Gilets Jaunes : un an après, leur colère s’est-elle apaisée ? La réponse d’un sociologue

Des Gilets Jaunes au rond-point de Villeneuve-la-Guyard dans l'Yonne le 7 décembre 2018 / © Jean-Baptiste Quentin/MAXPPP
Des Gilets Jaunes au rond-point de Villeneuve-la-Guyard dans l'Yonne le 7 décembre 2018 / © Jean-Baptiste Quentin/MAXPPP

Le mouvement des Gilets Jaunes était au départ une protestation contre la hausse des taxes sur les carburants. Mais, cette crise a mis au jour de profondes cassures au sein de la société française. Un an plus tard, la page est-elle tournée … ou pas ?
 

Par B.L.

Pourquoi novembre 2018 restera une date marquante de l’histoire de France ?


C'est le point de départ d’un mouvement inédit, qui a vu des personnes de tous âges s'installer sur des ronds-points partout dans le pays.

Au départ, c’est une hausse de la taxe carbone sur les carburants qui a mis le feu aux poudres et déclenché un raz de marée de colère contre la hausse du coût de la vie. Mais, très vite au-delà du ras le bol des fins de mois difficiles, d’autres revendications ont émergé : le sentiment d’être déclassé, de vivre dans des territoires ruraux abandonnés où la voiture indispensable pour se déplacer était de plus en plus taxée, etc.
 


Le sociologue Benoît Coquard travaille au Centre d’Economie et de Sociologie appliquées à l’Agriculture et aux Espaces Ruraux (CESAER), une unité de recherche pluridisciplinaire qui associe AgroSup Dijon et l’Inra.
Ses recherches portent notamment sur la sociologie des classes populaires rurales. Il vient de publier aux éditions La Découverte un livre intitulé Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin.

Son ouvrage porte sur des recherches qu’il a débutées en 2010 dans le Grand Est. Il raconte comment vivent ceux qui restent dans les cantons ruraux où la population stagne ou décroît. La désindustrialisation, la fin des bistrots et des commerces de proximité, les conséquences du chômage de longue durée, le départ des services publics… C’est sur ce terreau qu’ont émergé les Gilets Jaunes, même si les situations sont plus complexes qu’on ne l’imagine avec par endroit des secteurs déhérités qui côtoient des zones plus riches, précise-t-il. Mais, en l’écoutant, on retrouve certaines constantes qui traversent une grande partie de la France.
 
En novembre 2019, cela fait un an qu'un groupe de Gilets Jaunes occupe le rond-point du Raffour sous la Dent de Crolles prés de Grenoble. / © IP3 PRESS /MAXPPP/ Rolland Quadrini
En novembre 2019, cela fait un an qu'un groupe de Gilets Jaunes occupe le rond-point du Raffour sous la Dent de Crolles prés de Grenoble. / © IP3 PRESS /MAXPPP/ Rolland Quadrini
 

Comment est né le mouvement des Gilets Jaunes ?

"Le mouvement des Gilets Jaunes est parti des milieux ruraux, quelques mois après un début de mouvement contre la réduction de la vitesse à 80km/h sur les routes nationales qui portait déjà en germes certaines revendications.
Cette fois, les gens se sont rassemblés sur des ronds-points, des péages : il y avait des retraités, des femmes, des précaires, des chômeurs, mais aussi des artisans et de petits patrons locaux. On a assisté à une logique de connexion entre des personnes qui n’ont pas le même salaire, la même situation économique, mais qui ont parfois des styles de vie proches et surtout font le même constat du déclin de leur territoire et de la dégradation de leurs conditions de vie.

Ces personnes se réunissaient autour de thèmes comme les taxes, les fins de mois difficiles, et non autour de revendications catégorielles comme c’était souvent le cas lors des mouvements organisés par les syndicats.
Même si, sur certains ronds-points, des lignes de démarcation pouvaient apparaître, on pouvait retrouver davantage de retraités et de chômeurs sur certains et sur d’autres davantage d’ouvriers de l’industrie par exemple. Avec aussi des oppositions politiques qui pouvaient ressortir par moments, mais c'est le propre de tout mouvement.
 

Beaucoup ont exprimé le plaisir de refaire groupe, de recréer du lien.


Au fond, ce qui a contribué à rassembler tous ces gens, c’est le sentiment que leur mode de vie était menacé, car beaucoup de choses disparaissent autour d’eux : le travail qui est délocalisé, les services publics qui s’en vont, les magasins qui ferment, et aussi le sentiment qu'un fossé se creusait avec les élites politiques. Conséquence : qu’ils soient artisans ou ouvriers, ils se sentent abandonnés.

Sur les ronds-points, ils ont l’occasion de trouver de nouvelles solidarités et d'exprimer leur colère. Beaucoup ont exprimé ce plaisir de refaire groupe, recréer du lien.

On entend souvent dire que ce mouvement a émergé sur les réseaux sociaux. En fait, les gens se sont contactés via les réseaux sociaux, mais leurs préoccupations viennent de la vie quotidienne, d’un sentiment de précarité pour les uns, d’un sentiment nostalgique de déclin pour d’autres comme les retraités."

 
Les Gilets Jaunes un an après à un rond-point de Thionville le 11 novembre 2019 / © Julio PELAEZ - MAXPPP
Les Gilets Jaunes un an après à un rond-point de Thionville le 11 novembre 2019 / © Julio PELAEZ - MAXPPP
 

Les Gilets Jaunes vont-ils disparaître ou pas ?

"C’est un mouvement assez inédit. Je n’aurais jamais cru que ça prendrait cette ampleur et, en tant que chercheur, je suis incapable de dire si ça va repartir. Mais ce qui est sûr c’est que les éléments déclencheurs sont toujours là, comme par exemple le sentiment d’injustice du coût de l’essence, les radars, le prix des amendes, etc. La voiture, qui est indispensable quand on habite en milieu rural, coûte de plus en plus cher. Comme on dit, c’est le billet de trop dans l’économie des ménages.

Au fil des mois, des conflits ont émergé entre les Gilets Jaunes, des divisions sont survenues. Mais, dans certaines régions, les cabanes sont toujours là.
 


Une mobilisation d’une telle ampleur n’était jamais arrivée à notre époque dans ces territoires ruraux. Pour les sociologues, c’est l’étonnement face à un mouvement qui dure aussi longtemps, et qui est soutenu par une grande partie de la population.

Ces personnes, pour beaucoup, ne s’étaient jamais engagées, voire ne votaient pas. Issues de milieux populaires pour la plupart, elles sont peu représentées dans les médias, le monde politique, culturel, etc.
Le fait d’appartenir à un groupe de Gilets Jaunes leur a permis de se sentir valorisées et de croire en la force du collectif. Peut-être que ça peut donner espoir à des groupes encore mobilisés pour se présenter aux municipales. Mais, c’est à voir, car il ne faut pas oublier que les Gilets Jaunes se caractérisent par leur refus de la représentation et une grande méfiance vis-à-vis des élus."

 
Rassemblement festif pour une centaine de Gilets Jaunes au Magny, en Saône-et-Loire le 23 février 2019 / © Camille Roux/MAXPPP
Rassemblement festif pour une centaine de Gilets Jaunes au Magny, en Saône-et-Loire le 23 février 2019 / © Camille Roux/MAXPPP


 

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