image, on peut voir comment les travaux réalisés par le syndicat mixte des milieux aquatiques du Haut-Doubs ont permis de ramener naturellement de l'eau vers la tourbière, qui avait été asséchée au 19e siècle, pour la culture de l'Epicea. / © Geneviève Magnon / SMMAHD
Sur cette image, on peut voir comment les travaux réalisés par le syndicat mixte des milieux aquatiques du Haut-Doubs ont permis de ramener naturellement de l'eau vers la tourbière, qui avait été asséchée au 19e siècle, pour la culture de l'Epicea. / © Geneviève Magnon / SMMAHD

Une réserve de CO2

« A l’échelle du monde, les tourbières ne représentent que 3% de la surface des terres émergées. Pourtant c’est un tiers de tout le carbone [CO2, ndlr] qu’on trouve dans le sol », précise Daniel Gilbert,  professeur au Labo Chrono Environnement de l'Université de Franche-Comté. « Si toutes les tourbières du monde disparaissaient, on aurait quasiment un doublement de la quantité de CO2 dans l’atmosphère donc un réchauffement qui serait très important. Évidemment c’est très hypothétique ».
C'est ici, dans la tourbière de Frasne, que les scientifiques du Labo Chrono Environnement ont posé leur station d'observation (au centre de la photo à gauche). Sur cette image vue du ciel, la surface blanche marque le ponton d'observation des scientifiques : la zone est trop humide pour s'y avancer autrement. / © Daniel Gilbert, Université de Franche-Comté
C'est ici, dans la tourbière de Frasne, que les scientifiques du Labo Chrono Environnement ont posé leur station d'observation (au centre de la photo à gauche). Sur cette image vue du ciel, la surface blanche marque le ponton d'observation des scientifiques : la zone est trop humide pour s'y avancer autrement. / © Daniel Gilbert, Université de Franche-Comté

Mais le drainage des sols commencé dès le 19e siècle pour l’agriculture et l’urbanisme a déjà largement réduit les espaces de tourbières. Le réchauffement climatique les menace à son tour : quand une tourbière s’assèche, elle renvoie du CO2 dans l’atmosphère, dans un cycle vicieux pour l’environnement.

 
Depuis 10 ans, le climat de la tourbière de Frasne est justement observé de très près par l’équipe du Labo Chrono environnement. Toutes les 30 minutes, l’humidité, le vent la lumière, les températures en surface et en profondeur, la hauteur de la nappe d’eau sous la tourbière sont analysés.

10 ans de recherche, c’est trop peu pour faire des conclusions sur le réchauffement de la zone mais les données collectées par les scientifiques rejoignent les tendances de Météo France : la température a augmenté de 1,31°C en moyenne sur la période.
 
Température moyenne de l'air observée chaque jour entre 2009 et 2019 dans la réserver naturelle des tourbières de Frasne. / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté
Température moyenne de l'air observée chaque jour entre 2009 et 2019 dans la réserver naturelle des tourbières de Frasne. / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté
Cela n’a pas vraiment étonné les scientifiques. Ils ont été plus surpris, en revanche, de découvrir que la tourbière était capable de rester humide, malgré la sécheresse, seulement deux ans après que l’eau ait été réintroduite.

 
Dans cette image vue du ciel, la zone sombre correspond à l'écoulement de l'eau. / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté
Dans cette image vue du ciel, la zone sombre correspond à l'écoulement de l'eau. / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté

Arbres morts

Avec ses grands arbres morts, ses eaux noirâtres et troubles, recouvertes d’un film épais, la tourbière de Frasne ne ressemble pas à un espace naturel en bonne santé. Pas, en tout cas, tel qu’on l'imagine.
 
Les grands arbres morts sont, paradoxalement, la preuve d'une opération réussie : un écosystème en remplace un autre. / © Pauline Sauthier / France 3
Les grands arbres morts sont, paradoxalement, la preuve d'une opération réussie : un écosystème en remplace un autre. / © Pauline Sauthier / France 3


Il faut se pencher très près du sol, pour y découvrir des mousses aux tons tantôt pourpres, tantôt rosés et qui parfois, préfèrent utiliser toutes les palettes du vert. « Sphaigne », c’est le nom des principales mousses qui conservent l’humidité du sol et le C02.
© Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté
© Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté

Quant aux arbres morts, ils sont la preuve que la tourbière reprend ses droits : inadaptés, ils disparaissent au profit de la vie qui se développe au raz de la terre. L’eau noire et stagnante ? Une réserve de bactéries utiles à. Les libellules ne s’y trompent pas, elles qui ont trouvé ce refuge pour pondre.
 
La couleur noirâtre de ce point d'eau est naturelle, c'est la marque d'une vie bactérienne riche

Des espèces réapparaissent dans la tourbière

De nouvelles espèces végétales dans la tourbière protégée de Frasne
Interview : Geneviève Magnon, chargée de mission au syndicat mixte des milieux aquatiques du Haut-Doubs.
Dans tout le massif jurassien, les tourbières sont réhabilitées. Mais le projet de Frasne est le plus ample et le plus abouti.
 
On trouve ces mousses aux abords des tourbières / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté
On trouve ces mousses aux abords des tourbières / © Daniel Gilbert / Université de Franche-Comté

L'étude des tourbières

Pour les scientifiques, la connaissance des tourbières est en enjeu de taille : contrairement aux forêts, aux prairies ou aux autres milieux naturels, elles présentent toutes les mêmes caractéristiques à travers le monde.

Une conférence sur le sujet se tiendra le 16 octobre à 20 heures au petit Kursaal, à Besançon.