Le jour où j'ai vu les hommes voler

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J'avais vu le Stade de France, le Nou Camp, les stades de Rome, Kiev ou Glasgow. J'avais vu jouer les Spurs de Parker, les All Blacks, le Barça. Et puis, un jour, j'ai vu Chaux Neuve et son Tremplin de la Côte Feuillée. J'en ai eu des frissons. J'avais mis une polaire pourtant.

J'ai un nom de jurassien. Pourtant je suis le premier Jeannin de la famille à avoir "émigré" en Franche-Comté. C'était en 2010, année où j'ai rejoint France 3 Franche-Comté après avoir commencé ma carrière en région Rhône-Alpes à Lyon. Journaliste "étiqueté" sport, mes chefs m'ont naturellement annoncé que j'allais couvrir la manche de Coupe du Monde de Combiné Nordique. 

Vu de Lyon, le Combiné Nordique, c'est comme la Pelote Basque ou la Pagaie Tahitienne. C'est exotique. Mes seuls souvenirs de Combiné Nordique remontaient à mes treize ans. L'année où comme tous les français j'avais vibré avec Fabrice Guy et Sylvain Guillaume, aux JO d' Albertville. C'est dire si ça datait. D'ailleurs, à l'époque ils sautaient encore les deux skis parallèles.

Bref, mes chefs me disent : " tu vas commenter en direct l'épreuve de saut. Mais tu seras pas tout seul, tu seras avec Sylvain Guillaume!" J'allais commenter à la télé en compagnie d'un de mes posters de ma chambre d'enfant! Alors j'ai commencé à bosser mon direct. J'ai regardé des kilomètres de saut sur Youtube. J'ai décortiqué les fiches Wikipedia du Combiné Nordique, du Saut à Ski et de Jason Lamy-Chappuis.


Et puis arrive le 22 janvier 2011. Je pars de Besançon. Direction Pontarlier, on tourne à droite avant la Cluse-et-Mijoux. On longe le Lac de Saint-Point, on passe à Mouthe..et on découvre un autre monde.

Dans l'imaginaire collectif les stades de foot sont des cathédrales, où se massent des dizaines de milliers de fans, communiant ensemble. Et bien, Chaux-Neuve, ce n'est pas une cathédrale, c'est une petite chapelle. Mais la ferveur qui se dégage de ce petit bout de champs au pied du Massif Jurassien est juste exceptionnelle. 

Alors me voilà donc arrivé, au bord de la raquette de réception du saut. Il y a mon poster qui vient me dire bonjour, ou plutôt salut. Parce que Sylvain Guillaume, il vous dit "salut" plutôt que "bonjour". Il a cette chaleur qu'ont les champions comtois. Et que, croyez-moi, on ne trouve pas de partout dans les autres régions. 


Et nous voilà assis face au tremplin, micro en main. Et les premiers fous volants s'envolent. Et c'est beau. Ce sont des gens comme vous et moi. Avec deux bras, deux jambes et deux skis au bout. Sauf qu'à la différence de vous et moi ils s'élancent à 90 kilomètres heure sur un rail givré et planent au milieu des sapins sur une centaine de mètres. En bas, il y a la foule. Elle est belle. Elle est de toutes les couleurs, elles parle français, italien, norvégien et même japonais. Car ce qui est dingue avec Chaux-Neuve, c'est que sa réputation a largement dépassé les frontières du Jura. C'est une véritable auberge espagnole sans espagnols dedans ! Et puis d'un coup, les milliers de fans exultent, Jason Lamy-Chappuis tout là-haut s'élance, un petit point jaune (couleur de sa combinaison) qui grandit et qui atterrit 118 mètres plus bas au milieu des drapeaux français.

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2011 - Jason Lamy-Chappuis gagne à Chaux-Neuve

L'ambiance de Chaux-Neuve, c'est un doux mélange d'odeurs de vin chaud à la canelle, de bruit de cornes de brume, de clameur. C'est devenu pour moi un moment important dans une année civile. Pendant deux jours je regarde les hommes voler. Et je les envie d'avoir rien que pour eux ces quelques secondes la tête un peu ailleurs.

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J'ai testé le combiné nordique