PORTRAIT. Quand une Bourguignonne, Félicité de Genlis, devint la première et la seule femme préceptrice du roi

Femmes de lettres, la très pédagogue Félicité de Genlis est également devenue préceptrice du roi Louis-Philippe dans une époque où la charge était attribuée à des hommes. Portrait d’une Bourguignonne qui a conquis les portes du pouvoir royal de par son érudition.

Madame de Genlis est l'une des grandes femmes de lettres de la fin du XVIIIe siècle et du début du siècle suivant. Portrait de Madame de Genlis par Marie-Victoire Lemoine (1781)
Madame de Genlis est l'une des grandes femmes de lettres de la fin du XVIIIe siècle et du début du siècle suivant. Portrait de Madame de Genlis par Marie-Victoire Lemoine (1781) © Photo : domaine public / Montage : France 3 Bourgogne
Qui aurait cru qu’une Bourguignonne deviendrait un jour gouverneure (et non gouvernante !) des héritiers du trône de France ? Son histoire commence à Issy-l'Evêque (Saône-et-Loire). Félicité Du Crest de Saint-Aubin y voit le jour le 25 janvier 1746. Issue d’une famille noble, elle grandit au Château de Champcery, près d’Autun, puis au chateau de Saint-Aubin, sur les bords de Loire.

C’est pendant son enfance bourguignonne qu’elle développe un goût et une maîtrise prononcée pour la musique - elle joue du clavecin et de nombreux autres instruments, comme la harpe - mais aime aussi le théâtre.

Très tôt, Félicité se montre pédagogue. A ce propos, Martine Reid, professeure à l’université de Lille, rappelle une anecdote présente dans ses Mémoires : “elle se mettait à la fenêtre et, pour se distraire, elle faisait répéter des vers de théâtre à des paysans bourguignons. Il s’agit parfois de grandes pièces, comme celles de Voltaire. Elle s’amuse car, comme ils parlent le patois bourguignon, ils ont du mal à répéter ces vers.”
 

On ne jouit bien que de ce qu'on partage.

Félicité de Genlis



La future femme de Lettres est une autodidacte et ne cesse de chercher à se cultiver. “Quand elle est en Bourgogne, elle raconte qu’on lui apprend à lire mais pas à écrire. A l’époque, on dissocie les deux. Elle apprendra à écrire seulement à l’âge de 11 ans”, raconte Martine Reid, spécialiste de littérature du XIXe siècle et des écrits de femmes.

De la Bourgogne à Paris

En 1758, alors qu’elle a 13 ans, son père se retrouve complètement ruiné et la famille se disperse. Félicité part vivre à Paris avec sa mère et son frère. En 1763, elle devient comtesse de Genlis par son mariage avec Charles-Alexis Brûlart, comte de Genlis. Cette union lui ouvre les portes de la haute société et de la Cour. Elle intègre ainsi la Maison d’Orléans, branche cadette de la famille royale. En 1772, elle devient dame de compagnie de la duchesse de Chartres (future duchesse d’Orléans), la mère du futur roi Louis-Philippe. 

En réalité, Félicité est la maîtresse du duc d’Orléans. Malgré cela, le couple lui confie, en 1782, les fonctions de “gouverneur” de ses enfants. Félicité, qui a alors 36 ans, se voit confier une tâche qui n’a jamais été tenue par une femme. Mais 7 ans avant la révolution française, rien ne dit à l'époque que l'ainé sera un jour appelé sur le trone de France. Elle s'y attelle avec ferveur, non sans essuyer les critiques liées à son sexe.

Hormis sa fonction d’éducatrice, Félicité écrit. Beaucoup. Particulièrement sur l'éducation. On dénombre plus d’une centaine d’ouvrages (certains disponibles sur le site Gallica de la Bnf). Sa production comprend aussi bien des romans que des contes, des mémoires, des pièces de théâtre, de la poésie, des essais, des manuels et des pamphlets.

En 1782, l'année où elle devient “gouverneur”, elle publie un énorme roman épistolaire à visée éducative qui est aussi l’un de ses plus grands succès, Adèle et Theodore ou lettres sur l’éducation. Un ouvrage maintes fois republié et traduit en plusieurs langues au XIXe siècle.

Félicité théorise sa vision d'une éducation large, au delà des matière classiques réservées à la noblesse. Elle se charge aussi de l'appliquer. Martine Reid parle d’une “éducation nouvelle car le nombre de matières est considérable. Il y a des rudiments de médecine et de pharmacie, de droit, d’économie domestique…, en-dehors des matières canoniques. Elle fait aussi apprendre les langues étrangères d’une manière originale en invitant un jardinier allemand et en organisant un dîner avec un Italien”. Il y a la théorie... et la pratique. Elle fait faire des sports de toute sorte à ses élèves : sauter, courir, grimper aux arbres… Les travaux manuels ne sont pas en reste, avec des cours de poterie par exemple. 
 

“Dans ses Mémoires, Louis-Philippe affirme être le seul souverain d’Europe à pouvoir tresser un panier."

Martine Reid

 

"Un rude précepteur"

Le lien qui unit Félicité et Louis-Philippe (règne de 1830 à 1848) est bien plus qu’une relation d’éducatrice et d’élève. Dans Choses vues, un recueil posthume de notes et de mémoires de Louis-Philippe, le roi se confie à Victor Hugo. Il lui avoue n’avoir été amoureux qu’une fois dans sa vie : de son éducatrice.
 
Le roi Louis-Philippe
Le roi Louis-Philippe © Domaine public

Louis-Philippe la décrit comme “un rude précepteur”. Avec elle, c’est donc priorité au travail. Mais, avec le recul, le souverain lui rendra grâce de l’éducation qu’elle lui a inculquée. “Elle m’a fait apprendre une foule de choses manuelles ; je sais, grâce à elle, un peu faire tous les métiers, y compris le métier de frater [barbier]. Je saigne mon homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maçon, forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit, j’en avais peur ; j’étais un garçon faible, paresseux et poltron ; j’avais peur des souris. Elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du coeur.”

Félicité raconte : “il était prince, j’en ai fait un homme ; il était lourd, j’en ai fait un homme habile ; il était ennuyeux, j’en ai fait un homme amusant ; il était poltron, j’en ai fait un homme brave ; il était ladre, je n’ai pu en faire un homme généreux. Libéral, tant qu’on voudra ; généreux, non.”

Quand son avare élève devint roi, en août 1830, elle eut ses mots : “j’en suis bien aise”.

Une autrice injustement méconnue

Selon Martine Reid, Félicité de Genlis est “très injustement méconnue alors qu’elle devrait occuper la même place que Germaine de Staël ou George Sand.” Elle ajoute : “Elle a une vraie modernité dans la manière d’être auteure. C’est la première femme à utiliser le mot de ‘carrière littéraire’. Elle a une oeuvre très considérable et une position tout à fait originale.” 
 

On s’étonne trop de ce qu’on voit rarement et pas assez de ce qu’on voit tous les jours.

 Madame de Genlis


Sans être féministe, “il y a un vrai souci chez elle des autres femmes auteures, comment elles sont attaquées, moquées… Elle a une très bonne connaissance des femmes auteures de son temps et elle célèbre ses contemporaines et celles qui l’ont précédé”, estime la chercheuse.
 
Félicité de Genlis a produit une oeuvre multiforme. Portrait par Adélaïde Labille-Guiard (1790).
Félicité de Genlis a produit une oeuvre multiforme. Portrait par Adélaïde Labille-Guiard (1790). © Domaine public


Félicité était-elle donc une femme en avance sur son temps ? Si elle était certes moderne sur certains aspects, “Genlis est représentative de ces femmes à la fois très originales et conservatrices. Elle défend la religion. Si elle a été oubliée, c’est parce qu’elle s’est opposée à Voltaire, Rousseau et l’Encyclopédie”, témoigne Martine Reid. Ainsi, l'autrice ne cachait pas ses positions antiphilosophiques et défendait ardemment le catholicisme.

“Son plus bel éloge est sur le trône de France !

De 1789 à 1791, Félicité tient un salon, fréquenté notamment par Talleyrand. Pendant la Terreur, en 1793, son époux, député de la Noblesse sous la Révolution meurt guillotiné à Paris. Félicité s’enfuit en Angleterre, en Suisse puis en Allemagne, avant de revenir en France. Elle entretient alors de bonnes relations avec Bonaparte (qui détestait par ailleurs Germaine de Staël).

Le 9 août 1830, après la Révolution de Juillet, son élève, Louis-Philippe devient Roi des Français. Quatre mois plus tard, le 31 décembre 1830, Madame de Genlis meurt à Paris à l'âge de 84 ans. Avant que sa dépouille ne soit transférée au Père-Lachaise, elle est inhumée au cimetière du Mont-Valérien, à Suresnes. Lors de son enterrement, le doyen de la Faculté des Lettres de Paris déclare : “pour honorer et célébrer dignement la mémoire de Madame de Genlis, ce seul mot doit suffire : son plus bel éloge est sur le trône de France !”

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
histoire culture littérature livres femmes société